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Après la conclusion de la paix de Ryswick, anno 1697, entre la France d’une part et le saint empereur romain germanique et ses alliés de l’autre, Sa Haute Majesté princière de Münster, l’année suivante, en 1698, nous a gracieusement accordé la permission de voyager en France et en Italie ainsi qu’en d’autres pays ; à cet effet, Sa Majesté nous a munis d’un laissez-passer de voyage afin de rendre nos déplacements plus sûrs et plus faciles ; et donc, anno 1698, le 18 juin, jour de Mercure (que les Anciens tenaient pour le dieu des messagers et des voyageurs), nous avons entrepris notre voyage en nous rendant de Warendorf à Münster.
Le 19, avons continué par la poste jusqu’à Coesfeld pour y voir la nouvelle église des Jésuites dont le dôme, avant même d’être parfaitement achevé, s’était effondré deux ou trois fois à la suite. À l’occasion, nous avons pu voir les ruderaNote: Du latin rudus, ruderis (n.) : ruines, décombres. de la fortification et citadelle (laquelle avait été fortifiée à la manière de Ruse avec 4 bastions, ravelins et contre-gardes), démolies dans l’interrègne qui suivit la mort de Maximilien-Henri, prince-électeur de Cologne et évêque de Münster, et constater leur triste état.
Le 20, avons poursuivi notre voyage en direction de Wesel, mais comme la nuit tombait et que nous n’allions pas à si bon train, nous avons préféré établir notre quartier de nuit chez un paysan du nom de Winckelschultze.
Le 21 juin, nous avons atteint Wesel sur le Rhin, où l’on travaillait activement à la fortification et à la connexion de la citadelle à la ville. Encore le même jour, nous avons traversé le Rhin au-dessous de Wesel, passé Xanten et sommes arrivés le soir
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à Clèves, gaiement sise sur une hauteur.
Le 22 juin, partis fort tôt de Clèves, avons atteint Nimègue où, après la messe, nous avons embarqué et aperçu au passage Tiel, Bommel et Gorcum, et sommes arrivés à Dort le soir vers 10 heures.
Le 23, nous avons visité la ville, où se tenait justement la foire. Surtout le chantier naval est une curiosité à voir. Bref, Dort est un joli endroit, bâti à la manière hollandaise, parmi les roseaux car la cité est construite sur une île : elle est belle par ses maisons et charmante par son carillon. De là, vers midi, nous avons repris le bateau, mais n’avons pu aller plus loin que Willemstad car l’eau, par là, est en général très agitée. Si la ville n’est pas grande, du moins ses rues sont-elles très régulières. L’église est érigée sur une place quadrangulaire entourée d’espaces plantés et de fossés.
Le 24 juin, fête de la Saint-Jean-Baptiste, nous avons repris le voilier, mais après midi, le vent étant contraire et les deux cordages maintenant le mât en place s’étant arrachés, nous avons dû jeter l’ancre entre Tholen et Berg-op-Zoom.
Le 25 juin, par un temps un peu plus clément, nous sommes enfin arrivés à Anvers qui, en vérité, est l’une des plus belles cités de toute la terre d’Allemagne. Les maisons, aussi jolies les unes que les autres, les rues, avec leurs magnifiques pavages, sont toutes remarquables, sans oublier la citadelle, composée de 5 bastions avec casemates et d’une garnison, misérable, tout espagnole qu’elle est, ni l’hôtel de ville avec le marché, où un carré de gravier blanc marque sur le pavé l’emplacement de l’échafaud où le duc d’Albe fit couler
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le sang de tant d’hommes insignes. La tour de Notre-Dame est assurément un édifice curieux, entièrement ajouré, d’une hauteur de 620 marches et son carillon passe pour le plus beau de tout le Brabant. À la base de la tour, on peut voir le portrait avec épitaphe d’un forgeron du nom de Quentin Metsys, lequel, par amour pour son épouse, quitta son métier grossier et devint un peintre connu, ce que veut dire : Connubialis amor de Mulcibre fecit apellem. Juste en face se trouve une gracieuse fontaine que ledit forgeron, avec art, a orné des feuilles d’une treille en fer forgé ; les splendides tableaux et autres ornements des églises sont si nombreux qu’on ne peut tous les détailler. La Bourse est plutôt grande. La Chambre des peintres, située au-dessus d’elle, l’Académie royale de peinture et les ateliers où sont fabriqués tous les magnifiques et précieux cabinets méritent pleinement qu’on les visite. La place dite du Meir est spacieuse et animée. On y voit un beau crucifix. N’oublions pas la maison de la Hanse, l’église Saint-Jacques non plus que, et tout spécialement, celle des Jésuites : son architecture extérieure est absolument magnifique et à l’intérieur, ses marbres sont une splendeur. Ses colonnes monolithes sont toutes de marbre blanc, le décor de son beau dallage a été dessiné par les plus éminents artistes. Pour finir, mentionnons encore la Leffelstraat, une rue renommée, non point tant pour sa beauté, car on ne voit là que des recoins sombres, que plutôt pour les femmes de moyenne vertu qui s’y tenaient naguère en grand nombre. Désormais, cette rue a été nettoyée, sinon entièrement, du moins assez pour qu’on puisse y passer en paix.
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À Anvers, nous avons logé Aux Armes d’Amsterdam.
Le 26 juin, nous avons repris le voilier jusqu’à Willebroeck, où l’on continue par la poste pour Bruxelles en utilisant le coche d’eau ou barque de halage ; au passage, nous avons vu Vilvorde et les 2 redoutes, dites « Aux trois trous » ; à cet endroit une autre rivière passe sous le canal sans interrompre la circulation des coches d’eau. Le soir, arrivés à Bruxelles, nous avons logé Aux Armes de Rupelmonde, près du relais de coche.
Le 27, nous avons fait halte et visité la ville qui, anno 1695, les 13, 14 et 15 août, a été si durement bombardée par la France que les vieux quartiers et le centre de Bruxelles ont été réduits en cendres, mais par la suite si bien reconstruits qu’il est dommage que la ville n’ait plus subi d’autre bombardement, tant est magnifique le faste avec lequel elle s’est relevée de ses ruines. Déjà la place du marché est remarquable, dont il n’est aucune des maisons qui l’entourent, et jusqu’à celle du tailleur, qui ne soit parée de colonnes, de pilastres, balcons et autres ornements, tels festons, vases, statues, etc., au point qu’elles semblent plus princières que bourgeoises. L’église Sainte-Gudule est très belle et spacieuse ; elle abrite les 3 hosties transpercées de coups de couteaux par les Juifs, lesquelles hosties sont exposées chaque année en grande procession. Item la chapelle est remarquable, laquelle auparavant était une habitation et qui fut trois fois incendiée sans que la poutre (dans laquelle les Juifs avaient caché pendant des années lesdites hosties qu’on y voit encore) eût jamais pris feu ni autre dommage, pas même lors du dernier bombardement. L’église des Jésuites,
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de même que leur grand collège et leur bibliothèque, mérite amplement une visite. On peut y voir, outre les nombreux beaux livres, la chaise utilisée par l’empereur Charles Quint quand il fut devenu podagre, un cordon de soie bleue que les bourgmestres de Gand devaient porter au cou sous son règne, le couvre-chef de Thomas More, grand chancelier anglais, de nombreuses médailles et autres curiosités rares. Le palais, son parc et sa varenne, avec ses fontaines et ses nombreux cerfs, qu’on peut y observer, sont divertissants à visiter. x Bref, Bruxelles est un endroit galant où l’on vit tout à fait à la françoise. +
Le 28 juin, nous avons atteint Gand par la poste ; en chemin, nous avons passé Alost et Asse, ville à laquelle, anno 1697, la grande armée française a mis le siège par son aile gauche. À Gand, nous avons logé À la Croix Blanche, sur la place du marché. Gand est une grande ville qui compte beaucoup de places et de rues, un bel hôtel de ville et un joli carillon dans l’église toute proche. Dans l’ancienne cour impériale, nous avons visité la petite chambre où naquit Charles Quint ; ce n’est qu’un petit cabinet que le marquis de Gastañaga, gouverneur des Pays-Bas, a fait décorer de belles sculptures de pierre et de stocadores représentant la vie et les hauts faits de Charles Quint. Au-dessus de la cheminée, on peut lire l’inscription suivante :‘MathIae LVCe eXIgVo CVbILI natVs CaroLVs qVIntVs’. À Gand, sur un pont, on peut voir 2 personnages en métal dont l’un décapite l’autre, agenouillé ; ces figures, un père et son fils, illustrent un épisode de l’histoire de la ville. Au fond d’une grande place de marché se trouve une pièce de fer ancienne avec des barres en fer forgé d’une taille imposante fixées dans des blocs de pierre ; le temps n’a pas permis
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x En descendant dans le parc depuis le château, on peut voir, monté sur un piédestal de la balustrade, un canon portant cette inscription latine :

dederit ne Viam Casusve deusve _
Mirabili Certe Casu
hostilis navis tormentis Regijs (pforata)perforata
cum accenso pulvere Crepuisset
hoc tormentum et una (juvencula)juvenculam
alte Sublatam in Regis praetoria deposuit
adeo tutum in Rege non solum (inocentia)innocentia
Sed (em)etiam Supplex hostilitas (pfug)perfug ium habet
isabella clara Eugenia
belgij princeps
in Rei Monumentum
tormentum hic deponi
juvenculam ali jussit.


+ Par ailleurs, à Bruxelles on remarque que les chiens ne sont pas attelés uniquement à des carrioles pour enfants, mais aussi à de singulières charrettes servant à transporter les céréales au moulin et les légumes en ville ; et il est étonnant de voir que parfois quatre chiens réussissent à remorquer plus qu’un cheval.⟩
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de garder le souvenir précis de l’ensemble mais d’une chose il n’a pu l’effacer totalement des esprits : à cet endroit se trouvaient en garnison plusieurs régiments néerlandais et anglais, qui appartiennent à la religion réformée et qui, en ce temps, ne pouvaient s’accommoder des cérémonies et pratiques des catholiques. Spécialement lorsque le prêtre, muni de la très sainte Eucharistie, faisait la visite aux malades, ils refusaient de s’agenouiller sur son passage et de se découvrir par respect : au contraire, obéissant à leur croyance, ils le conspuaient, ce que ne peut tolérer le zèle catholique espagnol. C’est pourquoi il fut ordonné, s’ils ne pouvaient l’honorer, que du moins ils ne pussent point l’insulter. C’est pourquoi l’on voyait, à l’approche de l’hostie consacrée, messieurs les calvinistes s’enfuir et se terrer, imités même par les gardes quittant leurs postes, tant est grande leur répugnance à l’égard du vrai Dieu.
Le 29 juin, après la messe, nous avons pris le coche d’eau pour Bruges et logé hors de la ville à bord de la barque. La cité est très densément bâtie et présente de nombreux ponts, ce d’où apparemment elle tire son nom.
Le 30, par Nieuport, avons poussé jusqu’à Furnes, qui est la première citadelle française, où les portes furent tenues fermées jusqu’à ce que nous tous, les passagers, fûssions rassemblés ; ensuite, accompagnés d’une escorte, nous fûmes conduits à l’intérieur de la ville par la demi-lune où sont installés de nombreux baraquements. C’était justement la foire, et le matin même s’était tenue une procession dans le grand style espagnol où nous vîmes de grandes machines, tels des géants, des navires, des chameaux, des dragons, etc.,
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qui ajoutaient au décorum de la procession. Sur la tour flottait un grand drapeau blanc frappé de 3 lys d’or. Les Français travaillaient activement à la fortification en direction de Dunkerque où nous arrivâmes le jour même. À l’entrée est venu à notre rencontre le majorNote: Officier commandant la place après le gouverneur militaire et le lieutenant du roi. de la place qui, après nous avoir dûment interrogés, nous laissa passer. Nous sommes descendus À la Chasse Royale.
Le 1er juillet, nous avons pris un jour de répit pour visiter brièvement la ville. Les fortifications, la citadelle, le port et l’installation portuaire royale avec le grand arsenal sont assurément d’un grand intérêt. Nous nous sommes également promenés sur l’immense banc de sable, presque jusqu’au bout, à l’endroit où, sur la face gauche ou occidentale, émergeant de la mer, ont été érigés deux castels en pierre de taille, de sorte à empêcher la survenue d’un bombardement, encore que la citadelle, située entre la ville et la mer, constituât déjà à elle seule une bonne défense. C’était justement marée descendante, ce qui nous incita à suivre le retrait de l’eau et à observer la pêche aux crabes. Avec le temps, la ville fait peau neuve et devient plus ordonnée qu’auparavant car toutes les maisons abattues entre temps sont rebâties de façon symétrique. La place Dauphine, où se tiennent les parades, est quadrangulaire, grande et belle, le lieutenant du roi y paraît toujours en personne. À Dunkerque, nous avons vu aussi le chevalier Bart qui a pris tant de navires aux Hollandais durant cette guerre.
Le 2 juillet, fête de la Visitation (B.V.)Beata Virgine,
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nous avons pris le coche d’eau, fait halte à Bourbourg (où, après la messe aux Capucins, nous sommes descendus À la Croix Rouge pour la collationNote: Le terme de « Rendez Vous » utilisé dans l’original allemand a été traduit selon les cas par collation ou repas.), continué jusqu’à Saint-Omer où nous avons passé la nuit Au Cercle d’Or.
Les 3 et 4, nous avons dû nous arrêter, toutes les places ayant été retenues et payées d’avance dans toutes les chaises de poste, ce qui nous a donné l’occasion, le premier jour, non seulement de visiter la ville, mais encore, le deuxième jour, de voir le grand Marais, qu’on appelle Clairmarais. L’église de Saint-Omer est très grande, et on y découvre dès l’entrée, sur la gauche, suspendue à un pilier, une tortue de taille aussi effrayante que celle des tortues indiennes, et face à elle, un crocodile ; on y trouve également une belle horloge avec un astrolabe. L’abbaye Saint-Bertin, fondée par les bénédictines, eut un long et puissant rayonnement ; le collège des Jésuites anglais est également très beau, structuré par des pilastres ; sur la place du marché se dresse une chapelle, exhaussée par plusieurs marches, qui abrite une statue miraculeuse de la Vierge. Mais plus que tout, le Clairmarais est une chose extraordinaire, tant par son étendue que par les innombrables îlets dont certains sont erratiques et sur l’un desquels la curiosité nous a poussés à risquer une petite promenade. Le roi de France, lorsqu’il est venu à Saint-Omer, n’a pas manqué non plus l’occasion de voir tout cela de près. Si inaccessible que semble l’endroit abordé de ce côté-là, les Français ont cependant érigé cette ville en passant par le marais, ce qui a valu des privilèges spéciaux aux paysans qui l’habitent. À l’extrémité de ce marais, sur une hauteur, se trouve
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un monastère de bernardins ; dans son église, on peut voir des orgues d’une dimension hors du commun. Notre hôte, si peu français qu’il fût, était pourtant un fort joyeux luron ; nous l’avions donc emmené avec nous et emporté une bonne bouteille de vin pour combattre les miasmes délétères des marais, ce qui ne contribua pas peu à entretenir la bonne humeur. À Saint-Omer nous avons rencontré un Français qui nous promit de nous aider à poursuivre notre voyage à condition que nous quittions notre hôte pour nous installer chez lui ; mais nous étions bien trop loyaux pour accepter ces filouteries à la française. Finalement, grâce à la persévérance de notre hôte allemand, le maître de poste nous procura une carriole jusqu’à Abbeville.
Le 5 juillet, nous avons levé le camp et fait étape à Fruges, un village où c’était justement la foire, mais plutôt pour le commerce de la viande que d’autres marchandises, et nous y avons déjeuné ; après avoir passé la jolie bourgade de Hesdin, proprement fortifiée selon la règle, nous avons pris nos quartiers de nuit dans un village du nom de Dompierre qui, mis à part un moulin à papier, n’a rien de notable à offrir ; et j’ignore quel mauvais génie musical nous a donné pour voisins de logement des musiciens de village, lesquels, avec leurs crincrins, nous ont si bien cassé les oreilles que, malgré notre fatigue, nous n’avons pu fermer l’œil de la nuit.
Arrivés le 6 juillet dans la matinée à Abbeville en Picardie, sur la Somme, on nous a pris là pour des Anglais, de sorte que, bien que nous ayons sur place assisté à la messe, nous avons eu mille peines à détromper les gens.
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La méprise venait de ce que nous avions emprunté la route de Calais. Dans toute la région, il y a une telle haine des Anglais qu’un honnête homme, pour peu qu’il parle une autre langue que le français, devra passer son chemin : à peine trouvera-t-il ici le gîte, le boire et le manger. Il n’y a rien de particulier à voir à Abbeville, si ce n’est une sorte d’étrange mantille que portent les bourgeoises, qu’elles passent sur leur tête et qui leur couvre les épaules jusqu’aux coudes ; généralement ces coiffures sont de toile bleue, enserrant tout le tour du visage de fronces épaisses, à la façon d’une perruque, et ornées d’une visière ajourée et de rubans brodés pour la nouer. Cette coiffure traditionnelle donne aux femmes un aspect sauvage qui les fait ressembler à des lionnes. Nous avons logé Au Chaperon Rouge.
Le 7 juillet, avons fait collation à Airaines, un village qui n’offre rien de particulier à voir ; sommes arrivés le soir à Poix où une source jaillit du rocher avec une belle abondance.
Le 8, collation à Blicourt, item collation à Beauvais, qui est une ville avec un grand nombre d’artisans. Elle est bâtie un peu dans le même style que Hanovre et Brunswick. Le soir même, avons roulé jusqu’à Tillard, qui est un village.
Le 9 juillet, collation à Beaumont, une ville sise sur une hauteur au bord de l’Oise ; le même jour, avons passé Saint-Denis et enfin, par La Chapelle et le faubourg Saint-Lazare, nous sommes entrés dans Paris ; puis, après la visite de nos bagages à la barrière, nous sommes descendus à la messagerie du Grand Cerf, rue Saint-Denis, et avons pris nos premiers quartiers parisiens juste en face, à L’Image Saint-Nicolas. Mais comme
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l’aubergiste avait une façon peu banale de prendre les étrangers nouveaux venus pour des moutons à tondre et que nous n’aurions voulu être trop éloignés du faubourg Saint-Germain où fleurissent les académies de toutes sortes,
le 10 juillet, nous avons pris une chambre garnie chez Mme Bourgenau, rue des Fossés-Saint-Germain, près de la maison de la Comédie-Française, dans la demeure de M. Maillard, marchand chapelier. Dès que nous fûmes un peu installés à Paris, nous avons commencé à occuper notre temps aux exercices, et à passer en revue tous les hauts lieux de cette cité :
et pour ce qui est de Paris proprement dit, il faut reconnaître en vérité qu’on doit compter cette ville parmi les plus grandes, les plus riches et les plus belles du monde. D’après les relevés de M. Bullet et d’autres architectes qui ont établi un plan de Paris, cette ville compte 24 000 maisons, 830 rues, 268 hôtels particuliers, 51 églises paroissiales, 52 monastères de moines et 78 de moniales, 30 hôpitaux, 55 collégiales, 73 places publiques, 60 fontaines, 12 faubourgs, à savoir faubourg Saint-Honoré, Richelieu, Montmartre, Saint-Denis, Saint-Martin, Saint-Lazare, du Temple, Saint-Antoine, Saint-Victor, Saint-Marceau, Saint-Jacques, Saint-Germain ; dans ces seuls faubourgs, on compte 7 monastères de moines et 50 de moniales, 2 séminaires, 5 hôpitaux, 2 collèges et 7 communautés. On a pu calculer que Paris consomme chaque année 140 000 bœufs, 550 000 moutons, 125 000 veaux, 40 000 porcs, 300 000 muids ou tonneaux de vin, 100 000 muids ou malterNote: Malter : ancienne mesure de capacité allemande utilisée pour les céréales. de blé. On compte à Paris 20 000 carrosses, et à la vérité, ils encombrent à ce point les rues que l’on court parfois
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grand risque de passer sous leurs roues ; d’ailleurs il n’est pas rare d’en voir un renverser l’autre. Il se dépense ici des fortunes pour un carrosse et l’on n’en voit guère d’aussi magnifiques et fastueux ailleurs.
Durant 5 mois, pendant tout l’hiver, les rues sont éclairées la nuit par des lanternes dont l’entretien coûte jusqu’à 200 000 écus par an. On estime que Paris compte de 8 à 900 000 habitants.
Il y a 11 ponts à Paris, dont le pont Royal, qui peut passer pour le plus beau ; situé juste en face du palais des Tuileries, c’est un pont à 5 arches tout en pierre de taille blanche. La pose de sa première pierre a eu lieu en grande cérémonie le 25 octobre 1685 ; à l’intérieur du premier pilier, face aux Tuileries, on a déposé dans une cassette en bois de cèdre, à l’éternelle mémoire, une plaque de cuivre doré avec l’inscription suivante :

LUDOVICUS MAGNUS _ rex christianissimus _ devictis hostibus _
pace Europae indicta _ Regiae Civitatis commodo intentus _
pontem lapideum _ ligneo et caduco _ ad Luparam substituit _
anno MDCLXXXV.


De même, 13 médailles d’or, dont une pèse 1 marc, 7 gros, 24 grains et porte sur une de ses faces le portrait du roi avec l’inscription : ‘LUDOVICUS magnus rex christianissimus’, sur le revers :

urbis _ ornamento _ et _ commodo _ pons ad Luparam _ constr _
anno MDCLXXXV _

Les 12 autres médailles d’or pèsent ensemble 6 marcs, 1 once, 6 gros ; l’une d’elles montre sur l’avers le portait du roi et sur le revers un homme avec une corne d’abondance et une branche d’olivier signifiant la paix, sur le pourtour : ‘FELICITAS TEMPORUM.’, en bas ‘MDCLXIII’.
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Sur la seconde, le portait du roi sur l’avers, au revers une pyramide au pied de laquelle un personnage féminin avec un casque sur la tête et un bâton à la main, s’appuyant sur un bouclier sur lequel est inscrit ‘ROMA’, sur le pourtour :

OB nef. scelus a Corsis edit in oratorem
Regis franc.

 ; en bas : ‘MDCLXIV.’. Cela renvoie à l’insulte subie par l’envoyé français à Rome en compensation de laquelle la ville de Rome dut dresser une pyramide. La troisième représente la bataille de Saint-Gothard en Hongrie. Sur l’avers se trouve le portrait du roi avec :

Lovis XIV Roy de France
et de navarre.

; sur le revers une Victoire couronnée vêtue d’une robe parsemée de fleurs de lys ; sur le pourtour : ‘Germania servata’; en bas : ‘MDCLXVI.’. La quatrième représente la devise du roi ; sur l’avers son portrait avec : ‘LUDIVicus magnus Franc et nav. rex p p.’ ; au revers un soleil au-dessus d’un globe avec :

nec pluribus impar
MDCLXXII

. La cinquième traite du passage du Rhin ; sur le devant le portrait du roi avec: ‘LVdovicus XIV D G. FR. et nav. Rex’ ; sur le revers les troupes françaises traversent le Rhin à la nage, ce dont s’étonne ce dernier, personnifié par un vieillard :

RHENO batavisque una
superatis MDCLXXII.

. La sixième a été frappée par la ville de Paris ; sur l’avers le portrait du roi avec : ‘LUdocivus magnus Franc et nav. rex p.p.’; sur le revers un personnage féminin assis, se reposant sur un bouclier avec les armoiries de Paris et le millésime 1672 ; sur le pourtour ‘FELICItas urbis’, en bas ‘LUTETIA’. La septième montre la paix de Nimègue ; sur l’avers le portrait du roi, avec ‘LUDOVICUS Magnus’; sur le revers l’inscription

LUDOVICO magno
qui Batavis debellatis

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La huitième montre la conquête de Strasbourg et de Cassel le même jour, sur l’avers le portrait du roi avec : ‘Ludovicus magnus Rex christianissimus’. sur le revers :

quad argentorato accepto _ eodemque die Casalio
arce _ in fidem accepta galliae _ atque italiae opi felicis„
me _ prospexerit _ 1681

. La neuvième représente la prolongation de la trêve entre la France et ses ennemis, sur l’avers le portait du roi avec : ‘Ludovicus magnus rex christianissimus’; sur le revers une Victoire avec une couronne et un caducée, posant un pied sur le globe avec : ‘jussit quiescere’. En bas : ‘induciae 1684’. La dixième montre la prise de Luxembourg ; sur l’avers le portrait du roi avec : ‘Ludovicus magnus rex christianissimus’. Sur le revers :

Ludovico Magno _ quod bello _ ab hispanis (lacessit)lacessitus
et causa et milite superior _ Luxemburgo subacto _
immortalem _ quam armis nactus est gloriam _ concessa
iterum Europae tranquillitate _ cumulavit _ MDCLXXXIV

. La onzième renvoie à la paix signée avec l’ Algérie ; sur l’avers le portrait du roi avec : ‘Ludovicus Magnus rex christianissimus’ ; sur le revers le roi debout avec, à ses pieds, un Algérien, sur le pourtour : ‘Confecto bello piratico’ ; en bas :

africa supplex
MDCLXXXIV

. La douzième montre la ville de Gênes ; sur l’avers le portrait du roi avec : ‘Ludovicus Magnus rex christianissimus’; sur le revers Jupiter tenant le foudre, en bas la ville de Gênes, sur le pourtour : ‘Vibrata in superbos fulmina’. En dessous : ‘genua emendata MDCLXXXIV.’
Outre le pont Royal, on peut voir aussi le pont Neuf, célèbre dans le monde entier, 157 pas géométriques de long, 12 de large.
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Il présente de chaque côté une voie surélevée pour les piétons, qui est bordée tous les jours d’innombrables boutiques. Vers le milieu de ce pont s’élève la statue équestre d’Henri IV en bronze, sur laquelle je reviendrai plus amplement par la suite.
Le pont au Change, le pont Saint-Michel, le Petit Pont et le pont Notre-Dame, bâtis de maisons des deux côtés, de sorte qu’on ne sait plus si on roule sur un pont ou dans une rue.
Ce dernier, le pont Notre-Dame, a été bâti en 1607 d’après le plan d’un moine cordelier du nom de Jean Jocundus, ce que nous révèle cette inscription :

Jucundus geminum posuit tibi Sequana
pontem _ hunc tu jure potes dicere pontificem

; on peut voir aussi sur ce pont une machine pompante qui de temps à autre alimente la ville en eau. On peut lire sur la porte d’accès à cette machine, en contrebas :

Sequana cum primum Reginae allabitur urbi
Tardat praecipites ambitiosus aquas.
Captus amore loci, cursumque (obliviscit)obliviscitur, anceps
quo fluat, et dulces nectit in urbe moras.
Hinc Varios implens fluctu Subeunte Canales
Fons fieri gaudet qui modo flumen erat.

Le pont Saint-Charles et le pont de l’Hôtel-Dieu sont très courts. Le pont de Bois fait communiquer l’île de la Cité, la plus grande, avec l’île de Notre-Dame ; le pont Marie n’est qu’à moitié bâti de maisons.
Enfin le pont de la Tournelle qui porte cette inscription :

du regne de Lovis XIV _ de la prevôté de Messire _ alexandre
de Sueve _ prevôt des Marchands etc _ Ce present pont
a êté basti aediles recreant Submersum flumine pontem _
non est officij Sed pietatis opus

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Tous les ponts susmentionnés, à l’exception du pont de Bois, sont entièrement en pierre de taille massive.
Paris compte 8 grandes portes, lesquelles passeraient plutôt pour des arcs de triomphe que pour des portes, à savoir la porte de la Conférence et la porte Saint-Honoré, qui présentent toutes deux cette inscription : ‘sub Ludovico Magno – felicitas urbis’, la porte Richelieu, la porte Montmartre,
la porte Saint-Denis. Cette dernière est un bel arc de triomphe. L’ouverture est de 24 pieds, chaque côté est orné d’une pyramide chargée de trophées. Au-dessus de l’archivolte on voit sur les deux faces un bas-relief ; celui de la face tournée vers la ville représente le passage du Rhin ; la frise porte l’inscription : ‘LVDOVICO magno’. Sur le piédroit de gauche, un fleuve est assis sur un chien ; on peut lire en dessous :

quod diebus vix Sexaginta _ (Rhenu)Rhenum
Wahalim, Mosam, isalam Superavit _ subegit provincias
tres _ Coepit urbes munitas quadraginta

. Sur le piédroit de droite une Victoire trône sur un lion avec cette inscription :

emendata male memori batavorum
gente _ praefectus et aediles _ poni c c _ anno domini MDCLX

Sur la face extérieure, on lit dans la frise : ‘Ludovico Magno _’, et plus bas :

quod trajectum ad Mosam _ XIII diebus coepit praefectus
et aediles _ poni c c _ anno domini MDCLXXIII

La porte Saint-Martin fait environ 50 pieds de haut sur 50 de large. C’est une architecture en bossage rustique ; au-dessus de l’entablement, un attique porte cette inscription sur la face interne :

Ludovico Magno _ Vesontione (Sequanisq)Sequanisque bis captis _ et
fractis germanorum, hispanorum, (batavorumq)batavorumque (exercitib)exercitibus
praef. et aedil. p. c c. anno R.s.h. MDCLXXIV

,
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et sur l’externe :

Ludovico Magno _ quod Limburgo Capto _ impotentes
hostium minas (ubiq)ubique Repressit praef. et aedil. p. cc anno
R.s.h. MDCLXXIV

La porte Saint-Louis présente l’inscription :

avo _ divo Ludovico _
anno R s h MDCLXXIV

La porte Saint-Antoine, d’ordre dorique, est à 3 arches. L’ensemble de l’ouvrage a 7 ou 8 toises de haut et 9 de large. Son attique présente 2 obélisques entre lesquels figure une statue du roi. Sur le fronton, on voit une Cérès étendue et un Apollon ; on lit sur l’attique :

PACI _ victricibus Ludovici XIV armis _ felicibus annae con„
silijs, aug. (M.)Mariae Theresiae nuptijs _ assiduis julij Cardinalis
Mazari Curis _ partae fundatae aeternum firmatae _
praef. urbis (aedilesq)aedilesque Sacravere anno CIↃIↃCLX

; item encore une autre inscription :

LUDOVICO magno _ quod
urbem auxit, ornavit _ locupletavit _ praefectus et aediles
p.c. _ anno r.s.h. _ MDCLXXII

On peut fort bien y ajouter la porte Saint-Bernard, située de l’autre côté de la ville. Elle a 8 toises de large, 2 arches ; un grand attique couronne l’entablement. Sur chacune des deux façades, entre arcades et entablement, on voit un grand bas-relief ; sur celui de la façade tournée vers la ville, le roi répand l’abondance. Sur l’attique, on lit :

LUDOVICO magno _ abundantia parta _ praef. et aedil. p.cc. an.
d. MDCLXXIIII


En outre, sur celui tourné vers le faubourg, le roi est représenté en dieu païen au gouvernail d’un navire toutes voiles dehors ; sur l’attique on peut lire :

LUDOvici Magni _ providentiae – praef. et aedil. p. cc. an. d.
MDCLXXIIII

Afin de donner une idée de l’étendue de la ville de Paris, j’ai indiqué ci-dessous les distances suivantes en pas géométriques ou doubles pas, pour donner un aperçu de sa différence de taille par rapport aux autres villes :
[19]18
De la porte de la Conférence à la galerie du Louvre366
Longueur de la galerie du Louvre293
Largeur du Louvre95
Distance du Louvre au pont Neuf148
De là au pont au Change218
De là au pont Notre-Dame77
De là au pont Marie430
De là aux Célestins233
Enfin, longueur du Mail264
soit longueur totale en longeant la Seine2124
Depuis la fausse porte Saint-Jacques près de l’Observatoire
jusqu’à la rue des Fossés650
De là au Petit Pont466
Et de là jusqu’au quai Le Pelletier262
Longueur de la rue Saint-Martin850
soit en tout, transversalement à la Seine2 228
Longueur du faubourg Saint-Martin738
Faubourg Saint-Antoine1 000
En outre, pour donner ne serait-ce qu’une idée des endroits les plus notables à retenir, j’ai jugé utile d’en relever au moins quelques-uns :
est remarquable tout d’abord le Louvre, qui est un édifice cubique avec une cour intérieure de 71 pas, soit 63 toises. Il compte 3 étages, dont l’inférieur est d’ordre corinthien à piédestal, le deuxième d’ordre composite et le troisième est un attique. Les avant-corps présentent des colonnes cannelées, le reste des façades est à pilastres. L’édifice n’est couvert qu’à moitié d’un toit à la Mansart ; cette partie couverte
[20]19
est dite le Vieux Louvre. L’autre moitié n’est pas encore parachevée car on l’a coiffée d’un troisième ordre à la place de l’attique. Des grands pavillons marquent le milieu de chaque façade et les 4 angles. Au-dessus des entrées principales du Vieux Louvre, on lit cette inscription :

Henrici II. Christianiss. virtute, Collapsum
Refici coep. â pat. Francisco I. R. Christianiss. mortui
sanctiss. parentis memor pietatis filius absolvit
an. sal. christi MDXXXXVIII

, ainsi que celle-ci, au-dessus des portes latérales : ‘Virtuti Regis christianissimi’. Dans la frise des fenêtres de l’étage suivant, qui se trouvent exactement au-dessus du portail ou des portes susdites, on peut lire : ‘donec totum impleat orbem’, devise qui semble avoir été prise par Henri II en hommage à Diane de Poitiers, duchesse du Valentinois, sa maîtresse ; en effet, dans tous les ornements suivants, on retrouve un croissant de lune. Sur la façade externe tournée vers l’est, on voit un beau vestibule corinthien de 100 pas de long à colonnes couplées, dont le front est surmonté de 2 pierres, chacune faite d’un seul bloc, qui forment la cimaise et le larmier, de 54 pieds de long, 8 de large et 14 pouces d’épaisseur. Dans les appartements du Louvre qui ont été terminés, on n’a lésiné ni sur l’or ni sur l’ouvrage. C’est dans cette partie du Louvre que l’Académie française se réunit trois fois par semaine pour travailler à l’amélioration et à la pureté de la langue française, item chaque lundi, l’Académie royale d’architecture. Les lundis et mercredis, M. La Hire donne sa leçon publique d’architecture et de ce qui en dépendNote: Corfey veut dire ici « des arts annexes.. Dans ces appartements sont exposées de nombreuses maquettes d’édifices, d’escaliers et de ponts ; en bas, dans la salle des Cent-Suisses, on voit une copie en plâtre de la colonne Trajane de Rome, ainsi que
[21]20
de nombreux autres antiques. Tous les mardis et samedis siège ici également une Académie des devises. Au Louvre, tous les jours, dans la soirée, on peut également s’exercer au dessin du nu sur modèle vivant. L’Académie de peinture se réunit tous les derniers samedis du mois ; on peut en outre y voir de beaux ateliers de sculpteurs.
Outre le Louvre, il faut également visiter la Grande Galerie qui relie le Louvre aux Tuileries. Cette galerie fait 293 pas de long ou, sur la face intérieure, d’une entrée à l’autre, 221 toises ; son architecture participe de plusieurs ordres. Pour moitié, elle est d’un grand ordre composite en pilastre. Cette galerie héberge des artistes de nombreuses spécialités, peintres et sculpteurs, horlogers, orfèvres, graveurs sur cuivre. C’est là que se trouve le balancier du roi où sont frappés les médailles et jetons. Dès l’entrée, on voit un imposant bloc de métal auquel sont assujettis la presse à vis et les poinçons. Ce bloc est orné de 4 beaux bas-reliefs représentant Historia, Moneta, Fama et Apollo. Et sur deux des côtés se trouvent les inscriptions suivantes :

aere _ argento _ auro _ flando _ feriundo _ MDCXCVIII
Rerum _ gestarum _ fidei _ et _ aternitati _ MDCXCVIII

Le palais des Tuileries, édifié par Catherine de Médicis, est remarquable ; il mesure environ 200 pas, soit 168 toises de long, et appartient à différents ordres d’architecture ; son intérieur
[22]21
est tout à fait magnifique et il possède un superbe théâtre d’opéra. À l’étage, dans une grande salle, on trouve de très nombreux cabinets de curiosités fabriqués en Allemagne. On conserve également dans ce palais différents plans et modèles en relief de places fortes. Sous cette même forme, nous avons vu à Versailles, au bout de la Grande Galerie, la place forte de Courtrai. Le jardin est extrêmement agréable, il est fort bien aménagé pour la promenade. On y trouve un théâtre de verdure, plusieurs grands bassins, bosquets et terrasses ; il mesure 450 pas, soit 360 toises de long, et 190 pas ou 168 toises de large. Tous les jours viennent s’y montrer une foule de messieurs et de dames, bref, les Tuileries sont un véritable spectacle de la galanterie,

ubi
Spectatum Veniunt, Veniunt Spectentur ut ipsi und
ipsae

.
Hors de la ville, longeant la Seine, vis-à-vis des Tuileries, il est une autre promenade sur 3 allées, spécialement aménagée pour les carrosses et qu’on nomme le cours la Reine. Son allée centrale est assez large pour que 6 carrosses puissent aisément s’y croiser.
Érigé par le cardinal de Richelieu, le Palais-Royal est constitué d’un étage inférieur d’ordre rustique et d’un étage supérieur d’ordre dorique. Les façades de sa cour intérieure sont toutes ornées de navires et d’ancres de marine pour rappeler que le cardinal avait été amiral avec le titre de grand maître, chef et surintendant général de la navigation et du commerce de France. Le jardin est joliment agrémenté de statues et de termesNote: Lahrkamp, dans sa transcription de Corfey (Corfey 1977, p. 38), donne Turmen (tours), ce qui ne fait pas de sens ; il s’agit probablement d’une transcription fautive de Termen (termes), expression francisée du mot allemand Herme (buste surmontant un bloc quadrangulaire). Cf. Brice 1701, t. 1, p. 109 : « Ce grand Jardin est du dessin d’André le Nostre, dont on a parlé au sujet des Tuileries, qui dans l’espace de celui-ci a fait tout ce que l’on pouvoit desirer. Depuis quelque-temps on a placé autour du Parterre des Termes & des Statuës, entre lesquelles il y en a qui ne sont pas à mépriser, & qui sont d’une assez bonne main. » de pierre blanche ; à côté de ce palais se trouve l’édifice de l’opéra.
[23]22
La place Vendôme, dite encore place de la Conquête, quoique point encore terminée, est cependant l’une des plus belles places de Paris. Elle mesure 103 pas ou 86 toises de long, repose de chaque côté sur 33 arcades ; dans sa largeur, de 92 pas, soit 78 toises, on compte 27 arcades ; le niveau inférieur est d’ordre rustique, le supérieur est en grand ordre ionique en pilastre, lequel comprend deux étages, tout en pierre de taille blanche. Au centre de cette place sera dressée la statue en bronze de Louis XIV à cheval, en costume romain, plus grande que nature, une commande de M. de Louvois. On peut voir cette statue non loin de là, chez les sœurs capucines, au bout de la rue Neuve-des-Petits-Champs, à l’endroit même où elle a été coulée. Le roi et sa monture, pris ensemble, font 20 pieds de haut. Le ventre du cheval est à 5 pieds 6 pouces du sol, son dos à 11 pieds 5 pouces, et la semelle du roi mesure 2 pieds parisiens. On a fondu 80 000 livres de métal pour cet ouvrage, dont 70 000 rien que pour la statue. Elle aurait coûté 250 000 écus. Le ventre du cheval peut contenir 20 hommes assis. En bref, c’est la plus grande statue de toutes celles qui se trouvent ici. Sur le fer à cheval, on peut lire cette inscription :

inventé et fait par François girardon troyen, fondu
par Jean baltazar Kelder de zurich en suisse 1692
31 decemb

.
Avant tout, il faut absolument voir la Bibliothèque royale dans la rue Vivienne ; elle compte 22 salles remplies de livres fort proprement reliés en cuir de Cordoue rouge. Elle possède 50 000 imprimés et 15 000 manuscrits écrits en hébreu, en grec,
[24]23
arabe, syriaque, latin et français. Son fonds augmente chaque jour car il ne sort à Paris pas un livre dont un exemplaire ne soit déposé dans cette bibliothèque. Mais l’objet le plus précieux de cette bibliothèque est le tombeau de Childéric, premier roi de France, qui a été découvert à Tournai en mai 1653, avec 100 médailles d’or de Bas-Empire et 100 d’argent, 300 abeilles d’or en amulettes, les unes aveugles, les autres avec ocelles, une boucle de ceinturon, un gros anneau, une petite tête de taureau, le tout en or fin et, dans un coffret d’or, une épée courte dont le fourreau, à l’intérieur, est martelé d’or, un anneau en or portant en intaille un portrait avec l’intitulé ‘Childerici Regis’ ainsi qu’un style pour écrire, également en or, et aussi la ferrure d’une bride de cheval. On y a aussi trouvé un fer à cheval, un fer de lance et une hache, le tout fortement rongé par la rouille, item une boule de cristal. Mais tous ces objets sont tombés dans les mains de l’archiduc Léopold-Guillaume d’Autriche, alors gouverneur des Pays-Bas ; à sa mort, ils ont été recueillis par l’empereur ; toutefois, une partie en a été offerte au prince-électeur de Cologne qui, à son tour, en a fait présent au roi. Cette bibliothèque est publique et ouverte tous les mardis et vendredis. C’est dans cette même bibliothèque que l’Académie royale des sciences se réunit deux fois par semaine ; toutefois, à Pâques 1699, elle a été transférée de là dans le Vieux Louvre. Cette même année le nombre de ses membres a été rétabli à 60. Chaque fois qu’ils se réunissent, chacun d’entre eux reçoit une
[25]24
médaille d’argent.
De l’autre côté de la rue Vivienne, dans la maison de M. du Bois-Guérin, le célèbre opérateur (cette maison, sur sa façade arrière, jouxte les jardins du Palais-Royal), se trouve une belle statue du roi en marbre blanc foulant, aux pieds l’Hérésie, avec des livres et des serpents ; sur le piédestal, on peut lire cette édifiante inscription :

LUDOVICI magni _ de haeresi triumphantis _ statuam
hanc ex Marmore in aedibus Suis posuit _ ad (tutela)tutelam
domus et felicitatem _ devotus Maiestati eius_Car: du
bois guerin _ MDCLXXXV


Cette dédicace m’évoque les lares et les pénates des anciens Romains.
Non loin de là, la place des Victoires, qui est circulaire et mesure environ 46 pas, soit 40 toises, de diamètre, est de la même architecture que la place Vendôme, savoir, au niveau inférieur, un ordre rustique et au niveau supérieur, un ordre ionique en pilastre comprenant 2 étages. Au centre de cette belle place se dresse, en bronze doré, une statue du roi en costume de sacre, piétinant un cerbère ; à côté, au sol, une clava HerculisNote: Du latin clava, ae (n. f.) Herculis : la massue d’Hercule. et une dépouille de lion ; une Victoire hissée sur un globe terrestre se tient derrière le roi et le coiffe d’une couronne de lauriers ; le tout est fait d’une seule pièce, mesure 13 pieds de haut et a nécessité environ 30 000 livres de métal. Cette statue repose sur un imposant piédestal aux quatre coins duquel sont enchaînés 4 vaincus de bronze parmi une chute d’armes. La hauteur de ce monument est calculée de sorte que lorsque l’observateur se tient à un bout de la place en ayant la tête du roi dans sa ligne de mire,
[26]25
celle-ci aboutit au sommet du toit situé à l’opposé. Les quatre faces du piédestal sont ornées chacune d’un bas-relief de bronze, de 6 pieds de long par 4 de large ; le premier représente la préséance de la France sur l’Espagne, le deuxième, le passage du Rhin, le troisième la prise de Besançon et de la Franche-Comté et le quatrième la paix de Nimègue. De chaque côté, dans le soubassement, on trouve encore un bas-relief également de bronze ; l’un des deux illustre l’éradication de l’hérésie, l’autre, l’interdiction des duels, tout cela portant de nombreuses inscriptions hors du commun. Sous les pieds du roi sur le devant on lit : ‘VIRO IMMORTALI’; dans une frise au-dessus du relief de la Paix de Nimègue, 1678 :

Augustus toto jam nullis hostibus orbe
pacem agit, armato Lodoix pacem imperat orbi


– sur le soubassement –

LUDOVICO MAGNO _ patri exercituum _ et ductori semper
felici _ domitis hostibus, protectis socijs, adjectis _ imperio
fortissimis populis, extructis ad tutelam _ finium firmis„
simis arcibus, oceano et Mediterraneo _ inter se junctis,
praedari Vetitis toto mari piratis _ emendatis legibus, deleta
Calviniana impietate _ compulsis ad reverentiam (omnib)omnibus
gentibus _ remotissimis, (cunctisq)cunctisque summa providentia _
et Virtute domi forisque Compositis _ Franciscus Vicecomes
d’Aubusson dux _ de la Feuillade ex franciae paribus
et tribunis _ equitum, unus in allobrogibus prorex _
et praetorianorum peditum praefectus _ ad Memoriam
posteritatis sempiternam _ p. D. C. _ 1686


Sur la face arrière dans une frise au-dessus du relief de la Préséance reconnue par l’Espagne, 1662 :

Indocilis quondam potiori Cedere gallo
 ponit iber tumidos fastus, et cedere discit

[27]26
Sur le soubassement :

A LOVIS LE GRAND _ le pere et le Conducteur _ des armées _
toujours heureux _ apres avoir Vaincu ses ennemis _
protegé ses alliez. ajoutè de tres-puissants _ peuples à son
empire, assuré les frontieres _ par des places imprennables,
joint l’ocean _ à la Mediterranée, chassé les pirates _ de
toutes les Mers, reformé les loix, detruit _ l’heresie, porté
par le bruit de son nom les _ nations les plus barbares à
leVenir Reverer _ des extremitez de la terre et reglé
parfaite _ ment toutes choses, au dedans et au dehors _
par la grandeur de son Courage et son genie _ François
Vicomte d’aubusson duc _ de la feuillade, pair et
Marechal _ de France, gouverneur du dauphiné _ et
Colonoel des gardes françoises _ pour perpetuelle Memoire _
à la posterité


Sur l’autre face, vers la ville, en dessous du roi un soleil avec : ‘NEC pluribus impar’ ; dans la frise au-dessus de la Conquête de la Franche-Comté, 1674 :

Sequanicam Caesar gemino vix vincere gentem
Mense valet, Lodoix ter quinta luce Subegit


Sur le soubassement de l’Hérésie détruite, 1685 :

Hic Laudum Cumulus Lodoico Vindice victrix
Relligio, et pulsus male partis sedibus error


Sur la gauche, vers la place Vendôme, sous les pieds du roi, à nouveau sa devise avec ‘NEC pluribus impar’. Dans la frise au-dessus du relief du Passage du Rhin, 1672 :

granicum Macedo, Rhenum secat agmine gallus
Quisquis facta Voles conferre et flumina Confer

.
Sur le soubassement des Duels abolis :

Impia quae Regum licuit componere nulli
praelia Voce tua Lodoix Composta quies cunt

[28]27
Ce monument majestueux est entouré d’une grille, tandis qu’autour de lui, en quatre points, un fanal, porté par un faisceau de 3 colonnes de marbre d’ordre dorique, brûle toute la nuit. À chaque faisceau de colonnes sont suspendus 6 médaillons de bronze en bas-relief illustrant les hauts faits du roi. Sur les soubassements de ces colonnes avec leurs piédestaux, on trouve les inscriptions suivantes que l’on n’a pas encore toutes fini de graver :

pugna Rocroensis 1643
spes datus, in quantas cui Regni (aviq)avique sub ipso
Limine laeta quatit Celeres Victoria pennas.
disciplina Militaris Restituta
Devictas refer huc felix o gallia gentes,
Militiam tolerare sub hoc assueta Magistro.
Servati armis batavi 1664
Rex batavos armis servat, sed clade monendi
quantâ olim, exciderit meriti si gratia tanti.
pugna ad arrabonem in pannonia 1665
Et Thraces Sensêre, queat quid gallica virtus,
arrabo Caede tumens et servata austria testis.
expeditio prima belgica 1667.
Dotales Lodoix urbes Reddique negatas
Marte palam et justis ultor sibi Vindicat armis
jura emendata 1667
Legibus hunc unum decuit (normamq)normamque (modumq)modumque
ponere, qui leges Supra Se lege cöercet.
iussa erigi et concessa tolli Vindex laesi legati moles 1664. 1668.
Rex memorem infandi Casus dat tollere molem,
Roma fovere pium, (laesumq)laesumque timere memento.

[29]28

 trajcetum ad Mosam Captum 1673
Fulminat ad Mosam Lodoix et Milite frustra
Defensas denso Trajecti deijcit arces.
pugna Senefensis 1674
In gallum juncta arma Movent germanus iberque
Et Batavus, Cedit forti Victoria gallo.
fusi 3. praelijs germani ad Sintzheim 1674 ensheim 1674 altenheim 1675.
Ter gallo adversis ausus concurrere Signis
Ter Victus patria jacuit germanus arena
  pugna navalis ad augustam Siciliae 1676
Hispanae et batava concurrit gallica Classis
Duxque Cadit, fractis in quo Spes (hostib)hostibus una.
  pugna navalis in panormi portu 1676
Ponto iterum gallus tonat, urget, (iberaq)iberaque in ignes
Classis abit, Simul arma, viros simul omnia volvens.
  Valencianae Vi Captae et illaesae 1677
Te duce te domino Lodoix prona omnia gallo
urbes vi capere, et docili (quoq)quoque parcere captis.
 pugna Cassellensis 1677.
per Medias batavorum acies fraterna philippus
arma gerens, (animosq)animosque ruit fratre auspice Victor.
 Cameracum Captum 1677
Nulla unquam propius nec Majus ab arce periclum,
Victus iber Victrix domitam Vix gallia credit
  Incensa in america batavorum classis 1676.
Orbe alio Victor per aperta pericula mille
infert gallus ovans inimicis navibus ignes
  Captum in studium pacis gandavum 1678.
Hiberno Lodoix, quam Reddere destinat urbem,
Marte capit, tanta est condendae gloria pacis.

[30]29

Restitutus in agros germanos suecus 1679
Reddere germanos Lodoix regnata süeco
arva jubet, danosque jader stupet et stupet albis.
argentoratum et Casale una die parta 1681.
Eridani et Rheni geminam arcem sanguine nullo
una (eademq)eademque dies Lodoici adjudicat armis
Luzemburgum captum 1684
Viribus haud ullis quondam expugnabile saxum
Nunc domitum gallos qua terruit arce tuetur.
iuncta maria
Misceri tentata prius (semperq)semperque negata
aequora perpetuo Lodoix dat foedere jungi.
dux genuae cum senatu sopplex. 1685.
Vane Ligur (frustraq)frustraque animis elate superbis
justitiam Monitus disce et non temnnere divos
pacata Maria 1685
Mille rates pompeius agens freta libera praestat,
Stans celso in folio Lodoix Maria omnia pandit
ex Scythia libia et india legati
moscoviae 1668. 1681. 1685. guinea 1670
fezae et Marocui 1682. siami 1684 algerij 1685.
Ingentem Lodoicum armis, (famamq)famamque (fidemq)fidemque
Egressum Scythia et Lybie (Venerant)Venerantur et indi.

Situé sur une place dite place de Grève, l’hôtel de ville a une certaine prestance, sans pour autant qu’on puisse louer son architecture d’ordre corinthien, abâtardie par des piédestaux à la gothique. Au-dessus de la porte principale se trouve un bas-relief d’Henri IV à cheval, sur cette même porte on peut lire :

SUB LUDOVICO magno felicitas
urbis

. À l’intérieur, la cour est entourée d’une colonnade ; sous l’arcade qui fait face à l’entrée, se dresse une statue de bronze de l’actuel monarque
[31]30
sur un piédestal de marbre blanc, qui porte sur le côté gauche l’inscription suivante :

LUDOVICO magno _ victori perpetuo _
Semper pacifico _ Ecclesiae ac Regum _ dignitatis assertori _
praefectus et aediles _ aeternum hoc fidel _ observantiae pietatis
et Memoris animi _ monumentum pp _ anno R S.h. MDCLXXXIX

Sous les arcades, tout autour, dans une frise constituée de plaques de marbre noir, on lit les inscriptions suivantes :

1660 entreveüe de Lovis XIV et de philippe IV roy d’espagne dans
l’isle des faisans ou la paix fut jurée entre les deux rois, le
Mariage du Roy avec Marie Therese d’autriche infante de’espagne,
entrée solemnelle de leurs Majestez dans la Ville de paris
au Milieu des acclamations du peuple.
1661 Naissance de Monseigneur le Dauphin a fontainebleau
le premier Novembre.
1662 Le Roy d’espagne desavoüe l’action de son ambassadeur
en angleterre.
1663 Reddition de Marçal. renouvellement d’alliance avec les
suisses.
1664 Le legat vient faire Satisfaction au Roy de l’attentat
Commis sur Son ambassadeur dans Rome.
1665 Victoire Remportée Sur les Corsaires de Tunis et d’alger
sur les Cotes d’afrique.
1666 le secours accordé aux hollandois contre l’angleterre.
1667 le Roy porte les armes en flandre pour la defençe des
droits de la Reine et prend plusieurs Villes
1668 Conquête de toute la franche Comté en dix jours au Milieu
de l’hyver.
1669 depuis la paix d’aix la Chapelle le roy employe ses forces
de Mer Contre les Turcs
1670 prise de pont à Mousson et d’autres places, toute la Lorraine
soumise à l’obeissance du Roy.

[32]31

1671 Le Roy Visite et fait fortifier toutes les places qu’il a
Conquises en flandre.
1672 le Roy justement irrité contre les hollandois entre
dans leur pais et s’en rend Maitre
1673 le Roy assiege Mastrick et l’emporte en treize jours
les flottes de France et d’angleterre defont Celle de hollande
1674 seconde Conquete de la Franche Comté, Victoire sur
les imperiaux les Espagnols et les hollandois a senef
1675 l’armée imperiale chassée d’alsace et forcée de
Repasser le Rhin.
1676 Levée du siege de Mastrick par le prince d’orange,
les flottes d’Espagne et d’hollande brullées dans le port
de palerme.
1677 prise de Valenciennes et de Cambrai, bataille de
mont Cassel Suivie dela reduction de st. omer.
1678 prise de gend et d’ypre par le Roy en personne,
prise de puicerda en Catalogne.
1679 le Roy fait Restituer à ses alliez les Villes qui
leur avoient esté prises, paix generale
1680 Mariage de Monseigneur le dauphin avec la princesse
anne Marie Christine Victoire de Baviere
1681 en un Même jour strasbourg et Casal reçoivent les
troupes et la protection du Roÿ.
1682 Naissance de (Monsr.)Monsieur le duc de Bourgogne, alger
foudroyé par les Vaisseaux du Roy.
1683 les algeriens forcés à Rendre touts les esclaves
françois, prise de Cortrai et de dixmude
1684 le Roy accorde la paix aux algeriens punit les
genois, prend Luxembourg, force les ennemis d’accepter
une treve de Vingt ans et Remet à la priere des

[33]32

Espagnols trois Millions Cinq Cens Mille livres de Contribution
1685 Edit de Nantes Revoqué et l’heresie entierement eteinte
en France par le zele et la piete du Roy, Soumissions de Gene
par son doge envoyé en France.
1686 ambassade du roy de siam avec des Magnifiques presens
Missionaires envoyez en divers endroits du Monde, etablis„
Sement Royal pour 300 demoiselles a st. Cyr.
1687 Voeux de toute la france pour la santé du Roy.
Cet hotel honnoré de sa pesence, il-y-fut servi par le
prevôt des Marchands, Eschevins, Conseillers et quarteniers
1688 papachin vice ad Miral d’Espagne forcé de saluer
le pavillon de france a quinze lieües d’alincante,
philipsbourg pris par l’armée du Roy Commandée par
Monseigneur
1689 protection donnée au Roy, à la Reine d’angleterre
et au prince de galles, Contre leurs sujets Rebelles.

Partant de l’hôtel de ville en direction du pont Notre-Dame, on emprunte le joli quai Le Pelletier bâti sur une galerie voûtée qui borde le fleuve. Proche du pont se trouve au-dessus d’une plaque rectangulaire de marbre noir le portrait du roi en médaillon avec l’inscription suivante :

LUDOVICI magni _ auspicijs _ ripam hanc faedam nuper et
inviam _ nunc publicum iter et ornamentum urbis _
fieri C C. praefec. et aedil. ann. MDCLXXV

Derrière l’hôtel de ville, l’église Saint-Gervais est renommée en particulier pour son portail, lequel est composé de 8 colonnes doriques, 8 ioniques et 2 corinthiennes ; sa belle harmonie réjouit l’œil de l’amateur d’architecture ; dommage seulement que
[34]33
son accès ne soit pas mieux dégagé, car les maisons situées devant la façade la cachent à moitié.
Les Grands-Jésuites, rue Saint-Antoine, sont également un très beau et prestigieux édifice ; à l’extérieur son décor est corinthien et composite, mais la multiplicité des autres ornementations lui donnent un aspect trop chargé. Dans la frise de l’ordre inférieur on peut lire :

S. LUDOVICO Regi _
Ludovicus XIII rex basilicam, armand: Card: dux de Riche
lieu basilicae frontem p. 1634.

À l’intérieur on a un ordre corinthien en pilastre ; sous une arche près du chœur, à sa gauche, le cœur de Louis XIII est porté par 2 anges d’argent grandeur nature ; sur une des faces intérieures des piliers portant cette arche se trouve cette inscription :

(augustissimu)augustissimum _
Ludovici XIII _ iusti Regis _ basilicae hujus _ fundatoris _
Magnifici _ cor _ angelorum hic _ in Manibus _ in Coelo _
in Manu dei

Et en vis-à-vis, la suivante :

Serenissima _ anna austriaca _ Ludovici XIV _ Regis Mater _
et Regina Regens _ praedilecti _ Conjugis sui _ Cordi Regio _
amoris hoc _ monumentum p _ anno salutis _ MDCXLIII


Sous la coupole, du même côté, se trouve le monument de Henri de Bourbon, prince de Condé : 4 Vertus de bronze sont assises sur des piédestaux et au-dessus d’elles, 2 génies dont l’un porte un écusson aux armes bourboniennes, et l’autre un écusson avec cette inscription :

henrico Borbonio _ Condaeo _ primo Regij Sanguinis _ principi _
cuius Cor hic conditum _ joannes perrault _ in suprema _
Regiarum rationum Curia _ praeses _ principi _ olim â secretis _
quaeres de publica (privataq)privataque _ iactura parcius dolere _
posuit _ anno MDCLXIII

La place Royale est un endroit des plus distingués.
[35]34
C’est là que jadis, lors d’un tournoi, Henri II fut mortellement blessé par le comte de Montgoméry. Cette place est parfaitement carrée, avec 87 1/2 pas de côté. Chaque côté compte neuf pavillons à 4 arcades, sauf celui du milieu qui n’en a que 3 sur le devant et sur l’arrière. Une palissade ou grille de fer forgé fait le tour de la place à une distance des maisons égale à la largeur des pavillons. En son centre se trouve la statue équestre de Louis XIII dont la tête, ainsi que nous l’avions fait remarquer pour la place des Victoires, est sur la linea visionisNote: Linea visionis (lat.) : en ligne de mire. qui aboutit à l’arête faîtière des toits des maisons de la place, ou encore, ce qui revient au même, la statue a exactement la moitié de la hauteur des pavillons entourant la place. Sur le piédestal, sur la face avant côté rue Saint-Antoine, se trouvent les inscriptions suivantes :

pour la glorieuse et immortelle _ memoire _ du _ tres grand et
tres invincible _ Lovis le iuste _ XIII du nom Roy de France _
et de Navarre _ armand Cardinal duc de Richelieu _ son
principal ministre dans _ tous ses illustres et genereux
desseins _ Comblé d’honneurs et de bien faits _ par un si
bon Maitre _ et un si genereux Monarque _ luy a fait
elever cette statue _ pour une Marque eternelle _
de Son Zele de Sa fidelité et de sa _ reconnoissance _ 1639


Sur la face arrière, vers le couvent des Minimes :

LUDOVICO XIII christianissimo _ galliae et navarrae Regi _
iusto. pio, felici, Victori. triumphatori _ Semper augusto _
armandus Cardinalis dux Richelius _ praecipuorum
Regni onerum adjutor _ et administer _ domino optime
merito (principiq)principique _ munificentissimo _ fidei Suae, devotionis _

[36]35

et ob innumera beneficia, immensosque _ honores sibi Collatos _
perenne grati animi monimentum _ hanc statuam equestrem_
ponendam curavit _ anno dom 1639


Sur le côté droit :

pour Lovis le juste sonnet
Que ne peut la Vertu ? que ne peut le Courage ?
j’ai domte pour jamais l’heresie en son fort
du tage imperieux, j’ai fait trembler le bord,
et du Rhin jusqu’a l’etre accru mon heritage,
j’ai Sauvé par mon bras l’Europe d’esclavage,
et si tant de travaux n’eussent hasté mon sor,
j’eusse attaqué l’asie et d’un pieux effort
j’eusse du Saint tombeau Vangé le long servage.
armand le grand armand l’ame de Mes exploits
porta de toutes parts mes armes et mes loix
et donna tout l’eclat aux Rayons de ma gloire,
enfin il m’eleva Ce pompeux monument
ou pour Rendre à son nom Memoire pour Memoire
je Veux qu’avec le Mien il vive incessamment


Ce sonnet ne fut gravé ici que longtemps après la mort du cardinal de Richelieu et fut composé par Jean Desmarets de Paris. Sur le côté gauche :

Quod bellator hydros pacem Spirare Rebelles,
deplumes trepidare aquilas, mitescere pardos,
et depressa jugo Submittere Colla leones,
despectat Ludoicus equo Sublimis aheno,
Non digiti, non artifices fecere Camini

[37]36

Sed Virtus et plena deo fortuna peregit,
armandus Vindex fidei, (pacisq)pacisque, sequester,
augustum curavit opus, (populisq)populisque Verendam
Regali Voluit Statuam Consurgere Circo,
ut post Civilis depulsa pericula belli
et Circum domitos armis felicibus hostes
aeternum domina Lodoicus in urbe triumphet.

Depuis cette place, on peut aller se promener sur le rempart qui est très agréablement planté d’arbres, au commencement duquel on trouve, à côté de la porte Saint-Antoine, sur une plaque de marbre, ces inscriptions, sur la face vers le faubourg :

LUDOVICUS magnus _ promotis imperii finibus _ ultra
Rhenum, alpes _ et pyrenaeos _ pomoerium hoc More prisco _
propagavit _ ann. RSh MDCLXX


Et sur la face vers la ville :

LUDOVICUS magnus _ et Vindicatas coniugis augustae
dotales urbes _ Valida Munitione cinxit _ et hoc Vallum
deliciijs Civium destinari iussit _ anno RSh MDCLXXI

À la sortie de la ville par le faubourg Saint-Antoine, on trouve un magnifique arc de triomphe, qui est en fait le modèle d’un autre, placé juste à côté, et dont la construction avait commencé en grands blocs massifs de pierre et n’avait été exécuté que jusqu’à hauteur du piédestal. Il a trois arches et présente sur ses faces antérieure et postérieure 8 colonnes corinthiennes et 2 avec piédestal sur les faces latérales. L’entablement porte un attique lisse pour les inscriptions. Sur les colonnes, devant l’attique, sont représentés des trophées et des esclaves captifs ; sur l’attique il y a aussi un piédestal sur lequel se dressait une statue équestre du roi,
[38]37
laquelle, selon certains, s’est détachée et brisée toute seule, et selon d’autres, a été abattue par la foudre. Quoi qu’il en soit, il semble qu’un si piètre modèle en plâtre n’ait pas paru aux dieux digne de représenter la personne d’un aussi grand roi.
Une grande allée part de cet arc de triomphe en direction de Vincennes, qui est un château royal à la gothique avec des tours carrées et des remparts ; le mieux qu’il y ait à voir là sont 2 pavillons d’architecture dorique que le roi actuel y a fait mettre. À part cela, on peut voir sur le faubourg Saint-Antoine la manufacture des glaces, qui est une miroiterie.
Revenant dans Paris, on a tout de suite sur la gauche la Bastille qui est une forteresse faite de 8 tours rondes et qui sert de prison pour les personnes de qualité.
De là on traverse le Petit Arsenal, où l’on voit fabriquer le salpêtre, et avant d’arriver dans la cour du Grand Arsenal, on voit sur la gauche la maison de M. Vaillant, numismate et antiquaire du roi au Cabinet des médailles, qui est connu pour sa grande érudition, ses grands voyages en Orient et ses nombreuses publications. Le portail de l’Arsenal est orné de 4 canons en guise de colonnes. Au-dessus de cette entrée on peut lire, gravé dans un marbre noir :

aetna haec Henrico Vulcania tela ministrat
 Tela gigantaeos debellatura triumphos

Près de l’Arsenal se trouve l’église dite des Célestins, piètre édifice à la gothique, mais qui abrite la très noble chapelle
[39]38
d’Orléans où est conservé le cœur d’Henri II dans une urne de bronze doré, portée sur leur tête par les 3 grâces sculptées dans le marbre ; en dessous on remarque l’inscription suivante :

Cor junctum amborum longum (testat)testatur amorem
ante homines iunctus spiritus ante deum,
Cor quondam charitum sedem, cor summa secutum
tres charites summo Vertice jure gerunt.
hic Cor deposuit Regis Catharina mariti
id cupiens proprio condere posse suo.

Sur la grande île, dite île de la Cité, ou île du Palais, on remarque en particulier le pont Neuf qui compte 12 arches ; au milieu du pont se trouve la statue équestre, en bronze, d’Henri IV, dressée sur une esplanade gagnée sur le fleuve, et montée sur un superbe socle comportant un grand nombre d’esclaves enchaînés. Sur ce monument on trouve les inscriptions suivantes, sur le devant :

ERRICO IIII galliar _ imperat: navar: R _ Ludovicus XIII
filius opus incho _ et intermissum pro dignitate
pietatis _ et imperij plenius et amplius absolvit _
emin: C.d. Richelius commune _ populi Votum promovit
superillust: viri de boullion et _ Bouthillier p: aer: fid:
faciundum _ curaver. M VI c XXXV


Un peu plus haut :

Quisquis haec legis, ita legito _ uti optimo Regi precaberis
exercitum fortem, populum fidelem _ imperium (secur)securum
et annos de Nostris _ B.B.F.

[40]39
Du côté de Saint-Germain se trouvent deux bas-reliefs, dont l’un représente la bataille d’Arques, remportée par Henri IV, et l’autre la victoire d’Ivry ; en dessous on peut lire :

genio galliarum s:
et invictiss: R: _ qui arquensi praelio magnas _ coniu
ratorum copias parva _ manu fudit.

Ainsi que :

Victori, triumpatori, feretrio _ perduelles ad evariacum
Caesi _ malis vicinis indignantibus _ et faventibus _
clementiss: imp _ hispano duci opima reliquit


Sur la face arrière vers Port-Royal :

N. M. regis _ rerum humanarum optimi _ qui sine
Caede urbem ingressus _ vindicata Rebellione _ extinctis
factionibus _ gallias optata pace Composuit.


Du côté du Louvre se trouvent également deux bas-reliefs représentant la prise d’Amiens et de Montmélian ; en dessous :

ambianum hispanorum fraude _ intercepta _ Erici
M. virtute asserta _ Ludovicus XIII. M.P.F _
ijsdem ab hostibus Saepius fraude _ ac scelere ten„
tatus _ Semper iustitia et fortitudine _ superior
fuit


L’inscription se poursuit :

Mons _ omnibus ante se ducibus (Regibusq)Regibusque _ frustra
petitus _ Erici M: felicitate Sub imperium _ (redact)redactus _
ad aeternam securitatem ac gloriam _ gallici
nominis


Sur les grilles de fer on lit :

Ludovici XIII p.f.f _ imperij Virtutis, et fortunae obsequentis _
haeres i.L.D.D _ (richeli)richelius c _ Vir Supra titulos et Consilia
omnium _ retro principum opus absolvendum Censuit _

[41]40

N. N. i. i. v. v. de Bouillon et bouthillier s. a. p. _
dignitati et regno pares _ aere ingenio Cura _
difficillimis temporibus p p.

Face à cette statue se trouve la place Dauphine, une place triangulaire bordée de maisons symétriques où habitent toutes sortes d’artistes. C’est dans ce quartier que vers 1309 furent brûlés vifs des templiers en grand nombre.
À la 2e arche du pont Neuf, côté ville, se trouve une machine de pompage dite la Samaritaine qui permet de fournir à l’occasion de l’eau à la ville et en particulier aux Tuileries. Devant cette construction se trouve une horloge qui figurerait les courses du soleil et de la lune, pour peu qu’elle soit bien réglée et que la grande aiguille soit placée dans le bon zodiaque ; item un glockenspiel que, pour l’harmonie, ceux des Hollandais laissent loin derrière eux.
Au Palais, on remarque en particulier la grande salle avec ses 2 galeries voûtées et ses nombreuses arcades doriquesNote: Par dorique, Corfey veut probablement dire « gothique » pour caractériser les arcs ogivaux. « Salle des Pas-Perdus (ancienne Grande Salle), Paris, Palais de Justice (ancien palais de la Cité) : la Grande Salle (70 × 23 m) disposait d’un escalier d’accès donnant sur la cour du Mai. Son plafond était constitué de deux impressionnantes voûtes en berceau parallèles qui se développaient en longueur et étaient soutenues par dix-sept pilastres sur chaque mur, tandis que ses arcades reposaient sur huit piliers centraux. En 1618, un incendie ravagea la Grande Salle ainsi que différentes parties du palais. La Grande Salle fut reconstruite dès 1622 par Salomon de Brosse qui l’adapta au style de l’époque. » (Extrait remanié du glossaire dans Lemée 2012, t. II, p 208).. On trouve là beaucoup de marchands libraires et dans la galerie voisine, toutes sortes d’articles de mode et de colifichets sont proposés par d’avenantes vendeuses. Au-dessus de l’horloge de la salle que nous venons de mentionner, et sur laquelle se règlent toutes les audiences, on peut lire :

sacra themis
mores ut pendula dirigit horas

. Le Palais compte d’innombrables chambres particulières où se disputent et se jugent les procès. Au lendemain de la Saint-Martin, le parlement a coutume d’inaugurer la session par une cérémonie. Ces messieurs du parlement arborent une robe rouge et la barrette et se font porter la traîne.
[42]41
La cathédrale Notre-Dame est un immense édifice très ancien, d’architecture à la gothique, de 80 pas de longueur extérieure, et 29 de large en façade. Celle-ci est percée de 3 portails et possède une riche ornementation sculptée et de nombreuses scènes et statues de personnages. Au-dessus des portails se trouve une rangée de 28 rois. Les deux tours sont terminées par un plan horizontal et reliées entre elles par deux galeries. Elles comptent 375 marches, dont, pour une part, 9 ont une hauteur de 5 pieds, et d’autre part 20 font 9 pieds de haut. Noms et tailles des cloches de la tour nordNote: Les dimensions du diamètre inférieur des cloches sont probablement données en pouces. Le pied rhénan, qu’utilisaient en Allemagne les ingénieurs et les géomètres, se composait de 12 pouces de 10 lignes tandis que le pied royal français (pied du roi) faisait 12 pouces de 12 lignes, de sorte qu'il y avait des différences. :
  • 1. Nicolas a un diamètre de 3 575, fondue en 1687 en octobre,
  • 2. Jean 4 000 1684 _ octobre
  • 3. Thibeaut 4 450 1684 _ octobre
  • 4. Pasquier 4 800 1684 _ octobre
  • 5. Guillaume 5 400 1684 _ octobre
  • 6. Gabriel 5 950 1641 en août.
  • Dans la tour sud se trouvent les deux plus grandes cloches
    7. illisible – 7 550 – est si ancienne qu’on ne peut rien y déchiffrer, les caractères ressemblent aux caractères allemands
  • 8. Emmanuel, 8 150 baptisée en 1682, le 29 avril, et qui pèse 44 000 livres
    Ludovica Theresia.
Sur la face sud, dans le soubassement du portail, on lit de part et d’autre, à gauche :

anno dni MCCLVII mense februario idus
secundo hoc fuit inceptum erigi _

A droite :

benit eis honore rallensi lathomo Vivente johanne magistro


À l’intérieur, en exceptant les chapelles, s’élèvent 4 rangées de piliers qui entourent le chœur et sont au nombre d’environ 72. Autour du chœur on peut voir une impressionnante quantité de personnages de l’Ancien et du Nouveau Testaments, sculptés dans la pierre. C’est dans cette église qu’eut lieu la conversion de saint Bruno.
[43]42
L'abbaye Saint-Victor ne se distingue que par sa bibliothèque laquelle est publique, avec ouverture tous les mercredis et samedis.
Le Jardin royal des plantes médicinales est plus intéressant à visiter. Il s’y tient en été des démonstrations publiques de botanique, de chimie et d’anatomie pour lesquelles on a accommodé une salle en façon d’amphithéâtre.
Aux Gobelins, il faut visiter l’atelier du fameux sculpteur M. Coysevox ainsi que d’autres, et aussi les belles tapisseries et les marqueteries et les précieuses mosaïques de minéraux rares qui sont fabriquées pour les cabinets royaux.
Dans l’abbaye Sainte-Geneviève, on peut voir, dès l’entrée à droite, l’épitaphe de René Descartes, rédigée de la façon suivante :

Renatus des cartes _ Vir Supra titulos omnium Retro philoso
phorum _ nobilis genere, armoricus gente, (turonic)turonicus origine
in gallia flexiae studuit _ in pannonia Miles Meruit _
in batavia philosophus delituit _ in suecia vocatus occubuit
tanti Viri pretiosas Reliquias _ galliarum percelebris tunc
legatus petrus chamut _ Christinae sapientissimae
Reginae. Sapientium amatrici _ invidere non potuit, nec
Vindicare patriae _ sed quibus licuit cumulatas (honorib)honoribus
peregrinae terrae mandavit invitus _ anno dni 1650
Mense febr. aetatis 54 _ tandem post septem et decem
annos _ in gratiam Christianissimi Regis _ Ludovici decimi
quarti _ Virorum insignium Cultoris et remuneratoris
procurante petro dalbert _ sepulchri pio et amico
Violatore _ patriae Redditae sunt _ et isto urbis et
artium culmine positae _ ut qui Vivus apud exteros

[44]43

otium et famam quaesierat _ mortuus apud suos cum
laude quiesceret _ suis et exteris in exemplum et docu
mentum futurus _ i nunc Viator _ et divinitatis im
(mortalitatisq)mortalitatisque animae _ maximum et clarissimum
assertorem _ aut iam crede felicem aut precibus Redde.


Juste en face, sur la gauche, un grand panneau peint représente le prévôt des marchands et les échevins accomplissant en 1694, au nom de la ville de Paris, un vœu à sainte Geneviève pour conjurer la cherté des denrées, avec cette inscription :

Oravit et Caelum dedit pluviam et terra
dedit fuetum suum __ D.O.M. __ depulso saevissimae
sterilitatis Metu _ et impetrata precibus B. genovevae
uberrima frugum copia _ cl: Bosc praef: urbi Tuss spasin _
et puylon, Car , saynfray lud, beaudrand aediles _
Max Titon procur: Reg: et urb. Mart: Metantier scr:
et nic: boucot quaest: _ adstantibus Consiliarijs et regio„
num urbis Curatoribus _ cum in hanc aedem Convenis
Sent _ et Sacris operati gratias deo immortales (toti)totius
Civitatis nomine egissent _ ad aeternam divi beneficij
Memoriam _ hanc tabulam poni curaverunt _ regn:
Ludovico Magno IV idus sept. a. R. s. h. MDCXCIV


Au milieu du chœur se trouve sur une estrade de 2 pieds de haut le tombeau de Clovis portant cette inscription :

Clodovaeo Magno _ regum francorum
primo Christianissimo hujus basilicae fundatori (sepulchru)sepulchrum
Vulgari olim lapide structum et longo aevo deformatum
abbas et conventus Meliori opere, cultu et forma Renovaverunt.


Derrière le maître-autel se trouve le corpus sanctae Genovevae, sainte patronne de la ville de Paris, dans une châsse placée sur quatre piliers ioniques de marbre et soutenue par 4 anges, sur le devant du piédestal on peut lire :
[45]44
‘Laudate _ dominum _ in _ sanctis _ ejus _ phs 150 _’ Sur le côté gauche :
‘Custodit _ dominus _ omnia _ ossa _ sanctorum _ phs. XXXIII’. Sur le côté droit :
‘Eo quod _ Castitaem _ amareris _ iudith XV _’ Et derrière :
‘sanctae _ genovefae _ Virginis _ parisiorum _ patronae _ MDCXXI’.
Outre cette église, il faut visiter la bibliothèque Sainte-Geneviève, qui est très intéressante. On peut y voir de nombreux bustes d’hommes illustres et une horloge planétaire, qui représente tous les mouvements excentriques des planètes et leurs épicycles. Pour finir, il faut également visiter le cabinet de curiosités qui se trouve à l’extrémité de cette bibliothèque et qui contient de nombreuses médailles, des cultriNote: Du latin culter, cultri (n. m.) : couteaux de sacrifice de cultes païens., des secespitaeNote: Du latin secespita, ae (n. f.) : couteaux de sacrifice de cultes païens., des pateraeNote: Du latin patera, ae (n. f.) : coupes rituelles., des sphinges et des Harpocrates, divinités symbolisant le silence à garderNote: Sur les mystères religieux., vénérés par les Anciens, surtout par les femmes, ainsi que beaucoup d’autres idoles. Ce cabinet renferme également plusieurs momies, un trousseau de clefs païennes, des stylets à écrire, des strigilesNote: Du latin strigilis, is (n. f.) : racloirs de toilette en fer., des lachrymatoriaNote: Dans l’original allemand, Corfey écrit lachry matoria ou lachrimatoria. Du latin lacrima, ae (n. f., : larme) et lacrimatorius (« qui combat le larmoiement ») : lacrymatoire ; désigne des récipients à huiles odorantes ou baumes pour les rituelles funéraires., des anneaux, des scorpionesNote: Du latin scorpio, scorpionis (n. m.) : machine de guerre du type onagre ; fouet à pointes de fer. et plumbataNote: Du latin plumbatae, arum (n. m) : instruments de torture ou fouets munis de plombs et de pointes de fer. utilisés pour martyriser les premiers chrétiens. On y voit également quelques poids et mesures romaines pour les masses liquides, dites conges, de même que la plupart des poinçons du faussaire Giovanni Cavino, dit le Padouan, à l’aide desquels il fabriqua des faux de médailles anciennes pour escroquer ignominieusement les collectionneurs mal avertis sur ce genre d’objets rares, et tant d’autres objets, tels des animaux, des minéraux, des plantes, des vêtements et des cuirasses en nombre si grand qu’on ne saurait les énumérer tous.
Au couvent des Mathurins on peut lire cette épitaphe de Johannes de Sacrobosco :

de Sacro bosco qui Compotista joannes
Tempora discrevit, iacet hic a tempore Raptus
Tempora qui Sequeris, Memor esto quod Morieris
Si Miser es, plora, miserans pro me precor ora.

[46]45
L'abbaye du Val-de-Grâce, faubourg Saint-Jacques, vaut vraiment une visite ; cette église fondée par Anne d’Autriche est dédiée à la Nativité pour rendre grâces de l’heureuse naissance de Louis XIV, si longtemps attendue. Le vaste parvis situé devant l’édifice rehausse sa prestance. Sur la frise, en premier ordre corinthien, on peut lire cette inscription :
‘IESU NASCENTI VIRGINIQUE MATRI’. L’architecture intérieure est d’ordre corinthien en pilastre ; le sol est très joliment pavé de marbres multicolores. Le maître-autel est inspiré, dit-on, de celui de Saint-Pierre de Rome. L’intérieur de sa coupole est orné d’une fresque qui représente le Ciel et tous les saints. Dans la frise sous la coupole on peut lire, sur le pourtour :

anna austriaca d.g.
francorum Regina, Regnique Rectrix. cui subjecit deus
omnes hostes, ut Conderet domum in nomine suo. Ecct.
a. MDCL

La couverture de la coupole est en plomb, les nervures et autres ornements sont dorés.
Non loin de là, on peut voir le magnifique Observatoire royal dédié à l’astronomie, que le roi a fait bâtir en 1667. L’édifice est quadrangulaire ; sur sa face méridionale, il est flanqué de 2 tours octogonales et sur sa face nord, il présente une tour carrée. Son toit est plan, tout de pierre de taille blanche, sans bois ni fer, il est bâti sur deux étages, M. Cassini loge au premier, M. de La Hire au second. La tour orientale est sans toiture, et l’on peut voir à son premier étage un grand miroir ardent concave de 6 pieds de diamètre. Au premier étage de la tour occidentale, un planisphère boréal est dessiné à l’encre sur le pavement. On peut y voir de nombreuses fautes corrigées d’après les observations astronomiques. Dans cette tour, la voûte a ceci de particulier qu’une personne ne peut rien chuchoter si faiblement à un point donné sans qu’au point
[47]50
diamétralement opposé une autre personne ne puisse l’entendre clairement et intelligiblement alors qu’une tierce personne placée entre elles n’en peut rien percevoir. À l’autre étage de la tour se trouvent toutes sortes d’instruments mathématiques. Le sous-sol du bâtiment aurait, dit-on, une profondeur de 171 pas, de sorte que son atmosphère reste à température constante sur laquelle puissent se régler les thermomètres. Depuis le sous-sol jusqu’à l’extérieur, au sommet de l’édifice, a été ménagé un puits, de sorte que de jour, on puisse voir certaines étoiles lorsque, par temps clair, elles passent à son zénith. Ce puits, depuis la terrasse jusqu’au fond du sous-sol aurait une profondeur de 28 toises. L’ensemble de l’édifice est orienté plein sud. Juste en face, au sud, on voit un pylône de bois haut de 187 pas qui permet de porter sans tuyau à 150 pieds de hauteur la vitra objectiva des grandes perspectives.
Près de l’Observatoire se trouve la maison des eaux qui recueille les eaux à Rungis pour les apporter à Arcueil par l’aqueduc construit par Catherine de Médicis Note: Corfey se trompe : l’aqueduc a été construit sur ordre de Marie de Médicis de 1613 à 1624.. Depuis ce réservoir, l’eau est répartie dans tout Paris au moyen d’un réseau de conduites en plomb. L’aqueduc d’Arcueil est un joli monument qui mérite bien d’être visité. À proximité, on peut voir des vestiges et des éléments des arches du pont-aqueduc romain de l’empereur Julien l’Apostat, dont nous reparlerons plus loin.
La Sorbonne est bâtie autour d’une cour intérieure rectangulaire ; elle a hébergé les plus éminents théologiens d’Europe. Son église, d’architecture corinthienne, a été érigée par le cardinal de Richelieu. Devant sa façade donnant sur la rue de la Harpe, une place assez spacieuse ménage une jolie vue sur l’église et sa coupole. Son apparence extérieure,
[48]50
ainsi que ses façades, offrent une symétrie aussi originale qu’agréable, qu’on entre soit par le parvis soit par la cour intérieure. Son architecture intérieure est très proprement ornée de pilastres corinthiens ; dans le chœur se dresse le tombeau monumental du cardinal de Richelieu, représenté soutenu par une allégorie de la Religion, tandis qu’à ses pieds, pleurante, se tient l’allégorie de la Science ou Sagesse ; derrière la Religion, deux génies portent les armes du cardinal. Ce groupe sculptural monolithe de marbre blanc, chef-d’œuvre du célèbre maître François Girardon, représente un portrait du cardinal d’après natureNote: Le cardinal était décédé en 1642, tandis que le tombeau, commencé en 1675, ne fut achevé qu’en 1694.. Face à la cour intérieure de la Sorbonne, l’église présente un joli petit vestibule corinthien dont la frise et l’architrave, de surface entièrement lisse, portent cette inscription :

armandus joannes card: dux de Richelieu Sorbonae
provisor aedificavit domum et exaltavit templum (sanctu)sanctum
domino MDCXLII _

Tout à proximité, dans la rue de la Harpe, il faut se rendre dans une honnête maison, qui se nomme À la Croix de Fer, et qui héberge les messageries de Chartres. On y trouvera des ruines romaines et vestiges du palais de l’empereur Julien l’Apostat, dont il reste encore quelques arches et, plus loin à l’intérieur, une haute voûte maçonnée en couches alternées de moellons et de briques de terre cuiteNote: Il s’agit de la technique de l’« opus vittatum mixtum » : type de parement extérieur qui apparaît au Ier siècle apr. J.-C. fait de petits moellons rectangulaires de briques cuites au four, disposés horizontalement et en assises régulières alternées.. On voit encore sous cette voûte quelques niches qui abritaient sans doute des statues ou des vases. À présent, on a installé un petit jardin près de cette voûte, et elle-même sert d’abri aux chevaux. Les caves, superposées sur deux étages et souvent voûtées, ont elles aussi un grand intérêt pour leur solidité, leurs voûtes et leurs galeries. Au premier étage on trouve encore quelques trous ou conduites d’aération maçonnées en briques, et aussi un passage par lequel était acheminée l’eau provenant de l’aqueduc d’Arcueil mais qui, de nos jours, a été muré.
[49]52
La maçonnerie de cet aqueduc d’Arcueil est de la même technique alternée, savoir, de moellons et de briques de terre cuite.
Dans ce même quartier a été construit un édifice octogonal, la maison de Saint-Côme, dont l’intérieur est aménagé en amphithéâtre d’anatomie. Au fronton de l’entrée, d’ordre ionique, on peut lire cette inscription :

ad Caedes hominum prisca amphitheatra patebant
 ut longum discant vivere nostra patent.

Et, à gauche :

Felicibus auspicijs _ Ludovici Magni _
semper pij, Semper augusti, _ societas Regia Chirurgorum
parisiensium _ hoc _ amphitheatrum anatomicum _
ad _ Renascentem chirurgiae gloriam _ construi curavit.
a.r.s.h. MDCXCI

L’abbaye de Saint-Germain, monastère bénédictin, est très réputée ; elle tient son nom de saint Germain, qui fut abbé et évêque de Paris. Le duc de Verneuil, fils naturel d’Henri IV, fut inhumé dans le chœur où se trouve l’épitaphe suivante :

Serenissimo principi _ henrico
borbonio _ duci Vernoliensi, cujus Cor hoc loco positum est
optimo quondam patrono Suo _ benedictina Religio _ quam
Vivens semper in Corde habuit _ cui moriens cor suum
Commendavit _ hunc titulum p _ anno CIↃ IↃↃ LXXXII

À côté est placée l’épitaphe du duc de Bourbon, fils naturel de Louis le Grand :

D.O.M. hic expectat resurrectio
nem _ quam Summa supra aetatem fide _ Speravit _
serenissimus princeps _ Ludovicus Caesar _ borbonius _
Comes Veliocassium _ Ludovici Magni filius_ qui Consum
matus in brevi _ explevit tempora multa _ Vixit _
annos x. menses VI dies XXII _ obijt _ die x januaris

[50]53

anni MDCLXXXII _ raptus est _ ne malitia Mutaret in„
tellectum _ ejus _ ut Vero amantissimi filij perennet _
Memoria _ Ludovicus Magnus _ anniversarium solenne _
cum privatis Missis x _ instituit.

Toujours dans ce chœur, on trouve un certain nombre de sépultures sculptées en haut-relief de différents rois, portant des inscriptions telles que : ‘Rex chilpericus hoc (tegit)tegitur la pide’. Mais ce tombeau est vide ; sur un autre tombeau, contenant encore sa dépouille, on peut lire : ‘hic jacet chilpericus francorum Rex’, et un peu plus haut :

ego chilpericus Francorum rex precor
ut inde in aeternum non (auferant)auferantur ossa mea

La chapelle nord est consacrée à saint Casimir, roi de Pologne ; Jean II Casimir, roi de Pologne, qui est mort en France et avait été abbé de Saint-Germain, y a également été inhumé ; son épitaphe est très belle et porte cette inscription :

Aeternae memoriae _ regis orthodoxi _ heic _
post emensos Virtutum _ ac gloriae gradus omnes _ quiescit
nobili Sui parte _ Joannes Casimirus _ poloniae ac sueciae
rex _ alto de jagellonidum sanguine _ familia Vasatensi _
postremus_ quia summus _ literis armis pietate _ multa„
rum gentium linguas _ addidicit, quo illas propensius _
sibi devinciret _ Septendicim praelijs Collatis _ cum hoste
signis _ totidem uno minus Vicit _ semper invictus _
moscovitas suecos brandeburgenses, tartaros germanos _
armis _ Cosaccos aliosque Rebelles _ gratia ac beneficijs _
expugnavit _ Victoria Regem eis se praebens _ clementia
patrem _ denique totis Viginti imperij annis _ fortunam
Virtute Vincens, _ aulam habuit in Castris _ palatia _
in tentorijs _ Spectacula _ in triumphis _ liberos ex legitimo

[51]54

Connubio suscepit, queis postea orbatus est, nesi se majorem
Reliquisset, non esset ipse maximus _ sin Memorem _ stirps
degeneraret _ par ei ad fortitudinem _ religio fuit _ nec
Segnius Caelo militavit _ quam deo _ hinc extructa
Monasteria et nosocomia Varsaviae _ Calvinianorum
fana in lithuania excisa _ sociniani Regno pulsi _ ne
Casimirum haberent Regem _ qui christum deum non
haberent _ senatus aVarijs sectis ad Catholicae
fidei unionem _ adductus _ et ecclesiae legibus _
(Continerent)Continerentur _ qui iura populis decernent _ unde illi
praeclarum _ orthodoxi nomen _ ab alexandro VII (indit)inditum
humanae denique gloriae _ fastigium praetergressus _
cum nihil praeclarius agere posset _ imperium sponte
abdicavit _ anno MDCLXVIII _ tum porro lachrymae, quas
nulli Regnans excusserat _ omnium oculis Manarunt _
qui abeuntem Regem non secus at que abeuntem patrem
luxere _ Vitae Reliquum in pietatis officijs cum exegisset _
tandem audita Camineciae expugnatione _ ne tantae cladi
superesset _ Caritate patriae _ Vulneratus occubuit _ XVII
Kal. jan. MDCLXXII _ Regium Cor Monachis hujus
Coenobij, cui abbas praefuerat _ amoris pignus Reliquit _
quod illi isthoc tumulo Maerentes condiderunt _

Parmi tous les éminents palais à visiter, il faut citer le palais d’Orléans, dit aussi du Luxembourg, bâti par Catherine de Médicis. Il consiste en une grande cour et un corps de logis fait de 4 pavillons, qui tous ont leurs ailes et leur galerie en pierre de taille. L’étage inférieur est d’ordre toscan en bossage, le supérieur, dorique avec un
[52]55
attique. Sur l’arrière, il possède un très vaste jardin où chaque jour les messieurs et les dames aiment à se promener en conversant.
Mais l’hôtel royal des Invalides mérite pourtant la préférence sur ce palais et sur tous les autres. Louis le Grand l’a fait bâtir pour ses soldats blessés ou paralytiques, où ils y passent une vie bien réglementée. Ils y prennent leur tour de garde, comme en temps de guerre, mais peuvent occuper leurs loisirs à toutes sortes d’activités manuelles, pour leur plaisir et avantage. C’est un bâtiment quadrangulaire entièrement en pierre de taille blanche, de 120 pas et 45 fenêtres en front, et 84 pas et 33 fenêtres latéralement. Il s’élève sur 4 étages et compte 5 cours intérieures ; la cour centrale, dite place Royale, la plus vaste et la plus belle, mesure 70 pas de profondeur avec, de chaque côté, 25 arcades, et 39 pas de largeur avec 15 arcades. Juste à l’entrée, côté place, l’église présente un bel avant-corps composé de 2 ordres, ionique et corinthien ; dans le premier, on remarque sur les chapiteaux, en guise de volutes, des cornes de bélier de sorte que les colonnes semblent vouloir évoquer l’arietesNote: Du latin aries, arietis (n. m.) : bélier ; machine de guerre. des Romains, tandis que les chapiteaux corinthiens sont ornés de fleurs de lys. L’intérieur de l’église est d’ordre corinthien en pilastre avec de chaque côté une galerie sur 9 arcades. Le toit est en façon de dais et très bien accordé. La grand-messe y est célébrée avec un beau cérémonial régulier ; dans les 4 réfectoires, on voit de belles peintures représentant de façon très vivante des batailles et des sièges
[53]56
auxquels les soldats, pour certains, avaient pris part et qu’ainsi ils ont, pour leur plaisir, constamment sous les yeux. Au soleil, la magnifique coupole, dont l’extérieur est entièrement doré, réfracte de toutes parts une lumière si aveuglante qu’on ne peut y porter les yeux. Mais à l’intérieur elle n’est pas encore tout à fait terminée ; elle est portée par 8 très grandes colonnes corinthiennes. Jusqu’à la corniche supérieure interne de la coupole, on compte 310 marches, chacune d’un 1/2 pied de haut. Cette coupole ainsi que les 4 chapelles seront ornées d’éléments sculptés de très belle facture. Cet édifice est prévu pour 6 000 hommes mais il n’en héberge en réalité que 4 000. C’est avant tout l’infirmerie qui mérite une large description. Elle est équipée de quelque 550 lits, lesquels sont garnis de rideaux jaunes pour ceux du rez-de-chaussée, et verts pour ceux de l’étage. Aux Invalides, 40 sœurs ou garde-malades sont employées. L’autel de l’infirmerie est dressé au milieu du transept de sorte que, sur les collatéraux, on puisse le voir depuis chaque lit. Enfin, on ne saurait trop louer les commodités et le confort apportés aux malades. La pharmacie est tenue avec une méticuleuse propreté, ainsi que le laboratoire. La lingerie de l’hospice dispose de réserves d’une incroyable abondance en pièces de linge de toute sorte ; de même, la salle des compresses regorge de toutes les fournitures imaginables pour panser et bander les plaies. Il faudrait remplir tout un livre pour décrire la gestion extrêmement stricte et régulière
[54]57
qui préside à l’administration de tous ces équipements et de bien d’autres ; bref, pour conclure sur le sujet, cette institution suffirait à elle seule à immortaliser la renommée d’un roi. Pour donner une faible idée de l’importance de son vaste train de maison, indiquons la consommation hebdomadaire en boucherie qui se fait dans cette institution : 20 bœufs, 20 veaux, 100 moutons. En ne considérant que les fenêtres extérieures du bâtiment principal, et donc en exceptant l’église et l’infirmerie, on compte 1 668 de ces fenêtres.
À l’hôpital de la Charité, on ne trouve rien à signaler que 136 lits, tous proprement pourvus de courtines blanches et toute une collection de calculs rénaux dont l’un d’un poids de 51 onces.
Le collège des Quatre-Nations, dit aussi collège Mazarin, est un magnifique édifice d’ordre corinthien ; ses ailes, déployées en demi-lune, forment un gracieux parvis devant son église, qui présente un beau portail corinthien sur la frise duquel on peut lire :

jul: Mazarin S.R E card: basilicam et gymnas:
F.C.A MDCLXI

. Ce collège est doté d’une belle bibliothèque, ouverte au public les lundis et jeudis ; sa voûte rend un très agréable écho lorsqu’on marche dessous, se tenant juste au centre. La chapelle fait face au quai Mazarin et porte cette inscription :

LUDOVICO magno _ ripam hanc ut ripae alterius _dignitati
Responderet _ quadrato saxo cc praef. et adil _ anno MDC
LXIX. et MDCLXX

.
À Paris, on frappe toute la monnaie au balancier, un procédé extrêmement rapide puisqu’on obtient 1 écu toutes les 2 minutes, soit 1 800 à l’heure ; on peut voir 12 de ces presses à balancier à l’hôtel des Monnaies.
[55]58
Il y a à Paris et dans ses faubourgs une grande variété de fontaines qui sont remarquables, soit pour leur conception, soit pour leurs jolies inscriptions que, pour certaines, nous ne saurions manquer de citer ci-après :
Rue Saint-Honoré, près des Filles de la Conception :

Tot loca sacra inter pura est, quae labitur unda
 Hanc non impuro. quis quis es, ore bibas.


Rue de Richelieu :

Qui quondam tenuit Magnum Moderamen aquarum
 Richelius, fonti plauderet ipse novo 1674.


Aux Petits Pères :

Quae dat aquas, saxo latet hospita Nympha, subimo,
 sic tu cum dederis dona latere Velis.


Aux Innocents, rue Saint-Denis :

Quos duro Cernis simulatos marmore fluctus
 hujus Nympha loci Credidit esse suos. 1689


Près de l’hôtel de Saint-Chamond, rue Saint-Denis :

Qui fontes aperit qui flumina dividit urbi
 ille est, quem domitis Rhenus adorat aquis

.
Rue Sainte-Avoie :

Civis aquam petat his de fontibus, illa benigno
 de patrum patriae Munere jussa Venit. 1687.


Vieille rue du Temple :

Hic Nymphae agrestes effundite Civibus urnas,
 urbanas praetor Vos dedit esse deas 1675.


Rue Saint-Louis :

Felix sorte tua Najas amabilis
dignum quo flueres nacta situm loci
 Cui tot splendida tecta
 fluctu lambere Contigit.

[56]59

Te triton geminus personat aemula
Concha, te celebrat nomine Regiam,
 hac tu sorte superba
 labi non eris immemor.


Vis-à-vis des Grands-Jésuites :

Siccatos latices et ademptum fontis honorem
 officio aediles Restituere suo. MDCXXVII


Place Maubert :

Qui tot Vaenales populo locus exhibet escas
 hic praebet faciles, ne sitis urat, aquas.


Fontaine Saint-Séverin, rue Saint-Jacques :

Dum scandunt juga montis anhelo pectore Nymphae
 hic una è Socijs Vallis amore sedet. 1687


Fontaine Saint-Victor :

Quae cunctis doctrinae aperit domus intima fontes
 Civibus exterior dividit urbis aquas.


Au bout de la rue de la Harpe :

Hoc in monte Suos Reserat Sapientia fontes
 ne tamen hanc puri Respue fontis aquam 1687.


Aux Cordeliers :

urnam Nympha gerens Dominam tendebat in urbem
 hic Stetit et largas laeta profudit aquas.


À l’hôpital de la Charité :

Quem pietas aperit Miserorum in Commoda fontem
 instar aquae largas fundere Monstrat opes 1675


Au vis-à-vis de l’Hôtel-Dieu :

Qui Sitis huc tendas, desunt si forte liquores
 progredere, aeternas diva paravit aquas.

[57]60
Quant à la modestie et à l’exemplarité des mœurs du clergé de par ici, et tout particulièrement du clergé régulier, on ne saurait les juger assez surprenantes. Il ne manque pas non plus de jeunes abbés, partout ici, qui semblent s’y entendre mieux aux femmes qu’à leur bréviaire. Les cérémonies religieuses méritent vraiment toutes les louanges, tant pour leur munificence que pour leur belle ordonnance ; elles sont généralement dirigées par un ceremoniario. Dans chaque église abbatiale, un garde suisse armé d’une hallebarde précède le prêtre dans toutes les processions, aspersions d’eau bénite et autres rites du culte, tandis qu’un autre suisse va criant : « Rangez-vous ! », afin de faire place, ou encore, lorsqu’une élégante, accompagnée d’un fier cavalier et munie d’une précieuse aumônière brodée d’or, va de l’un à l’autre recueillir les aumônes, un troisième suisse va répétant : « Pour les malades et indigents, pour les enfants trouvés », etc. Et qui, devant de si galantes quêteuses, ne serait malgré lui touché par la miséricorde et la générosité ? Lors des vêpres officio defunctorum, et autres occasions où sont chantés des cantiques, il y a toujours deux prêtres en surplis qui vont et viennent devant le jubé. Généralement, les défunts sont exposés publiquement devant les maisons et tous les passants offrent une aumône ou disent une prière et aspergent le cercueil d’eau bénite, et le temps ne suffirait pas pour citer tant d’autres coutumes que l’on note encore.
[58]61
Partout, par ici, les malfaiteurs sont exécutés en fin d’après-midi ; dès le matin, la sentence est imprimée et publiée dans les termes suivants : ‘Sentence _ Rendue Contre le nomme jacques de la Brunetiere dit de hestre condamné d’estre rompu Vif à la place de la Croix du tiroir. extrait des Registres du greffe Criminel du châtelet de paris.’

par Sentence de Monsieur le lieutenant Criminel
et jugement dernier jacques de la brunetiere dit
De hestre est declaré dûment atteint et convaincu
d’avoir eu part au Vol fait nuittament avec port
d’armes dans les rües de paris et assassinat Commis
en la personne du sieur Marquis de Silly : pour
le paration de quoy Condamné d’estre conduit àla
place dela croix du tiroir, ayant escrite au devant et
derriere portant ces Motes. Volem[?] de nuit dans les Rües
de paris : pour-y-avoir bras, jambes, Reins et cuisses
rompus Vifs sur un Eschaffaut, qui pour Cet effet
y sera dressé et ensuite Son Corps Mis Sur une roüe
la face tournée Vers le Ciel, pour-y-demeurer tant
et si longuement qu’il plera à dieu luy Conserver la
Vie, tous et chacuns ses biens acquis et confisquez
au Roy, ou à qui il appartiendra, Sur iceux[?] prela„
blement pris la somme de 1000 livres au Cas que
ConfiScation n’ayt point lieu, et avant l’execution
sera le dit de hestre appliqué àla question ordinaire
et extraordinaire pour apprendre par sa bouche la Verité
d’aucuns faits Resultans du proces et les noms de
ses Complices. fait le dousieme decembre 1698.


Le gibet ou échafaud est dressé soit in loco delicti Note: Du latin locus, i (n. m. : lieu) et delictum, i (n. m. : délit) : sur les lieux du crime.,
[59]62
soit près de la maison du délinquant. Pour rouer, ils utilisent une vraie croix de Saint-André en bois dans laquelle sont pratiquées de grandes entailles à angles droits à l’emplacement des bras, du haut et du bas des jambes. Les membres des criminelsNote: Le pronom « Ils » (sie dans l’original allemand) a été remplacé par « Les membres des criminels » pour faciliter la lecture. sont étendus et attachés sur cette croix puis, à l’aide d’une masse de fer, disloqués, si bien qu’il ne s’agit pas là d’un autre procédé, mais bien du même antique procédé de la crucifixion. Après quoi ils sont placés sur la roue jusqu’à ce que mort s’ensuive. La pendaison est un procédé fort rapide, lequel est utilisé également pour les femmes : on chante un Salve regina et 3 fois O Crux ave, ensuite, on ligote les condamnés en haut et en bas et on les laisse juste pendant un quart d’heure s’exercer à toutes sortes de sauts entre ciel et terre. Les corps sont ensuite transportés à Montfaucon hors de la ville. Malgré la sévérité avec laquelle la justice est administrée à Paris, il ne se passe guère de semaine où l’on n’entende parler de meurtres et d’assassinats, et par moments, la rapine, le brigandage et l’homicide le plus atroce se multiplient à ce point dans la société que les histoires qui les relatent vous glacent le sang. Un Anglais a été assassiné dans sa chambre à l’aide d’un gros pieu qu’on lui a planté dans la gorge. Deux laquais en avaient occis un troisième et dépecé son corps ; ils mirent les tronçons dans une brouette et jetèrent le tout dans la Seine ; mais leur malchance voulut que la brouette tombât sur une péniche où elle passa la nuit. Le lendemain, la brouette fut attachée à une perche, ce qui permit de confondre la femme qui venait la mettre au clou et de remonter ainsi jusqu’aux laquais qui furent attrapés et roués.
[60]63
Près de l’Observatoire, on a retrouvé 2 enfants entièrement dépecés et hachés menu. Voulait-on en faire une fricassée ? Je n’en sais rien car l’affaire n’a jamais été élucidée. De temps à autre, il arrive qu’une femme utilise un tiers incognito pour faire assassiner ou autrement disparaître un mari encombrant, de sorte qu’il soit impossible de trouver un témoin oculaire des faits pour en parler.
Le 24 août 1698 les ambassadeurs hollandais ont fait une entrée sensationnelle à Paris où l’on n’en a sûrement jamais vu de pareille. La grande munificence des 2 carrosses d’apparat qui resplendissaient de dorures et étaient si proprement peints et avec un tel art, les brillantes livrées de tant de serviteurs et de pages, les superbes chevaux et le harnachement étaient tels que j’aurais bien du mal à dépeindre tout cela. Par la suite, en mars et avril 1699, nous avons vu ici un envoyé du Maroc, dont le comité ne comptait pas moins de 18 personnes. Il portait un turban rouge avec un lacet blanc, une robe rouge écarlate avec une cape courte de satin noir semé de fleurs. Par-dessus la cape, il était ceint d’une écharpe de soie rouge à laquelle était suspendu un petit pallas sous son bras gauche, il était chaussé de bottes rouges plissées à petites fronces serrées, comme des sifflets à cailles, un homme d’allure imposante, barbu comme Holoferne. Il s’appelle Abdallah Ben Aïcha, mais ses gens n’avaient pas de livrée particulière, en général ils vont bras nus. Il a apporté au roi quelques présents telles des peaux de tigres et d’autres animaux. Chacun loue sa perspicacité. On a remarqué en particulier l’une de ses piquantes reparties.
[61]64
Ainsi, à quelques dames françaises qui lui demandaient pourquoi les Marocains ont tant de femmes, il a répondu : « C’est parce qu’ils ne trouvent que réparti en plusieurs tout ce qu’en France on trouve en chacune d’elles ». Nous l’avons vu dîner à Paris à l’hôtel des Ambassadeurs quoique le roi les eût très bien traités, ils mangeaient et buvaient selon les usages de leur pays. L’ambassadeur, son mufti et son secretarius boivent d’une cruche qu’un serviteur placé derrière lui tient toujours prête à servir, ils ne boivent que de l’eau et ne se servent d’ailleurs ni de verre, ni de gobelet. Le 5 d’avril nous sommes allés avec lui à Versailles, où nous avons assisté aux grandes eaux, j’y reviendrai plus amplement par la suite.
En 1698, le 17 de décembre, à l’abbaye de Saint-Germain, nous avons assisté à une nomination de chevalier de l’ordre de Saint-Lazare, à laquelle a procédé le marquis de Dangeau, grand-maître du même ordre, en présence de nombreux chevaliers, tous vêtus de velours rouge.
Pendant le Carême, on peut voir à Paris la foire de Saint-Germain, qui se tient en permanence dans des halles protégées, bâties à cet effet, foire à laquelle Monseigneur le Dauphin ou d’autres princes de la Cour font l’honneur de venir pour faire emplette de leurs présents. Outre toutes sortes d’articles galants et de colifichets, on y voyait aussi des animaux exotiques, une fillette sans bras, une tête parlante, des chiens savants, des orgues mécaniques et autres automates, un éléphant blanc, etc. Il y règne une indescriptible folie du jeu.
[62]65
On trouve là où prendre une tasse de café, de chocolat, et toutes sortes de boissons, bref, en un mot, largement tout ce qu’il faut pour faire la fête et mener joyeuse vie. Les demoiselles, dans les boutiques, entendent à se parer, de sorte que rares sont les galants qui hésitent longtemps à faire sauter les écus.
Saint-Denis se trouve non loin de Paris ; on peut y voir de précieux trésors et de nombreuses sépultures royales. Le Trésor est exposé deux fois par jour. Parmi les objets rares et précieux qu’il recèle, on peut admirer encore quelques pièces de vaisselle d’or et vases de cristal de l’époque du roi Salomon et de souverains syriens. Parmi les reliques, l’une des plus considérables est l’un des clous qui servirent à crucifier le Christ. Tous les écrins et les bustes-reliquaires sont en or. On y voit aussi de nombreuses gemmes précieuses, dont certaines, inestimables, ont appartenu à Auguste et Néron. Il recèle également de nombreuses couronnes et mains de justice royales en or. Parmi ces choses précieuses, une lampe, ou lanterne, que les Juifs ont utilisées au Jardin lors de la captivité du Christ et qui est en métal, et percée de gros trous ronds où est placée une sorte de verre ou de minéral translucide ; et l’épée de Jeanne d’Arc, laquelle est plutôt fruste et lourde pour une femme. Elle est toute de fer et dans son pommeau sont incrustées 2 petites médailles d’or que j’aurais bien aimé examiner de près si jamais l’occasion devait s’en présenter, et tant d’autres merveilles inconcevables, la plupart en or, et qu’il est impossible de décrire toutes.
[63]66
À Argenteuil, à 2 heures de Paris, se trouve l’une des plus précieuses reliques qu’on puisse voir sur toute la terre, à savoir la sainte Tunique du Christ dans laquelle il a grandi, et qui est faite d’une seule pièce, tissée et non pas tricotée, et que les soldats auraient jouée aux dés. Sa couleur est assez proche de celle de la rose fanée. Il y a autour d’elle une grande ferveur et l’on ne peut guère la regarder sans ressentir une grande émotion.
Les demeures royales comme celles de Saint-Cloud, Meudon, Saint-Germain-en-Laye et d’autres encore méritent certes d’être visitées mais comme leur description exigerait trop de temps, je la réserverai pour une autre fois et l’annexerai alors à la description de Versailles ;
en attendant, je me rends à Compiègne pour découvrir certains événements, comme le camp, qui s’est tenu dans cette ville. Compiègne est une petite localité dont la taille et l’aspect sont très comparables, disons, à Warendorf. Sise au bord de l’Oise, elle est bâtie de vilaines maisons pour la plupart, et la construction la plus notable que j’y ai vue est la tour des Minimes, si semblable à la tour du Saint-Sépulcre, à Jérusalem, qu’il n’est pas une de ses colonnes, frises ou corniches qui ne lui soient pareilles ou du moins peu ou prou ressemblantes. Entre Compiègne et Monchy, le camp se déployait sur 2 lignes composées de 53 bataillons, 152 escadrons et 40 canons, les troupes les plus excellentes qu’on eût jamais vues. L’armée entière était habillée de neuf, chaque mousquetaire sans exception portait des gants blancs.
[64]67
Tous les tambours arboraient des plumets blancs et les officiers de chaque régiment étaient habillés de façon identique, in summa, il semblait que partout les officiers eûssent rivalisé entre eux de propretéNote: On pourrait aussi remplacer le mot « propreté » utilisé dans l’original allemand par « perfection ». ; cela ressortira mieux sur les tableaux suivants qui relèvent l’ordre de bataille et l’habillement.
W. blanc _ bl. bleu _ br brun _ R. rouge _ S noir _ o. orange _
V. violet _ ge. jaune _ gru. vert _ gra gris. ⨀ or _ ☽ argentNote: Les lettres figurant ici correspondent aux abréviations des couleurs de la version allemande (w. pour weiß, bl. pour blaw/blau, etc.). Nous donnons les noms des couleurs au long dans les tableaux ci-dessous pour faciliter la lecture en français.
Ordre de bataille et uniformes des troupesLe corps de bataille 1re ligne
BataillonsHabitParementsCamisoleBas
1 Les bombardiersblancbleurougerouge
2 Artillerie royaleblancbleurougerouge
3 Picardieblancblancrougeblanc
1 Coisquinblancrougejaunerouge
4 Du Roiblancbleuorangebleu
6 Garde françaisebleurougerougerouge
4 Garde suisserougebleuorangebleu
3 Dauphinblancbleubleubleu
1 Languedocblancbleubleurouge
1 Royal italienbrunrougejauneblanc
3 Navarreblancblancrougeblanc
Le corps de bataille 2nde ligne
2 Bourbonnaisblancblancrougerouge
1 La Couronneblancbleubleubleu
2 Lyonnaisblancrougevertrouge
1 La Châtreblancrougejaunerouge
[65]68
1 Crussolblancblancrougerouge
1 Rouergueblancrougerougerouge
1 Toulouseblancbleubleubleu
1 Anjoublancbleubleubleu
1 Vermandoisblancrougebleurouge
1 Léerougevertvertblanc
1 Du Maineblancbleubleubleu
2 Roussillonsrougerougerougeblanc
1 Humièresblancrougerougerouge
2 Stoupparougebleuorangebleu
3 La Reineblancrougebleurouge
2 Greder Allemandsbleujaunebleurouge
1 Poitoublancbleubleubleu
CavalerieAile droite 1re ligne
EscadronsHabitParementsNœuds d’épée et cordonRubande couvre-chefGalon de couvre-chef
3 Colonel général dragonsrougebleublancblancargent
3 Royal dragonsbleurougeblancblancargent
1 Grenadiers à chevalbleu/orrouge/orooor
3 Noaillesbleu/orrouge/oror
3 Durasbleu/orrouge/oror
[66]69
3 Lorgesbleu/argent rouge/argentoblancargent
3 Villeroybleu/argentrouge/argentoblancargent
2 Gendarmes du roirougerouge/oroo
blanc panache
o
2 Chevaux légers du Roirouge rouge/or oblanc/or blanc panache
2 1re Compagnie des Mousquetairesrouge/orrouge/orcasaquebleue/argentblanc panache
2 2nde Compagnie des Mousquetairesrouge/orrouge/orcasaquebleue/argentblanc panache
1 Chevaux légers Dauphinrougerouge/argentblancargent
1 Gendarmes Dauphinrougerouge/argentblancargent
1 Chevaux légers de la reinerougerouge/argentblancargent
1 Gendarmes de la reinerougerouge/argentblancargent
1 Gendarmes Flamandsrougerouge/argentblancargent
1 Bourguignonsrougerouge/argentargent
1 Anglaisrougerouge/argentargent
1 Écossaisrougerouge/argentblancargent
Aile droite 2nde ligne
3 Du Roybleurougeblancblancargent
3 Royal-Piémontbleu rougeblancblancargent
2 Furstembergrougebleublancnoirargent
2 Tallemontgrisgrisjaune/noir/blancblancargent
2 Bourgognebleurougerouge/noirargent
2 Condéblancrougerouge/jauneblancargent
2 Grignanblancrougeviolet/rougeblancargent
2 Roquépinegrisrougerougeblancargent
2 d’Auvergnegrisrougenoir/blancnoir/blancargent
2 Rohangrisrougejaune/rougenoiror
[67]70
2 Chartresgrisrougerougeblancargent
3 Dauphin étrangersbleurougeblancblancargent
3 Gravattes du roibleurougejauneblancargent
L’aile gauche 1re ligne
3 Cuirassiers du roibleurougejauneblancargent
3 Royal Allemandsbleurougeblancnoirargent
Item casaque bleue, camisole rouge, béret rouge, buffleterie noire.
2 Orléansblancrougerougenoirargent
2 Camilleblancrougevertblanc/vertor
10 Carabiniersbleurouge/argentnoirargent
2 Souvré[?]blancrougerouge/jaune/vertnoirargent
2 Bourbonblancrougejaune/rougenoirargent
3 Royal Roussillonsbleurougeblancblancargent
3 Mestre de Camp Généralgrisrougejaune/noirjaune/noirargent
3 Pessac dragonsrougejaunejaunenoirargent
3 Mestre[?] de Camp Général dragonsrougerougeblancblancargent
L’aile gauche 2nde ligne
2 Anjoubleurougeblanc/rougeblancor
2 Villequiersblancrougerougenoirargent
2 Cosséblancrougejaune/noirjaune/noirargent
2 Tournefortblancrougeorange/blanc/vertblancargent
2 Rosen[?]blancrougejaune/noirnoirargent
2 Berrybleurougerougeblancargent
2 Clermontblancrougevertblancargent
2 Durasgrisrougeblancargent
2 Dourchesblancrougebleu/orangenoirargent
[68]71
2 St. Pouangesblancrougerougeblancargent
2 Monroy[?]blancrougevertblancargent
2 Vivansblancrougevert/noir/orangeblancor
3 La Reinerougebleubleublancargent
3 Royal Étrangersbleurougeblancnoirargent
La Réserve
3 La Reine dragonsrougebleubleublancor
3 Hautfort dragonsvertrougerougeblancor
2 Du Maineblancrougeblancnoir/blancor
2[?] La Vallièreblancrougejaune/rougeblancargent
2 Noaillesrougerougeorangeblancor
2 La Feronayblancrougerougenoirargent
2 Villeroygrisgrisvertnoiror
2 Toulouseblancrougeblancblancor
3 Dauphin dragonsbleubleublancblancargent

Vu que la ville n’est pas particulièrement grande et qu’en outre il s’y bousculait une foule de personnes de la cour et de voyageurs, de sorte qu’il était quasiment impossible de trouver une chambre ou même un lit, à moins d’en payer trois ou quatre fois le prix, et comme en outre l’armée était située à un bon bout de chemin de la ville, de sorte que les voyageurs se disputaient les chevaux, pour toutes ces raisons, nous avons pris logement à la campagne dans le village de Margny, situé à mi-chemin entre l’armée et la ville, ce qui de surcroît présentait l’avantage que nous pourrions assister plus commodément, sans beaucoup nous déplacer, à toutes les actions qui se dérouleraient.
[69]72
Le 9 de septembre de l’an 1698, après midi, l’armée tout entière se mit en marche en ordre de bataille. L’artillerie de 44 canons, 1 bataillon de bombardiers et 2 bataillons de l’artillerie royale de 600 hommes chacun, se tenaient sur la ligne de front. À chaque canon furent affectés 2 bombardiers et 4 artilleurs royaux. Après quoi, le roi accompagné de toute la cour vint les passer en revue en commençant par la seconde ligne de l’aile gauche et repassant par la première de l’aile droite cependant que le soir tombait. Quand le roi repartit pour Compiègne furent tirées trois salves d’artillerie avec toute l’armée. Le 10, de nouveau, l’armée tout entière sortit en ordre de bataille (mais cette fois, sans la cavalerie). Et comme l’arrivée du roi traînait un peu, on fit faire l’exercice aux bataillons. Dès l’arrivée du roi, par un demi-tour à droite de la première ligne, fut montré au duc de Bourgogne comment 2 armées doivent se ranger face à face. Ce soir, un coup de canon a commencé à annoncer la retraite et l’ordre de dispersion pour la nuit. Le 11, l’armée tout entière s’est mise en marche en direction de Gournay et démonstration fut faite des manières de marcher, de défiler, d’avancer et de se retirer, cela jusque tard dans la soirée. Le 12 au matin 10 heures, on fit entrer une garnison dans la ville par la porte du pont, cela de la façon suivante : quelques hommes de la cavalerie et 7 hommes de chaque compagnie des régiments suivants,
[70]73
chaque bataillon comptant 6 compagnies :
la Garde française forte de 6 bataillons
la Garde suissede 4
Bourbonnais2
du Roi4
Lyonnais2
Royal Roussillon2
la Couronne1
Coisquin1
la Châtre1
Rouergue1
Lée1
du Maine1 {bataillon}
À 10 heures, la cavalerie ennemie avança et passa le pont-flottant, passage qui, depuis la ville, fut âprement disputé au canon. À 11 heures, la cavalerie prit d’assaut la ville, escadron par escadron, à intervalle d’environ 2 à 300 pas. Pendant ce temps, les assiégés commencèrent à occuper leurs remparts et les ouvrages extérieurs par l’infanterie et le faubourg de la porte Chapelle par la cavalerie. Mais à 1 heure, l’infanterie ennemie franchit l’Oise sous une canonnade ininterrompue. Cette infanterie était composée des bataillons suivants :
Navarre3 bataillons
Royal Italien1
Languedoc1
Dauphin3
La Reine3
Stouppa2
Humières1
Greder2.
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Quand ladite infanterie commença à encercler la ville, les assiégés occupèrent le faubourg Saint-Lazare par 2 bataillons d’infanterie qui se logèrent là à couvert à 1 h 30. À 4 heures, les dragons ennemis approchèrent trop dangereusement du faubourg de la porte Chapelle, sur quoi la cavalerie postée là fit feu vaillamment, mais bien que cette cavalerie fût assistée par quelques petits postes d’infanterie, elle fut repoussée par l’ennemi jusqu’à la contrescarpe, à partir de laquelle les assiégés réussirent une sortie vigoureuse et, par un feu ininterrompu, ils repoussèrent l’ennemi jusqu’à leurs avant-postes. Dans l’entretemps, l’ennemi s’était aussi risqué par trop près de Saint-Lazare, et comme l’infanterie se tenait là à couvert, il eut à l’improviste à essuyer un feu nourri et dût également se retirer. Cette escarmouche prit fin à 5 heures et l’on se retira de part et d’autre. Le soir même, une forte cavalerie ennemie suivie de régiments d’infanterie parvint au camp passant par le pont flottant. M. le duc de Bourgogne se tenait à cheval auprès du pont en surveillant leur passage. Le soir même, la Garde française, 3 bataillons, Picardie, 3 bataillons, de même que 2 150 pionniers, lesquels commencèrent à mettre en place le système de défense avec tranchées, approches et 2 batteries, chacune de 6 pièces, tandis que, depuis la contrescarpe, la mousqueterie et, depuis les remparts, les canons faisaient feu sans interruption jusqu’à 9 heures. C’est alors qu’il se mit à pleuvoir. Le 13 au matin, deux lignes parallèles avec les batteries étaient en place
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alors que l’ennemi s’était avancé à 60 pas des dehors. À 8 heures et demie, le roi Jacques, accompagné du duc de Berwick, est sorti pour inspecter les approches. À 9 heures et demie, les deux batteries se mirent en action, tandis que des tirs très nourris venaient des tranchées, de même que ceux venant du fort, jusqu’à ce qu’à 10 heures et demie une grosse averse fît taire le feu des deux côtés. Après midi, à 2 heures et demie, le duc de Bourgogne, accompagné des ducs d’Anjou et de Berry, est venu inspecter les tranchées. À 3 heures, tout était paré pour l’assaut. À trois heures et demie la batterie donna le signal par 3 salves, aussitôt l’ennemi jaillit des approches par pelotons, attaqua puis franchit les dehors. Ceux qui les tenaient se retirèrent mais, secondés en force par un prompt secours sorti de la contrescarpe, ils contraignirent alors l’ennemi à céder un peu de terrain. Mais aussitôt l’aide de plusieurs bataillons vint à la rescousse et ils repoussèrent les assiégés jusque dans la contrescarpe, et soutinrent le feu jusqu’à ce qu’ils fussent relevés par des bataillons frais, et que les ouvriersNote: Les sapeurs., sous les ordres de nombreux ingénieurs, se fussent infiltrés en assez grand nombre. Quelques pelotons assaillirent les sapeurs pour les contrecarrer, mais une réserve, qui s’était logée dans les maisons et les jardins d’alentour, permit de les repousser. Lorsque les dehorsNote: Les « dehors » désignent un élément de la fortification auquel travaillent alors les sapeurs. furent assez avancés pour qu’on pût s’y retrancher, les ennemis, peu à peu, amorcèrent un retrait et se postèrent derrière.
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Là-dessus, depuis le ravelin, deux coups de canon donnèrent le signal de la retraite. Les armes se turent instantanément. Pendant ce temps, l’ennemi avait bien travaillé et formé une nouvelle parallèleNote: Terme spécialisé désignant une tranchée que l’on trace parallèlement au côté de la place qu’on assiège. séparant la ville de ses dehors où il se retrancha. Cette opération prit une bonne heure et le roi et toute la cour y assistèrent depuis la hauteur du moulin de la porte Chapelle. Le cessez-le-feu dura jusqu’à 6 heures du soir, heure à laquelle les canons se remirent bravement à tonner. Aujourd’hui, les approches étaient tenues comme suit : l’aile gauche, par le régiment Picardie, les parallèles et l’aile droite, par le régiment Garde française. Le 13, sur l’aile gauche, la relève avait été assurée par le régiment Navarre, au centre et sur l’aile droite, par la Garde suisse. À 7 heures du soir, le tir des canons et des mousquets était fortement nourri, supposément contre les sapeurs, et la canonnade continua longuement de part et d’autre. À 8 heures moins le quart se fit entendre une grande clameur, sur quoi les tirs cessèrent complètement des deux côtés. Le 14, on était dimanche, le calme régnait, les approches étaient désertées, ce qui m’incita à en faire le croquis. Or, je m’avisai que la veille au soir, lorsqu’à 7 heures, il y avait eu ce tir fortement nourri, l’ennemi s’était logé sur la contrescarpe, ce qui signifiait la victoire, et l’ennemi avait crié « Vive le prince ! » et les assiégés « Vive le roi ! » et c’était là ce qui avait produit cette grande clameur. Le 15, les approches était tenues comme suit : à gauche, 1 bataillon du Coisquin et 2 du Bourbonnais, à droite, 3 bataillons de la
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Garde française. À deux heures et demie après midi, Messieurs les ducs de Berry et d’Anjou inspectèrent la galerie pratiquée au-dessus du fossé et la mine placée sous le ravelin. À quatre heures moins le quart, on se disposa à l’attaque. La cavalerie sortit également du camp et se rapprocha. À 5 heures, la batterie donna le signal de l’assaut et l’ennemi attaqua le ravelin, mais il dut essuyer un feu nourri et fut contenu pendant un long temps dans le fossé et sur la brèche au moyen d’une énorme quantité de grenades à main avant de pouvoir finalement se rendre maître du ravelin et de contraindre les assiégés à se retirer au fond du fossé sec où ils parvinrent cependant à se poster de façon à flanquer sa face et à tenter de reprendre le ravelin ; mais ils furent repoussés et contraints à l’abandonner. Dès que l’ennemi se fut infiltré sur le ravelin, il l’investit et en resta maître. La façon fut belle à voir dont il fut proprement reconquis et la situation rétablie, les ennemis dispersés sous le feu. Après la conquête définitive du ravelin s’éleva de nouveau la clameur « Vive le roi ! » et tous jetèrent leur chapeau en l’air pour manifester leur joie et les charges cessèrent des deux côtés. Au camp, la nuit passée, celle du 14 au 15, dans la cave de gauche, 50 pièces, aussi bien de vin que d’eau-de-vie, ont été accidentellement détruites par le feu. Le 16, Monseigneur le duc de Bourgogne ayant conduit cette attaque sous la direction du maréchal de Boufflers, mené le siège contre le roi, son grand-père, le dauphin, son père,
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et la duchesse, son épouse, ayant même emporté les dehorsNote: Les dehors de la fortification., et comme on ne voulait pas qu’il allât plus loin contre le rempart principal puisque la ville avait capitulé par accord, on se mit aussitôt à démanteler les approches. Aujourd’hui, bon nombre de pionniers ont été envoyés à Montmartin pour y installer quelques lignes. Le 17, les lignes étaient terminées, à savoir depuis le village de Montmartin jusqu’à la rivière de l’Aronde, où la moitié de l’armée – c’étaient les Français – avait pris position. L’autre partie, beaucoup plus forte, formait les coalisés. Ceux-ci attaquèrent les lignes ennemies à 2 heures après midi ; à 3 heures, ils occupèrent aussi l’infanterie au centre et les dragons à pied sur les ailes. L’ennemi, après un retrait, se regroupa, reprit position, trouva un nouveau courage, repartit à l’assaut des coalisés et porta la confusion dans leur cavalerie qu’ils mirent en déroute, si bien que l’infanterie allemande fut elle aussi contrainte à reculer. De la sorte, les Français récupérèrent leurs lignes et s’y repositionnèrent. Pendant ce temps, les grands mousquetaires français s’étaient hasardés trop loin de sorte qu’ils furent coupés de leurs arrières et durent se battre opiniâtrement pour rétablir la jonction. Cela eut lieu au bord de la rivière Aronde, soit sur l’aile gauche française et l’aile droite allemande. À 4 heures et quart, des coups de canon français saluèrent la victoire, les chapeaux furent jetés en l’air. Mais les Allemands se retirèrent dans le calme.
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Le 18, l’armée était de repos. Mais le 19, les Espagnols se tenaient en ordre de bataille depuis Frenelle jusqu’à proximité de Rouvillers et les Français se mirent en mouvement pour les rencontrer. Les Espagnols restèrent sur leurs positions. À 2 heures après midi, les Français commencèrent à former leurs rangs entre Hémévillers et Gournay. À 3 heures et quart, les deux avant-gardes se trouvèrent face à face à Houarneville. Les Français avancèrent encore sur toute la largeur de leur front, et à 3 heures et demie les deux armées furent à portée de vue l’une de l’autre et commencèrent à se canonner. À 4 heures moins le quart, les Français se mirent à avancer et à prendre position face à l’ennemi qui demeura sans bouger, en ordre de bataille, et laissa les Français venir à lui. À 4 heures et quart, les Espagnols firent à leur tour mouvement vers l’avant de sorte que la bataille s’engagea vraiment ; après un combat d’un quart d’heure, l’aile gauche française fut mise en fuite, mais se reprit bientôt. À 5 heures et quart, l’infanterie espagnole commença à céder du terrain, à 5 heures et demie, toute l’armée à son tour fut mise en déroute, poursuivie par les Français jusqu’au coucher du soleil. Le soir sépara les deux armées et les Français restèrent maîtres du terrain. Sur l’aile gauche du côté français, on comptait 6 charrettes d’outils pour lever des remblais, 7 charrettes de poudre de 5 tonnes chacune, 4 affûts de canon avec leur avant-train, chaque charrette tractée par 4 chevaux. Quel matériel se trouvait à l’aile droite, je ne saurais le dire car nous n’avons pu être partout, et je ne veux rien consigner d’autre ici que ce que j’ai pu remarquer de mes propres yeux. Le roi et toute la cour se tenaient sur la hauteur
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près de la forêt de Francières. Cette bataille mit fin à la guerre ou campagne,
sur quoi, le 22 septembre, nous avons entrepris le voyage de retour par bateau et, après avoir dîné à Pont-Sainte-Maxence, nous avons pris logis pour la nuit à Beaumont.
Le 23, nous avons fait étape à Pontoise et l’après-midi avons poussé jusqu’à Poissy où l’on peut admirer l’église de l’abbaye fondée par Saint-Louis, mais dont le toit fut incendié par la foudre.
Le 24, nous avons dîné à Saint-Germain-en-Laye et avons vu le roi Jacques d’Angleterre qui y prenait son repas. La salle à manger était tendue de velours vert. Il dîne tout à fait à l’anglaise et les chiens ont toute liberté à sa table. Le soir même, nous avons encore poussé jusqu’à Marly.
Le 25, nous avons été fort occupés à examiner et prendre en croquis la machine qui se trouve là, ce que pourtant nous n’avons pu faire qu’à la dérobée. Cette machine peut à bon droit passer pour une vraie merveille : 14 grandes roues de 32 pieds de diamètre poussent l’eau par des pistons refoulants jusqu’au sommet du mont, à 62 toises de hauteur, la font passer par un aqueduc de 36 arches qui la conduit jusqu’à Versailles, où elle est répartie par une multitude de conduites en métal. Les tronçons de conduite sont vissés l’un à l’autre, chacun d’une longueur de 3 pieds et 1 pouce 1/4, et d’un diamètre allant de 1/2, 3/4 de pied à 1 pied 1/2. L’inventeur de cette machine est un Liégeois, M. de Ville. Elle compte dans les 1 000 balanciers.
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Le bois de charpente employé tant pour les fondations dans la Seine que sur la machine même et ses mécanismes jusqu’au sommet du mont a sûrement nécessité les arbres de toute une grande forêt. Les jardins de Marly sont qualifiés de petit paradis, et c’est bien mérité. Le logement consiste en 1 grand pavillon et 12 petits, tous alignés le long d’une allée. Cet ensemble est sis sur le versant du mont, ce qui lui offre la plus belle vue sur la Seine qu’on puisse imaginer. Les vertes allées en berceau, les fontaines, la grande cascade, et autres petits agréments méritent une célébrité particulière et sont dignes de la curiosité des visiteurs étrangers.
Le 26, nous avons atteint Saint-Cloud, qui appartient au duc d’Orléans, que nous avons vu à sa table avec Mme la duchesse d’Orléans, la grande-duchesse de Toscane, le duc de Chartres, Mlle d’Orléans parmi d’autres convives encore. Dans cette résidence, la galerie et les appartements sont magnifiques et fastueux.
Le 27, nous étions de retour à Paris et avons pris logis à l’enseigne de Saint Étienne Protomartyr, rue Grand Bare. Le dimanche 28 de septembre, jour de la Saint-Michel, nous avons pris logis en chambre garnie chez M. Poitron, rue du Four, proche de la rue Princesse dans le faubourg Saint-Germain, et avons continué nos exercices jusqu’à Pâques.
L’année 1699, le 20 avril, lundi de Pâques, M. le maréchal de Boufflers a procédé à l’inspection de la Garde française, place de Grenelle, près de l’hôtel des Invalides. Il a commencé par passer en revue le premier rang, allant et venant à pied devant ce front ; ensuite il a fait former la haie aux compagnies.
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À cette occasion, plusieurs officiers ont été cités, citations qui ont été ponctuées de roulements de tambour et de quelques tirs de mousquets.
Le 22, le roi a passé en revue cette même Garde française, à Meudon, où il est arrivé en carrosse et s’est aussitôt mis à cheval ; en selle, il est passé et repassé devant le premier rang, après quoi il a mis en marche l’ensemble de la garde avec, en tête, le sponton à la main, M. le maréchal de Boufflers, lequel, après être passé, a fait halte auprès du roi, et fait lecture, sur un livre, du nom des compagnies au fur et à mesure qu’elles défilaient, nommant leurs capitaines, lesquels eux aussi marquaient une halte près du roi et auxquels, la revue terminée, le roi s’adressait brièvement ; après quoi, Sa Majesté s’est disposée à retourner à Meudon. Le roi portait un habit brun dont les boutons et boutonnières étaient rehaussés d’or, une cravate noire autour du cou ainsi qu’un chapeau orné d’un panache blanc. La Garde française était forte de 30 compagnies, et tous les officiers, y compris Boufflers lui-même, étaient habillés de la même manière, en bleu avec galon d’or, panache blanc, camisole, culotte et bas rouges.
Le 24, nous avons fait route pour Saint-Denis et logé à L’Arbalestre ; une fois encore nous avons pu contempler son Trésor, cette fois-ci longuement car il n’y avait pas trop de monde. Il contient 14 couronnes royales en or, très richement rehaussées de pierres précieuses, également la tenue que le roi actuel portait pour son sacre. Le manteau est violet parsemé de lys d’or, de même que la robe, la dalmatique et les souliers. J’ai admiré longuement une authentique vaisselle d’agate ornée d’un riche décor de figures, spécialement un
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sacrifice païen et autres hiéroglyphes, gravés en bas-relief, dont on prétend qu’il provient de Ptolémée Philadelphe et si l’on considère l’énorme travail investi dans cette pièce, il faut reconnaître qu’il n’est guère humainement possible de la réaliser en moins de 30 ans. Troisièmement, j’ai pu observer plus minutieusement les médailles en or incrustées dans la poignée de l’épée de Jeanne d’Arc, et constaté que l’une représentait le Soleil et l’autre une image de la Sainte Vierge ; je n’ai rien d’autre à rapporter sur ce Trésor, si ce n’est que dans la salle qui le renferme, on peut voir aussi un portrait de Jeanne d’Arc, dite la Pucelle d’Orléans, avec en dessous cette inscription :

In iconem joannae Vacoloriae Virginis aureliae,
Virgo Redit gallo Mota vel imagine felix
Quam Numen quondam patriae non Machina Misit
subsidio, augurium bone Rex henrice saluta,
de Coelis excita tuis Virgo altera Votis
fortunet Regni auspicium, (lancemq)lancemque Retractet,
(utraq)utraque ut antiquum tua saecla reducat in aurum.

Dans le grand chœur, sur la droite, on voit dans une chapelle la cuve de saint Martin, une vasque en porphyre moucheté de brun rougeâtre et de blanc, de forme oblongue, arrondie aux deux extrémités, dans laquelle Martin, évêque de Tours, fut baptisé par saint Hilaire ; en face, sur la gauche, se trouve une chapelle dont les piliers et la voûte ont un très beau décor intérieur et un revêtement de marbre veiné de blanc et de gris ; on peut y voir le tombeau d’Henri de la Tour, vicomte de Turenne, fait de marbre blanc. Il est représenté en costume romain, à demi étendu au pied d’une pyramide, soutenu par une Victoire couronnée. À ses pieds, un aigle
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déploie ses ailes comme dans un mouvement de frayeur à sa vue. Des trophées sont placés de chaque côté ; à droite, Pallas et à gauche, AnnonaNote: Personnification divine de la provision de grain pour la ville de Rome., le nerf de la guerre, sont assises, éplorées, toutes deux de marbre blanc. Parmi toutes les sépultures royales, se distinguent particulièrement, dans la partie méridionale, le tombeau de François Ier et de son épouse, l’un et l’autre en marbre blanc, gisant nus sous un monument soutenu par des piliers et des arches eux aussi en marbre blanc ; dans la partie septentrionale se trouve le magnifique tombeau de Louis XII, qui est le plus beau de tous, tant par ses dimensions que par l’art rare de son exécution. Le roi est représenté avec son épouse, tous deux figurent en gisants, eux aussi entièrement nus, avec, sur l’abdomen, une entaille recousue, sous un monument soutenu par 12 arches, soit 4 de chaque côté et 2 à chaque extrémité, sous lequel siègent les 12 apôtres ; aux quatre angles du soubassement figurent les 4 Vertus cardinales ; sur la plate-forme du mausolée, le couple figure en orants ; sur les faces du soubassement, des bas-reliefs en marbre blanc représentent avec une grande délicatesse les hauts faits du roi et des scènes de batailles. On peut voir également, en chantier, une chapelle d’ordre corinthien qui n’a pu être terminée ; elle était destinée à la sépulture d’Henri II et de Catherine de Médicis.
Le 25, nous avons descendu la Seine en bateau et vu au passage l’église d’Argenteuil où est conservée la sainte Tunique du Christ. Mais comme cette église, il y a peu, est totalement tombée en ruine,
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si bien que la messe doit être célébrée dans la salle capitulaire, nous n’avons pu voir cette fois-ci cette splendide relique qui a été transférée ailleurs ad interim.
Item, à Nanterre, nous avons vu la chapelle et l’endroit où est née sainte Geneviève qui est la sainte patronne de la ville de Paris. Dans l’église, devant le chœur, se trouve une source dont on dit qu’elle préserve de nombreuses maladies. Nous avons bu de son eau, elle était très fraîche et claire comme de l’eau de roche et je crois qu’en été, utilisée pour couper un bon verre de vin de Moselle, elle fournit une excellente boisson.
Vers midi, nous sommes arrivés à Marly, à la machine. Et nous avons logé à L’Image de Notre-Dame. L’après-midi, nous sommes allés voir les travaux que le roi a entrepris là, à savoir le nivelage de toute la partie comprise entre les jardins et la Seine de façon à faire de tout cet espace une grande esplanade, à l’extrémité de laquelle il faudra arracher un assez gros bloc de la butte, ce à quoi 10 000 hommes travaillent par équipes qui se relaient (ils sont convenablement logés de l’autre côté, dans un campement de baraques, près du réservoir). Nous avons également visité, dans le parc, le pavillon principal ou château. Il forme un quadrilatère parfait avec en son centre une coupole octogonale. Aux murs des chambres sont exposés partout, représentés par d’excellentes peintures, les sièges qu’a menés la France pendant la dernière guerre. On y trouve aussi un grand nombre de statues et de bustes antiques rares qui décorent la coupole à ses 8 angles et tous les angles des vestibules, ainsi que les chambranles des portes. Dans les appartements, on nous a fait voir en particulier une table en marqueterie de 4 pieds de long sur
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2 1/2 de large, dont on dit que chaque pied carré aurait coûté 1 000 écus. Derrière la résidence se trouve la grande cascade et, de chaque côté, 2 pavillons couplés qui constituent les entrées. Le jardin descend en pente douce le versant de la butte où s’étagent de part et d’autre 6 pavillons, lesquels sont reliés entre eux par une allée de verdure, comme indiqué plus haut. Et il y a là encore d’autres beaux bassins, fontaines et cascades et la belle allée de verdure en berceau, tout cela forme une très agréable vue, bref, c’est là un compendium des mille plaisirs que peut offrir un jardin.
S’agissant de la machine, nous avons déjà fourni plus haut quelques indications, mais il faut encore dire que c’est un tel ouvrage que, passerait-on 1 000 fois devant, à chaque fois on resterait muet d’admiration en contemplant tant son énorme et robuste structure que les multiples mouvements que commandent ses 14 roues. Si le roi a jamais accompli une chose grandiose et extraordinaire, c’est assurément cette machine au moyen de laquelle, contre la nature même, il contraint la Seine à escalader des monts, ce qui a inspiré les vers suivants à un poète-né :

sequana Reginam cum vix intrasset in urbem
 fons fieri Voluit, qui Modo flumen erat.
Ast ubi Marlaeos Conspexit Comminus hortos,
 substitit, et cursum sistere iussit aquas,
quin et inaccessi praerupta Cacumina Montis
 scandere, famosi tractus amore loci.
i nunc et fluvios Retro devolvere fluctus
 aut dubita, aut Montes scandere posse nega.

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Le 26, à Saint-Germain, à l’église, de nouveau nous avons vu le roi d’Angleterre, la reine et le prince de Galles. Le château de Saint-Germain est une construction irrégulière en pentagone avec une cour intérieure, toute en briques et d’architecture peu aimable. Le château neuf, lui, est certes bien régulier, conçu à la campagneNote: Il faut comprendre « conçu comme une maison de plaisance »., et pourvu d’un étage, mais comme il n’est pas habité et plutôt négligé, il commence à se délabrer, de sorte que les grottes et l’escalier qui regardent vers la Seine tombent déjà en ruine, ce qui, à voir, inspire presque pitié.
Le 27, nous avons atteint Versailles et pris logis Au Tapis Vert. Tout ici parle de la résidence royale, de renommée universelle, et j’ai pris le parti de n’en noter que quelques remarques, juste de quoi en garder dans ma mémoire un minimum de souvenirs, puisqu’aussi bien, en faire la description exhaustive qu’elle mériterait dépasserait mes compétences comme celles de quiconque : en effet, jusqu’à ce jour, on n’a pas encore vu paraître une telle description sous forme imprimée. Ce Louvre, ou résidence royale, se situe sur une hauteur et sa façade principale regarde vers l’orient. On y accède en traversant d’abord 2 grandes cours chacune séparée par une grille dorée. Dans la première se déroulent les parades exécutées par 1 bataillon de Français à gauche et 1 bataillon de Suisses à droite. La troisième cour, la plus interne, possède un pavement absolument fastueux fait de marbres de différentes couleurs. Le bâtiment entourant cette cour est d’architecture dorique en briques, garnie de pierres de taille, de bustes, de pilastres, de colonnes et de balcons ; il présente 2 étages surmontés d’une balustrade. Son toit d’ardoise est fait à la Mansart, avec des lucarnes ainsi que d’autres ornements, tous dorés. Sur sa façade extérieure tournée vers le jardin, il est tout de
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pierre de taille blanche, et présente en rez-de-chaussée un ordre rustique en bossage, au-dessus un ordre ionien en pilastre, ces deux niveaux percés de fenêtres rondes et couronnés d’un attique à balustrade, orné de vases et de trophées. Plusieurs avant-corps sont répartis le long de l’édifice avec, à l’étage, des colonnes ioniennes couplées, et au-dessus, des statues. De front, l’édifice mesure 62 pas de long avec 23 fenêtres, sur les flancs, 55 pas avec 17 fenêtres et sur les ailes, 102 pas avec 34 fenêtres.
Mais dans les intérieurs, il y a tant de choses à voir qu’une visite de six mois n’y saurait suffire, sans parler du temps qu’il faudrait pour mettre cela par écrit. Le grand escalier, entièrement habillé de marbres rares, reçoit sa lumière d’en haut, au moyen d’une lanterne, avec en son centre une fontaine et un buste du roi ; les murs, les portes et l’encadrement intérieur des fenêtres sont presque partout revêtus de beaux marbres de toutes variétés. La Grande Galerie, d’ordre corinthien en pilastre, est en marbre ; son plafond voûté est couvert de peintures représentant les plus remarquables faits d’armes du roi, accompagnées de nombreuses inscriptions. Cette galerie, d’un côté donne sur le jardin et de l’autre est revêtue de panneaux de glace au vis-à-vis des fenêtres de sorte à produire une vue admirable. Devant les colonnes se trouvent des vases rares, des bustes antiques posés sur des termes ainsi que des tables de gemmes d’une valeur inestimable, portant des vases tout aussi précieux. Les autres appartements ne sont pas d’un moindre faste. Le cabinet du Roi et chambre du Conseil est partout revêtu de miroirs et orné d’une telle quantité de tableaux,
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de vases et autres objets rares et précieux qu’on ne sait où d’abord poser les yeux. Le cabinet des Médailles ou des Arts, à proximité de la chapelle, est somptueusement décoré de miroirs et de dorures. À ses 4 angles sont ménagées des niches à plusieurs étages où, comme partout ailleurs, sont exposés toutes les statues, antiques ou modernes, tous les vases et autres objets précieux imaginables. En son centre est suspendu un globe terrestre en argent où les pays sont figurés par des rehauts d’or ; le Soleil et son zodiaque, indiquant l’heure, tournent autour du globe lequel demeure libre et immobile planant dans l’air. Le cabinet de Monseigneur le Dauphin est également l’un des plus beaux qui se puissent voir ici. Le sol est incrusté de laiton, de zinc et de toutes sortes de bois précieux, un travail d’un art indescriptible. Avant d’y pénétrer, il faut chausser des patins de feutre placés à cet effet devant la porte. Ce cabinet, lui aussi, regorge d’objets rares, de vases de cristal, de pièces de vaisselle en gemmes précieuses telle l’agate, l’onyx ou le jaspe, ainsi que de tableaux, dont il est impossible de rendre tout le compte. Le cabinet de Mme la duchesse et la Petite Galerie sont tout aussi extraordinaires, mais comme on ne peut garder en tête toutes ces choses, je m’en tiendrai là et passerai sous silence tous les autres meubles, dont la plupart sont surchargés de broderies d’or,
et consacrerai à présent quelques remarques aux jardins. Dès l’abord, on rencontre 2 grands bassins bordés de marbre blanc, chacun orné de 8
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statues en bronze, couchées, figurant les fleuves de France, auxquelles s’ajoutent 4 groupes d’angelots. Un peu plus loin, avant d’arriver aux marches, on a devant soi la bassin de Latone qui est bien la plus charmante de toutes. La statue qui surmonte l’ensemble est en marbre blanc. Elle est entourée de 74 tortues et grenouilles, les grenouilles figurant les paysans métamorphosés, et toutes l’aspergent de leurs fins jets d’eau qui, dans le soleil, s’irisent gracieusement de sorte qu’ils paraissent former un lustre de cristal. Au-delà de cette fontaine, on aperçoit de loin le bassin d’Apollon, ainsi qu’enfin, encore plus loin, le Grand Canal, sillonné par une flottille de guerre tout armée, de galères et de gondoles vénitiennes. Les allées, çà et là, sont ornées d’innombrables statues, termes et vases pour la plupart en marbre blanc et pour partie en bronze, exécutés avec un art d’une extrême finesse. Quant aux fontaines situées dans les bosquets, je rendrai compte des plus saisissantes d’entre elles, dans l’ordre où je les ai rencontrées en compagnie de l’envoyé du Maroc, le 5 avril, et du comte de la Lippe, le 29 avril 1699. On entre d’abord dans le Labyrinthe où de nombreuses fontaines illustrent les fables d’Ésope, dont les animaux et leurs petits jets d’eau nous content fort explicitement la légende, sans compter le tableau explicatif écrit en lettres d’or accompagnant chacune d’elle. C’est ainsi qu’à l’entrée, dans un berceau de verdure on voit une chouette se faire attaquer avec de l’eau par toute une bande d’oiseaux. Une mère poule garde sous elle ses poussins dans une corbeille dont les tiges et les brins d’osier sont formés par les filets d’eau. Ailleurs on voit un groupe de porcs-
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épics dont les piquants sont faits d’autant de petits jets d’eau. Le plus étonnant dans tout ce Labyrinthe, c’est un chien qui, à la nage, fait des tours de bassin en aboyant, poursuivant 3 canards qui nagent en file en crachant de l’eau en l’air. À la sortie du Labyrinthe on arrive à la Salle de bal, un amphithéâtre de forme ovale, avec d’un côté une cascade qui descend sur 8 marches, ornée de 25 jets d’eau. En troisième lieu, on atteint la fontaine dite de la Girandole, qui est un bassin circulaire, du centre duquel monte un large jet d’eau avec, répartis sur sa circonférence, 72 jets qui convergent vers le centre. L’étang dit de l’île d’Amour est un grand plan d’eau dormante d’où fusent 5 hauts jets d’eau. Tout à côté, se trouve un autre étang à 2 jets un peu plus hauts que ceux du premier et séparé de lui par un chemin. Tout autour on en compte 27, et sur le chemin, 24 bassins avec de petits jets d’eau. La salle des Antiques présente 22 statues anciennes de marbre blanc, séparées l’une de l’autre par 3 jets d’eau, soit 66 en tout. À l’extrémité on peut voir le tourbillon d’écoulement servant à l’évacuation de toute l’eau qui provient de l’ensemble de ses jets d’eau. La Colonnade, circulaire, d’un diamètre de 26 pas, est constituée de 32 arcs soutenus par des colonnes et pilastres ioniques, de marbre veiné, alternativement rouge et bleu pour les colonnes. Les arches, entablements, bases et chapiteaux sont de marbre blanc. Entre les colonnes, sous chaque arche, se trouve un petit bassin de marbre blanc d’où sort un jet qui projette son eau jusqu’au centre de la travée. Au milieu de cette colonnade s’élève, en marbre blanc, un Pluton enlevant Proserpine, groupe sculpté sur le piédestal rond duquel un très délicat bas-relief illustre cette légende.
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Les bains d’Apollon est d’une extrême beauté. Il est flanqué sur chacun des 2 côtés d’un pavillon d’architecture ionique en marbre blanc, et sur un des côtés s’élève le fameux groupe sculpté d’Apollon avec ses chevaux ; en son centre, un jet d’eau de 60 pieds de haut est entouré d’une balustrade de 18 piédestaux et d’autant de petits jets d’eau. L’Encelade est un géant doré gisant dans un bassin parmi un éboulis de rochers et qui crache un jet d’eau de 70 pieds de haut. À l’entour on compte 8 bassins d’où montent des jets d’eau plus modestes, le tout entouré d’une allée au tracé octogonal. La salle du Conseil est formée de 8 grands jets d’eau et de 48 petits. Elle est conçue comme une île, que l’on peut aborder au moyen de 2 ponts de bois, lesquels semblent spontanément surgir de terre et se retirer de même, et à la place desquels, des deux côtés, on voit surgir 6 petits jets d’eau formant comme des palissades. La Montagne d’eau est formée par ce liquide en sa phase nébuleuse ; elle est dite aussi L’Étoile en raison du tracé en étoile des 5 ou 6 allées qui rayonnent autour d’elle. Le Théâtre d’eau est assurément une curiosité. Outre ses 24 jets d’eau, il offre à la vue 3 scènes successives qui, à brefs intervalles, changent d’aspect toutes les 3 simultanément : premier tableau, ce ne sont que de simples jets d’eau qui, au deuxième tableau, se transforment en 2 rangées de lances puis, au troisième, en une rangée de cèdres taillés en pointe, au quatrième, en trois rangées de lances, au cinquième en fusées qui s’entrecroisent en tous sens, au sixième en une tonnelle circulaire close, et au septième revient à son premier aspect, de simples jets d’eau. Après cette station, on accède au Marais, un espace quadrangulaire entièrement bordé de grands joncs et de roseaux, aux quatre coins
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duquel se tient un cygne, une mère avec ses petits ; au milieu, se dresse un arbre dont les branches et les susdits roseaux envoient en tous sens d’innombrables jets qui s’en vont arroser le marais. De chaque côté, il y a une table de rafraîchissements sur laquelle s’étagent 15 récipients de verre figurés par de l’eau, à savoir des carafes, des verres à boire, des aiguières et autres grands pots verseurs. Leurs petits couvercles, pieds et anses sont dorés ce qui est d’un effet rare, inédit. Aux Trois Fontaines, on voit de nombreux jets d’eau, dont 10 dans le bassin du milieu, lesquels tracent un arc recourbé vers l’intérieur, et dans le bassin inférieur, 8 colonnes d’eau de 40 pieds de haut, du centre desquels partent encore 8 autres jets qui dessinent leur arc vers l’extérieur ; et pour finir l’Arc de triomphe à 3 arches, 35 chandelles et 4 pyramides d’eau, 2 tables de rafraîchissements, chacune avec 8 cascades et 20 chandelles, 2 trophées, chacun avec 3 jets, 2 cascades et enfin, à l’échelon inférieur, une Victoire dorée, armée, avec des esclaves et de nombreux jeux d’eau. En dehors des bosquets, hormis la bassin de Latone, citons, tout aussi remarquable, la pièce d’eau de Neptune, un bassin octogonal, situé en haut de la terrasse, dotée d’un jet d’eau de 60 pieds de haut et de 8 autres jaillissant vers l’extérieur. Dans le grand bassin inférieur il y a 5 grands jets d’eau et sur son bord, on compte 20 vases verseurs mêlant leur eau à 21 jets d’eau, ce qui fait 41 bouches d’eau en tout. Sortant de ce bord, 3 faisceaux comptant chacun 10 jets se déploient en couronne dans le grand bassin. Après cette pièce d’eau, on arrive de nouveau dans le jardin par une allée en pente ponctuée par 22 vasques portées par des putti. En haut de la grande
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terrasse, sur le jardin, on trouve, des deux côtés de Latone, 2 fontaines quadrangulaires ; sur la margelle de l’une on voit 2 lions maintenant sous leurs griffes des tigres et des ours, sur la margelle de l’autre, 2 chiens qui ont immobilisé un cerf et des sangliers, tous crachant de l’eau ; enfin, le grand bassin d’Apollon, avant le Canal, retient également l’attention.
Au midi des jardins, l’orangerie, de dimensions imposantes et dont l’architecture est d’ordre toscan, se trouve dans le bas du parc ; on y accède par 2 majestueux escaliers de 104 marches chacun. Elle contient une incroyable quantité de beaux orangers, citronniers et autres arbres.
Dès la sortie du Louvre, redescendant vers la ville, on a l’œil attiré par les magnifiques écuries, bâties de part et d’autre de la grande route qui mène à Paris. L’une et l’autre donnent sur une place dont le côté tourné vers le Louvre s’étrécit légèrement en pointe. Toutes les grilles sont dorées. Ces écuries peuvent contenir chacune quelque 320 chevaux.
Le 28Note: 28 avril 1699., dans la matinée, nous avons assisté pour la première fois à la démonstration de tous les exercices d’adresse en selle par M. le duc de Bourgogne, soit emporter une tête à la pointe de la lance en plein galop, lancer le javelot avec pour cibles une tête et un bouclier, ramasser à terre une tête de la pointe de l’épée, et pour finir la course à l’anneau. C’est M. d’Armagnac, grand écuyer de France, qui lui présentait la lance et l’épée. Nous avons pu admirer l’adresse étonnante avec laquelle il a réussi tous ces exercices, et cela, du premier coup.
L’après-midi, nous avons visité la ménagerie, logée dans un pavillon octogonal, auquel on a adjoint un autre corps-de-logis, lequel désormais est accommodé pour Mme
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la duchesse de Bourgogne à la manière hollandaise avec un carrelage de porcelaineNote: Il faut comprendre « faïence » car la porcelaine européenne ne sera inventée qu’au début du XVIIIe siècle. tout autour. Le dit pavillon est tapissé de peintures représentant toutes sortes d’animaux exotiques. Tout autour de ce pavillon on a ménagé un espace plan sous lequel est dissimulé tout un réseau de conduites d’eau pour souhaiter la bienvenue aux curieuses et curieux désireux de voir les animaux exotiques en les aspergeant par en dessous. Devant cet espace plan et depuis le centre de ce pavillon, à travers 5 grilles, on peut voir 5 basses-cours séparées les unes des autres par des cloisons. Dans la première se trouvent de nombreuses cigognes, des aigles, des civettes du Tibet, des blaireaux et des sagouins ; derrière celle-ci, on aperçoit une autre cour pour les grisards, les canards d’Égypte, les poules sultanes de Tunis, bleues avec des pattes rouges, avec des oiseaux de proie, des oies d’Espagne et des mangoustes d’Inde ; et un peu plus au fond un casoar, un bélier de Thébaïde, des moutons de Barbarie, qui ont la tête et les oreilles de la taille de celles d’un chien et un corps de la taille d’un veau, item des béliers et des moutons à 4 cornes. Dans la deuxième cour, on voit 6 autruches dont la tête, dans sa position normale, se trouve à 6 pieds du sol. Elles digèrent le fer et toutes sortes de métaux, comme nous l’avons vu ensuite en leur jetant quelques pièces de 1 liard qu’elles ont gobées avec grande avidité. Ce sont les plumes de ces autruches dont on fait les panaches décoratifs, elles n’ont qu’une serre à chaque patte. Dans la troisième cour se trouvait une mare ronde où s’ébattaient toutes sortes d’échassiers, et plus loin derrière, on apercevait un cerf blanc et des isards blancs. Dans la quatrième nageaient des oies de Scandinavie et 5 pélicans et dans marais et la cinquième cour, une volière abritait quantité de bécassines, de bécassines des marais, des perdrix, etc., et devant la volière on voyait nombre de belles
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aigrettes et 2 cigognes, et puis encore quantité de tourterelles et de poules comme il se doit pour toute ménagerie.
De là, nous avons passé le Grand Canal, qui fait 40 pas de large et 1 037 de long, le Canal nain, 47 pas de large et 557 de long, où croisent toutes sortes de navires comme indiqué plus haut.
Après avoir dépassé le canal, sommes arrivés à Trianon, qui est quelque peu compendieuxNote: Compendieux, du latin compendiosus, signifiant pour une chose « bref, concis, mais néanmoins complet ». (en effet, sa cour carrée intérieure n’a que 23 pas de côté), mais la plus jolie architecture qu’on puisse imaginer. Le corps du bâtiment, les corniches et architraves sont de pierre de taille blanche ; mais la frise, les colonnes et les pilastres (couplés dans les avant-corps) sont de marbre rouge moucheté de blanc, les chapiteaux et les bases sont tous de marbre blanc, les fenêtres du haut sont circulaires ; il n’y a qu’un étage, couronné d’une balustrade ornée de groupes d’angelots et de vases. Le toit est tout à fait plat. Le jardin attenant au bâtiment possède aussi quelques jolies fontaines et allées. Depuis le jardin on peut descendre au canal par 2 grands escaliers. Le parc de Versailles, du reste, foisonne de gibier, lièvres, perdrix, poules faisanes, de sorte qu’on ne peut jamais s’y déplacer sans en lever continuellement partout.
Le 29, une fois encore, nous avons vu M. le duc de Bourgogne à l’équitation, puis, à midi, dîner avec les ducs d’Anjou et de Berry.
Le 30 avril, nous avons visité Meudon, qui appartient à Monseigneur le Dauphin. La demeure consiste en 5 pavillons, un corps de logis et 2 ailes. À l’intérieur, l’escalier est conçu d’une agréable et originale manière. Sur l’avant, on a une vaste esplanade, sur l’arrière, un petit jardin qui,
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situé sur le versant de la butte, est irrégulier et malgré cela, pas mal distribué ; on y voit une sphaera mundi en marbre blanc, de 3 pieds de diamètre, où les pays sont figurés par des incrustations en marbres de différentes couleurs, laquelle sphère peut passer pour une curieuse horloge solaire. La perspective, par ailleurs, est extrêmement agréable car elle s’ouvre, au-delà de la Seine, jusqu’à Paris où nous sommes revenus le jour même, et où nous nous sommes peu à peu disposés à reprendre la route pour Orléans et Blois. Mais comme nous n’avions toujours pas reçu de Bruxelles confirmation que le paquet que nous y avions envoyé au courrier du 17 avril était bien arrivé, nous avons dû nous attarder encore un peu à Paris.
Dans l’entretemps, nous sommes une fois encore retournés à Versailles, où M. l’abbé Vovet, aumônier du roi, nous a introduits chez M. Oudinet, garde du Cabinet du roi qui nous a fait les honneurs, et nous a montré toute une collection de médailles antiques rares, d’or et de cuivre, ainsi que de médailles modernes en argent, toutes de 10, 12 et jusqu’à 16 lotsNote: Comme le carat pour l’or, le Loht, en allemand, indique le pourcentage d’argent pur contenu dans l’alliage, puisqu’il faut toujours allier l’argent à un autre métal pour pouvoir le façonner. L’argent de 16 lots correspond à 999 pour mille d’argent pur., illustrant les plus remarquables hauts faits du roi. Nous avons vu là également une flore illustrée des plantes rares, exotiques ou non, en 30 tomes in folio d’environ 3 doigts d’épaisseur, illustrations sur parchemin, d’après nature, peintes en semi-miniature, lettres et tranche dorées à l’or fin, chaque tome coûtant 2 louis d’or, sans compter la rétribution du travail des deux peintres, qui pour le moins en double le prix.
Le 11 mai, nous avons été reçus très gracieusement en audience par le cardinal de Fürstenberg.
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Il nous a posé toutes sortes de questions sur l’état de la principauté épiscopale de Münster, sur ses forteresses et leurs commandants, sur l’artillerie, le démantèlement de la TrompetteNote: Signifie très probablement le « démantèlement des fortifications ». Le sens du terme de « Trompette » reste encore à élucider., de la résidence de Sa Grâce le prince-evêque, et enfin sur le siège et le bombardement de la ville de Bonn. Il nous a assurés qu’à l’époque, après la mort de Maximilien-Henri, si lui-même avait été fait prince-électeur, les choses ne se seraient jamais passées ainsi. Après ces questions, et encore bien d’autres auxquelles nous avons répondu de façon exhaustive,
nous avons pris congé et sommes retournés à Paris le soir même, où depuis Pâques, qui tombait le 19 avril, on n’a pas cessé de travailler activement sur la place Vendôme. Et comme le roi a vendu cette place et ses bâtiments à certains particuliers qui en ont changé le dessin et décidé de construire autrement, il a fallu enlever et réimplanter ailleurs le fondement de la statue, qui fut posé sur une grille tout en pierre de taille de 30 pieds de large par 45 pieds de long. Dans l’intervalle, on n’a pas hésité à démolir les magnifiques façades (dont nous avons fait mention plus haut, dans la description de la ville de Paris). On en a exprimé le regret de maintes parts car c’était là un beau et solide travail. On espère du moins pouvoir ériger la statue vers le début du mois d’août. Les procédés et les machines qu’exige un tel travail auraient plus qu’assez justifié que l’on se tînt plus longtemps à Paris pour les voir à l’œuvre, mais puisque le voyage à Angers nous semble d’une plus haute nécessité, nous n’avons pas attendu de pouvoir satisfaire à cette curiosité,
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pas plus que la fin des travaux qui sont en cours dans le chœur de l’église Notre-Dame dont les vénérables statues sont érodées de toutes parts, et où l’on est en train de revêtir les colonnes avec du marbre d’Égypte ; on projette aussi de monter une balustrade d’argent autour du chœur.
Restait encore l’hôtel Mazarin lequel, soit qu’il avait jusqu’alors échappé à notre attention, soit qu’en raison du nombre des autres édifices somptueux à voir, nous n’ayons pas spécialement conçu le projet de le visiter, et dont pourtant les appartements et la galerie, tant par leur ornementation exceptionnelle que, plus encore, par leur collection de bustes et de statues antiques et leurs beaux tableaux, sont tout à fait dignes d’être visités, même si la plus grande partie des biens meubles et autres objets rares a été soustraite à l’ensemble et transférée ailleurs après la mort du cardinal.
Quand nous eûmes enfin reçu confirmation de Bruxelles que nos envois y étaient bien arrivés, nous n’avons pas voulu retarder plus longtemps notre voyage, et le 3 juin 1699, nous avons décidément fait nos adieux à la ville de Paris, pris le coche d’eau pour remonter la Seine, fait étape à Corbeil pour être à minuit à Melun,
et sommes arrivés à Vulaines-sur-Seine tôt le matin du 4 juin. Nous voulions utiliser ce voiturage comme étant le plus commode et le plus distrayant, car en effet, nous avons vu que la Seine, entre Paris et Corbeil, offrait à nos yeux sur chaque rive les plus agréables paysages qu’une rivière pût offrir grâce aux nombreuses charmantes maisons de campagne, en particulier celle de Choisy, qui appartient à Mme de Louvois et plus encore grâce à d’autres, dont les jardins et les allées descendant jusqu’aux rives de la Seine, ainsi que les collines verdoyantes, offrent de bien
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riantes vues ; mais ces plaisirs furent à plusieurs reprises interrompus par de fâcheuses averses, de sorte qu’une foule inhabituelle envahit le bateau, ce qui produisit dans l’abri de la chambre une telle promiscuité avec des marchands, des soldats, des moines et des femmes en tous genres que j’eusse préféré affronter 10 averses plutôt que de supporter cet air corrompu. À Corbeil, il fallut de plus passer sous un pont de pierre ; or à cet endroit le courant est assez fort et nous étions halés par 7 ou 8 chevaux, et la corde de halage a cassé 2 fois, et nous aurions pu courir encore un pire danger si la seconde fois s’était produite un peu plus tard, à savoir lorsque nous avons heurté fort violemment une pile du pont.
Le 4 juin, à notre arrivée à Vulaines-sur-Seine, nous avons trouvé à point nommé une charrette qui pouvait nous rapprocher de Fontainebleau et nous avons donc pris ce moyen de transport. Chemin faisant, à main droite, nous avons dépassé quelques rochers et beaucoup de grosses pierres, qui parsèment en grand nombre la forêt. Sur chacune d’elles se trouve une inscription édifiante en français qu’on ne pouvait pas toutes déchiffrer au passage. Pour autant, je n’ai pu laisser de copier les suivantes :

que toutes les Createur _
nous edifient, et fassent souvenir du Createur –
– retire toy Sathan

Sur une autre on lisait :

dieu
peut Susciter de ces pierres les enfans d’abraham

. On dit qu’un ancien Huguenot convaincu, converti à la religion catholique
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et vivant saintement, a rejoint la Cour et reçoit une pension du roi, lequel, à ce qu’on dit, a de la sorte semé le bon grain de ses pieuses pensées dans ce sol pierreux en espérant qu’il puisse encore croître quelque chose de bon en ce lieu où par ailleurs (quand le roi est à Fontainebleau avec la Cour) le mal se pratique à telle enseigne que toutes les pierres seraient-elles autant de prédicateurs, il y aurait encore fort à faire pour s’en préserver ; et j’ai même trouvé, gravées sur les arbres, quelques inscriptions qui seraient tout aussi pertinentes sur ceux du Prater, à Vienne.
Tôt ce matin, nous sommes arrivés à Fontainebleau et avons pris logis Au Grand Monarque. Dès après midi, nous nous sommes rendus au château qui est de très grandes dimensions et se répartit autour de plusieurs cours, dont l’une, la cour du carré des Carpes, quoique pas très étendue, est la plus gracieuse et tient son nom du grand réservoir qu’on y voit en face et où sont élevées un grand nombre de grosses carpes. Pour ce qui est de l’architecture, elle est très disparate et ne relève spécialement d’aucun ordre car ce n’est qu’un pavillon de chasse où de nombreux rois ont laissé leur marque. Quant aux intérieurs, les plus beaux appartements sont ceux du roi d’Angleterre et de la duchesse de Bourgogne. Il s’y trouve de nombreuses galeries, telles la galerie de François Ier, la galerie de la Reine, avec de belles peintures, la galerie des Cerfs, où l’on voit, parmi d’innombrables bois de cerfs, les plans des plus splendides pavillons de chasse royaux peints a frescoNote: De l’italien, a fresco, « dans le frais », à fresque, à l’opposé de peinture a secco (« à sec »)., la galerie des Travaux
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d’Ulysse, qui mesure 95 pas de long par 4 de large. Outre bien d’autres chambres, la chapelle est remarquable avec son si joli pavement. C’est dans cette maison qu’Henri IV fit pour la première fois sa profession de foi catholique. Ce château doit son nom à un chien qu’on appelait Bel Eau, lequel chien, un jour qu’à la chasse, un grand roi – supposément François Ier – cherchait de l’eau, se mit à gratter la terre au hasard et fit découvrir à cet endroit une belle source que l’on vous montre encore aujourd’hui. Le jardin de la reine est vaste et magnifique. Il se trouve juste vis-à-vis de la cour du carré des Carpes et est entouré d’un fossé maçonné. Par ailleurs, on y voit de toutes parts de très splendides allées, dont les haies ont jusqu’à 45 pieds de haut. La cascade, située face au Grand Canal, compte 107 jets d’eau. Toutes ces eaux affluent naturellement, sans l’aide d’aucune machine, et c’est donc à juste raison qu’on peut les nommer « bel eau », car elles surpassent en limpidité celles de Versailles. À la maison du fontainier, on nous a montré l’aqueduc souterrain qui conduit en moins d’un quart d’heure l’eau de la source jusqu’à ici.
Le 5 juin, nous avons fait étape dans le village de Augerville-la-Rivière et sommes arrivés le soir à Pithiviers, bourgade sise sur une hauteur, où nous avons logé Au Grand Écu.
Le 6 juin, arrêt pour collation à Artenay, village sur la route de Paris à Orléans ; à partir de là, la route est pavée jusqu’à Orléans. Depuis
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Fontainebleau jusqu’ici, nous sommes passés par différents bourgs et villages qui tous ont un air de misère et de pauvreté ; pourtant cette région de plaines et de terres à blé n’est pas sans rappeler celle de Jülich. Arrivés tard à Orléans en ce soir de la Pentecôte, nous avons pris logis À l’Esprit Saint pour nous reposer pendant les jours fériés. La renommée d’Orléans est plus historique et due plus à son site agréable qu’à ses beautés propres. La ville est bâtie au bord de la Loire, une large rivière fréquentée par de nombreux bateaux, un peu comme le Rhin ; un grand pont de pierre l’enjambe, de 210 pas de long. À la sortie de ce pont, on a sur la gauche 3 statues de bronze sur un piédestal, à savoir une Pietà assise tenant dans son giron un Christ à sa descente de Croix, avec à sa gauche le roi Charles VII et à sa droite Jeanne d’Arc ou la pucelle d’Orléans, tous deux agenouillés et en cuirasse. Cette dernière a sur la nuque les cheveux noués. Sur les côtés, ils sont plats et tombent librement à la façon d’une perruque coupée au carré. Son épée est suspendue au baudrier, sur la hanche droite. Elle est faite de la même façon que l’original, au trésor de Saint-Denis. Sous Charles VII, ci-dessus nommé, Jeanne d’Arc a chassé les Anglais qui assiégeaient la ville d’Orléans, mais fut faite prisonnière à Compiègne lors d’une attaque des Anglais et brûlée vive à Rouen. La ville d’Orléans s’étend
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sur 1 104 pas le long du fleuve et mesure 696 pas depuis le pont jusqu’à la porte de Paris. Elle est fortifiée à la mode ancienne par des remparts, des tours et des fossés secs. Les remparts sont aménagés en promenade sur tout leur pourtour. La grande église de la Sainte-Croix est d’architecture ancienne, néanmoins c’est un édifice très convenable ; on n’y trouve ni un seul tableau, ni une épitaphe, d’où la grande pureté de l’église. La tribune, tout en marbre et d’ordre corinthien, ainsi que la chapelle Notre-Dame, derrière le chœur, sont très remarquables. Dans cette dernière, au-dessus de l’autel, à la place du retable on peut voir une mater dolorosa, sculpture en marbre blanc d’une extrême beauté. Pour le reste, les maisons, sans exception, sont plutôt médiocres. La ville n’offre pas grand-chose à voir au voyageur. Je ne sais si c’est l’impression et le souvenir encore vifs des splendides édifices vus à Paris et à Versailles qui font que cette dernière expérience ne m’a pas vraiment séduit, ou bien si c’est parce que je m’étais attendu à plus de magnificence en cet endroit. Quoi qu’il en soit, il n’en reste pas moins qu’à partir d’ici, le vin commence à se bonifier, que la langue est beaucoup plus pure et les gens un peu plus sincères, et les paysans eux-mêmes montrent beaucoup plus de civilité.
Le lundi de la Pentecôte, 8 juin, alors que je passais sur le pont de la ville pour aller voir l’installation du tir aux pigeons qui devait se tenir le lendemain, j’ai remarqué, un peu avant de quitter le pont, un crucifix de bronze, dressé au haut d’une colonne dorique de ce même métal,
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sur l’embase de laquelle on lisait :

Mors christi in cruce nos _ contagione labis eterno G _
3[?]
morbor Sanavit Clodovicus _

Rex in hoc signo hostes _ profligavit et iohanna _ virgo aure„
liam obsidio _ ne   *

non diu ab impijs diruta _ restaurata sunt hoc anno _ dim 1578 _

Jean Buret m. f.
⟨* et anno 3[?] galliam Servitute britannica liberavit
a ẽno[?] factum est _ istud, et est mirabile in oculis (nris)nostris
in quorum Memoriam haec | re fidei insign. s.⟩


Cette même Jeanne d’Arc est native de Vaucouleurs en Lorraine comme nous l’avons indiqué plus haut dans notre description du trésor de Saint-Denis. Aujourd’hui encore, chaque année, le 8 mai, une procession rappelle qu’elle a délivré Orléans des Anglais.
Le 10 juin, nous avons continué par le fleuve jusqu’à Blois et pris logis Au Grand Écu. Blois est une petite ville située à flanc d’une hauteur et sa renommée, elle ne la doit nullement à ses beautés ou au relief insigne de ses monuments (car il n’y a rien à voir ici sous ce rapport), elle la doit bien plutôt à la courtoisie des gens et au français qu’ils parlent, qui est d’une extraordinaire pureté. D’ailleurs, ces particularités ont un effet assez amusant : la gent féminine se montre particulièrement avenante et complaisante à l’égard des voyageurs étrangers car les Blésoises ne sont pas sans savoir que c’est parmi elles que les Allemands, en général, recherchent leur répétitrice de conversation. En revanche, il est remarquable que la plupart d’entre elles marchent en claudiquant. On attribue cette infirmité au climat. Mais si l’on prête foi à cet adage de leurs amoureux, qui tiennent les boiteuses pour les plus hautes délices sur terre, on ne peut que leur donner raison de tenir tant à demeurer en cette ville.
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Le 11 juin, nous avons fait collation à Tours, qui est une ville assez grande mais vieillotte, et la capitale de la Touraine. On peut y voir au bord du fleuve un arc de triomphe d’ordre ionique en pierre blanche. Sur la face extérieure de sa frise, on lit : ‘LVDOVICO MAGNO’ tandis que sur la face intérieure est inscrit en lettres d’or : ‘EIVS IMPERII. L’ Les remparts de la ville semblent recéler encore çà et là quelques vestiges antiques et près du pont, côté ville, on voit un castel quadrangulaire, sinon, il n’y a guère de curiosités près de la grande église. Le principal commerce ici tourne autour de la soie, que l’on tisse et transforme autant que la filasse de lin en Westphalie. Le jour même, tard dans la soirée, nous sommes arrivés à Saumur et sommes descendus À la Corne. La bonne société dont nous avons joui depuis Orléans jusqu’ici n’a pas peu contribué à l’agrément et aux plaisirs du voyage sur cette rivière ; un capitaine de vaisseaux du nom de la Motte qui a été en Amérique et qui depuis y retourne régulièrement, ainsi qu’un garde du corps, de son nom, de Noailles, lequel a participé à de nombreuses actions lors de la dernière guerre, nous ont fait passer le temps en nous contant bien des anecdotes mémorables. Saumur est une petite ville qui n’est pas vilaine, joliment fortifiée de tours et de remparts. Si pourtant les voyageurs étrangers n’y séjournent guère, c’est je crois parce que la vie y est chère et que, sous ce rapport, elle ne le cède en rien à Paris. La chapelle Notre-Dame-des-Ardilliers (qui abrite une statuette miraculeuse en argile d’environ un pied de hautNote: En 1454 un agriculteur, en labourant son champ, découvre dans l’« ardille » (argile, mot qui donnera son nom, d’après la légende, à Notre-Dame-des-Ardilliers) une statuette en pierre d’une trentaine de centimètres de haut représentant une pietà. Le paysan l’emporte chez lui. À deux reprises il découvre la pietà revenue à son lieu de découverte, proche d’une fontaine déjà connue pour ses vertus bienfaisantes. Dès lors des dévotions vont commencer autour de cette statue placée dans une niche sous un arceau de pierre.) est un édifice de construction récente en pierre de taille blanche, de style dorique à l’extérieur et corinthien à l’intérieur ; sur la frise intérieure de son dôme on peut lire
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en lettres d’or :

DEIPARAE VIRGINI, CVIVS OPE
LVDOVICVS XIV FRANCORVM REX MAXIMVS TOTO REGNO HAERESIM
EXTINXIT ET EIVS FAVTORES TERRA MARIQVE PROFLIGAVIT
P.O.P. MDCXCV

Sur un haut rocher, un vieux château surplombe la ville et, face à elle, la Loire, avec ses nombreuses îles, qu’enjambe un pont de 680 pas de long. On fait ici grand commerce de chapelets en noix de coco dont regorgent quasiment toutes les boutiques, et, qui plus est, sont l’occasion de surprenantes coutumes : il n’est pas rare de voir des femmes, d’ordinaire plus enclines à la dévotion, se présenter chez vous tard le soir pour vous proposer cette marchandise ou une similaire, comme cela nous est arrivé ici. Mais pour mettre fin à ce scabreux démarchage nocturne, nous nous sommes fait passer pour des religionnairesNote: Terme ancien pour désigner les calvinistes. ce qui aussitôt a fait cesser les visites des marchandes. Par ici, on fabrique également du sucre et du salpêtre. À 3 heures de Saumur se trouve un village qui prétend au titre de ville : c’est Doué, où l’on voit encore une arène des temps de Jules César. Les gradins – on en compte 20 – sont taillés dans la roche. Sa circonférence intérieure est de 103 pas et l’extérieure, de 158, elle est de taille à contenir bien 3 000 spectateurs assis. Ce monument est très irrégulier, ce qui indique son antiquité. Sous les gradins, on trouve encore quelques cavités et voûtes creusées à même la roche ; elles semblent avoir servi de cachots ou encore de fosses pour les bêtes sauvages. La première d’entre elles s’appelle encore aujourd’hui la cave aux taureaux et l’autre la cave aux lions. C’est certes
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un véritable monument antique, mais de ceux qui semblent avoir été faits par des soldats, accordés à leurs plaisirs et à leurs mœurs ainsi qu’à la nature de l’endroit, car on peut certes supposer que ce n’est pas là un ouvrage que les Romains destinaient à témoigner de leur magnificence. Le pays alentour est si fertile que les figues foisonnent à l’état sauvage dans les haies et son sol si meuble qu’on laboure à la charrue sans roues.
Le 13 juin, avons continué à descendre la Loire jusqu’aux Ponts-de-Cé, dit aussi Pons Caesaris, car ce pont de pierre a été édifié par Jules César, ce qui témoigne assez de son antiquité. Le soir même sommes arrivés à Angers et descendus Au Cheval Blanc, où l’on nous a logés dans la chambre qu’avait occupée l’ambassadeur du Maroc.
Le 18 juin, jour de la Fête-Dieu, ou du Saint-Sacrement, c’était la fameuse grande procession, courue dans toute la région, qui attire les foules de toutes parts, de tous les villages, proches ou lointains. L’Eucharistie était portée par 2 évêques, celui d’Angers et un autre d’ailleurs. Dans toutes les rues, des étoffes et des tapisseries coloraient les façades des maisons. Chaque corporation portait une torche ou plutôt une machine illustrant la légende ou le martyre de son saint patron avec des poupées de cire en demi-grandeur nature, habillées en costumes contemporains ; ces chars animés – on en comptait 12 – étaient tous ornés de femmes très coquettement mises. Outre ces machines, toutes les boutiques
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des deux côtés des rues présentaient des tableaux vivants, on aurait dit qu’Angers avait voulu exposer au grand jour toutes ses beautés à la fois. Pour ma part, je doutais si ce n’était pas tout ce déploiement de faste vénal et mercantile plutôt que la ferveur religieuse qui attirait cette foule accourue de partout. Angers, capitale de l’Anjou, est sise au bord de la Mayenne ; c’est une ville assez importante, fortifiée à l’ancienne de remparts et de tours. Les fossés secs sont très profonds et pour la plupart creusés à vif dans la roche. Une moitié de la ville est bâtie sur la rive droite de la Mayenne, c’est la Doutre. L’ensemble de la ville, perchée sur une hauteur, surplombe la rivière, ce qui, vers l’extérieur lui offre une vue splendide, en particulier depuis la Baumette, mais à l’intérieur, rend les rues mal pratiques. C’est ce à quoi Angers doit ce dicton :

basse Ville,
haut Clocher, riche putain et pauvre êcolier

. Le château, sis sur une hauteur, tient sous son contrôle l’eau et la Doutre ; il est aussi enceint de 17 tours, son aspect extérieur est celui de la Bastille à Paris, mais à l’intérieur, il n’offre rien de particulier à voir, si ce n’est la cage de la reine de Sicile, qui est une prison de bois, dont les dimensions intérieures sont, en hauteur, environ 7 pieds 1/4et, au plancher, un carré de 7 pieds 3/4 de côté, avec une grille fermée par de solides verrous de bois, en croisillons distants d’une paume l’un de l’autre et renforcée de ferrures des deux côtés.
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Cette cage est suspendue à environ 1 pied du sol. À l’intérieur, sur la droite, on voit encore un lit de planches. Foulques le Réchin, comte d’Anjou et dit roi de Sicile, s’est séparé en 1091 de sa femme Bertrade, l’une des filles de Simon, comte de Montfort ; Philippe Ier, roi de France, âgé de 35 ans et fort amoureux de cette femme non seulement l’avait enlevée à Tours, dans l’église Saint-Martin où elle l’attendait, mais encore s’était fait accoupler à elle par l’évêque de Bayeux, ce pourquoi il fut excommunié par le pape Urbain II et contraint de se séparer d’elle. Mais à la suite de cela, en 1103, le comte, afin de tenir la bride à ce bel oiseau volage et de le garder chez lui, l’a fait enfermer comme un perroquet dans une cage fabriquée spécialement à cette fin, et qu’aujourd’hui encore, dans un coin des sombres appartements, on montre aux visiteurs étrangers. C’est sans doute là une étrange et peu galante façon de traiter sa femme, mais on ne peut manquer de trouver ingénieuse cette invention du comte. Je crois que bien des messieurs, à Paris, auraient toutes les raisons de se débarrasser de leurs perroquets et de faire eux aussi agrandir leur cage de quelques pieds.
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Au cimetière de Saint-Julien se dresse une croix de pierre, dont la base, creuse, cubique, de 2 pieds 1/2 d’arête, une urne à l’origine, porte cette inscription suffisamment explicite :

VXORI
OPTIMAE
T. FLAVIVS
AVG. LIB.
ASIATICVS.


L’académie se trouve à l’extérieur de la ville, face au château. Près des Minimes il y a un mail, c’est-à-dire un mail d’agrément d’environ 410 pas, où chaque jour, comme à Paris, se montre tout ce qu’Angers compte d’élégances car, pour faire court, les visiteurs étrangers trouvent là toute sorte d’agréments, une chasse ouverte à tous, une grande liberté, une langue pure, une agréable conversation, et toute sorte d’exercices. Bien que l’endroit, en soi, ne puisse compter parmi les plus beaux, les voyageurs le fréquentent fort volontiers, car on y est un peu moins exposé qu’à Paris aux débauches onéreuses et aux dépenses inutiles, bref, quiconque ici a envie d’un tour de danse n’aura aucun mal à trouver les musiciens requis. Dans toute la région entre Angers et au-delà de Saumur, il y a tellement de carrières d’ardoise que non seulement les toits des maisons, en général, en sont couverts, mais que l’ardoise sert à bâtir les murs et le château mêmes.
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Les ardoisières d’où elles sont extraites, puis clivées et calibrées sont intéressantes à visiter. On en tire 3 sortes qu’on achète sur place pour 16, 25 et 30 sols le cent. L’ardoise de dimensions moyennes a 6 à 10 pouces de large et 11 de long ; les ardoises de ce format sont exportées jusqu’en Hollande. Outre cette sorte d’ardoises, on en trouve une autre, qui fait 6 à 7 pieds de long et 2 de large, et qui remplace les lattes de bois pour enclore les jardins et les champs, sans compter les marches d’escaliers et autres semblables éléments des bâtiments ; on peut tout fabriquer avec cette pierre. Dans le chœur de la cathédrale Saint-Maurice, à gauche, on peut voir entre autres le tombeau en marbre blanc de René, roi de Sicile et de Jérusalem et de son épouse AnneNote: Corfey écrit « Anne » par erreur, il a probablement voulu dire « Jeanne ». Jeanne de Laval fut la seconde épouse de René Ier d’Anjou. Corfey se trompe ici car il s’agit du tombeau de René et de sa première épouse Isabelle Ire de Lorraine.. Un lion est couché sous les pieds du roi, tandis qu’à ceux de la reine 2 chiens rongent un os. S’ils sont le symbole de la fidélité ou d’une mésentente survenue entre les époux, je n’ai pu le tirer au clair. Selon toute apparence, c’est une figure de la jalousie, comme en atteste assez ce vers bien connu :
‘dum Canis os Rodit socium quem diligit odit’. Ce cénotaphe est surmonté d’un grand tableau figurant une Mort en habit royal dont certains prétendent qu’elle est de la main du roi lui-même ; sous cette représentation on peut lire le cantique suivant :
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Regia Sceptra luis, rutilis fulgentia thronis
dum quondam Recolis pressa et nunc lubrica Cernis
Marcescunt flores, Mundi laudes et honores
gloria, fama levis, pomparum fastus inanis,
una parit Reges et Vulgus terra potentes.
Quod dedit haec Repetit, Mortalia cuncta recondit.
Mors dominis servos et turpibus aequat honestos.
unus erunt Cumulus Rex pastor (inersq)inersque peritus.


Les deux tours de cette église sont reliées entre elles par une galerie au-dessus de laquelle on peut voir une troisième tour dont l’érection semble tenir du miracle. Les cloches portent les dénominations et ont les dimensions suivantes :
Dans la tour sud
  • 1 _ Andreas 4.’84
  • 2 _ Mauricig 5.’34
Dans la galerie 
  • 3 _ Innocent ’6. 10.000 lb 1609
  • 4 _ Martin ’6.74 1572.
Dans la tour nord
  • 5 _ Renatus 3’975
  • 6 _ Maurillus 4415.
Sur l’ancien pont, désormais en ruine, se dresse une pyramide triangulaire sur le soubassement de laquelle on peut lire, sur un des côtés, cette inscription :

quid stas Viator et stupes refectum pontem _
ligno dedic Sublicium, lapide rediv aemilianum, quaeris
fortasse Caesam victim. perfecta sacrif_ operantem pontif
refectionis solemnia, habes pro vict aes publ. pro sacrif
vota pop, pro _ pontif virum opt gabrielem jovet ex
cognit Reg curatorem urbis cum graviss _ gabriele du
pineau Reg Consil p praevost. R hamelin Caus patr

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et jo Hubert d d _ dic modo solemniter Refectum pontem _
aeternitati _ Lod iusti gall et navare Regis christia
niss _ Felicitati _ Mariae Medicae Aug Reg Matr
provinciam Moderantis _ providentiae _ Mart bella II
or dd Reg eq torq Iuetoly princip et March Toarcensis
proregis _ Religioni _ ama doris de la porte sac. s. jo
hierosol Milit bajulivi et hospit urbi et arci praefecti
diligentiae _ Majoris et decurionum _ ad Splendor urb,
jucunditatem pop. Commoditatem itineris _ transi Viator-
pacatis Najadib Regi Reginae Matri proregi praef
curat dd _ bene precare et Cives ama _ anno dni
ↀ DC XXIII.


Sur l’autre côté se trouve la suivante :

perennitati _ gallorum dum rex lodoicus Sceptra gubernat
Justus et andegavos Mater Regina tuetur
dum prorex faustis clarus bellaius armis
andensis placidas patriae (Moderat)Moderatur habenas,
pontaeus tutam claris cum Civibus arcem
praefectus servat, (curatq)curatque joetius urbem.
auspicijs tantis omnique optatus abaevo
erectus pons hic annos Superabit et amnes

⟨*⟩

pontis novi novum opus Veteri Collapso ut primum
anno _ 1623 cum gab pinello reg consil p praevotio
R. hamelino Caus _ patr. et jo huberto dd usib pub
et Votis Restituendum loca _ vit probavit gab joetius
ex cogn Reg urb curator idem _ cum posterïoribus
ac R chotardo Reg Consil et R avelino dd _ noviss
perficien dum curavit ac sufficiendum anno d. 1624


Ce pont n’étant pas d’une beauté extraordinaire et, de surcroît, n’ayant pas résisté longtemps, on peut en dire à juste titre : ⟨* ‘erectum pontem hunc aetas Superavit et amnes’
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L’étendue de la ville le long de la rive est de 722 pas, mais la partie perpendiculaire au fleuve, la Doutre comprise, fait 940 pas – les quartiers de la ville de chaque côté du fleuve ayant la même largeur. À Angers, porter un masque est si courant que c’est le fait, non seulement des dames, qui protègent ainsi leur beauté, mais également des grisettes, qui les utilisent, sinon pour cacher leurs traits ingrats, du moins pour se donner l’air intéressant. Parmi les libertés que prennent les femmes, il faut relever celle de la baignade. Par ici il est habituel, en été, en particulier à la pointe, où la Mayenne conflue avec la Loire, de rencontrer dans l’eau des troupeaux de masques coiffés de fontangesNote: Coiffe ou coiffure des cheveux arrangés « à la Fontanges », du nom de la duchesse de Fontanges (1661-1681), maîtresse de Louis XIV.. Pour conclure, je signalerai encore qu’on trouve à Angers et en Anjou, au début de septembre, une incroyable quantité de mâcres, en latin tribulus marinus, un fruit sec farineux, comestible, dit encore châtaigne d’eau, muni de quatre épines en forme de chausse-trappe.
Le 3 septembre nous avons quitté Angers pour rejoindre Nantes par le fleuve. Mais ayant eu vent contraire et eaux basses, et comme, en plus, nos mariniers et compagnons de coche n’étaient pour la plupart que des femmes, nous achoppâmes bientôt contre un rocher et dûmes faire des pirouettes sur les bancs de sable, si bien que nous ne pûmes aller plus loin que Saint-Florent où nous prîmes logis à La Croix de Lorraine.
Enfin le 4, nous atteignîmes Nantes en Bretagne, où nous sommes descendus Au Bon Conseil. Bien que toutes les maisons ici soient mal bâties, on trouve à l’occasion quelques belles constructions, en particulier à la Carterie (reconstruite après avoir été incendiée) et à la Fosse où mouillent les navires de moyen tonnage,
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car les gros tonnages sont arrêtés dès Paimbœuf. Les rues sont plus larges mais bien moins propres qu’à Angers car il règne partout ici une intense activité, de plus, leur tracé est si irrégulier qu’on ne peut mesurer la largeur ni la longueur de la ville. Pour autant qu’on puisse en juger depuis la tour de la cathédrale, cette ville est à peine aussi grande qu’Angers seule, en excluant la Doutre. Il n’y a là d’autre fortification qu’une enceinte délabrée avec des tours. Le pont de pierre qui enjambe la Loire et ses innombrables îles de sable a une longueur de 1 230 pas et c’est apparemment en raison de cette inhabituelle longueur que ses deux côtés, aux endroits restés sans maisons ni boutiques, sont bordés de bancs de pierre. À la sortie du pont, une grosse tour à présent à moitié ruinée servait jadis à le défendre. Sur ce pont, comme c’était justement jour de marché, j’ai vu en grand nombre toutes sortes de poissons de mer étranges et même un dauphin au dos grisâtre et ventre blanc, qui mesurait bien 4 pieds de long. Le château, bâti au ras de l’eau, est défendu par quatre tours élancées et se trouve en bien meilleur état que celui d’Angers. Parmi les églises, la plus imposante est la cathédrale Saint-Pierre, dont le triple portail est plaqué de laiton. Les deux tours ont 283 marches de 5 pouces 3/4 chacune, soit environ 163 pieds de haut ; parmi les cloches, au son d’une agréable harmonie, les deux plus importantes sont : Louis, 6 pieds 6 pouces et 5 lignes de diamètre, d’un poids de 18 134 livres, et Jean, 6 pieds 1 pouce de diamètre, d’un poids de 15 520 livresNote: Les diamètres des bouches des cloches sont probablement indiqués en pieds du roi.. Aux Carmes on peut voir notamment le tombeau de François II, duc de Bretagne, ainsi que de son épouse
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Marguerite de Bretagne, tous deux finement sculptés en gisants de marbre blanc. Le duc a un lion à ses pieds, la duchesse un lévrier, l’un et l’autre présentant les armes de Bretagne. Ces animaux symbolisent la fidélité pour ce dernier, la magnanimité pour le premier. Les coussins de tête sont soutenus par trois anges. Sur les deux faces latérales du catafalque figurent les 12 apôtres, au chevet, 2 rois, aux pieds, saint François et sainte Marguerite, tandis qu’un ermite en marbre se tient sous chacun des deux saints. Aux 4 angles, figurent, en pied, quatre vertus cardinales, à savoir, Prudentia aux 2 faces (dont la postérieure est celle d’un vieillard), en robe monastique ceinte d’une corde nouée, de la main droite tenant un compas, de la gauche, un miroir ; Justitia, elle aussi en robe monastique, portant armure, à la main droite, un glaive et dans la gauche un livre où figure une balance ; Temperantia, également en robe monastique, une bride à la main droite, une horloge dans la gauche ; Fortitudo, casquée, dans la main gauche, une tour d’où elle extirpe un dragon de la droite. Tout l’ensemble est en marbre de Carrare à l’exception des socles en marbre noir. Outre les deux gisants nommés plus haut, ce tombeau contient les restes de Marguerite de Foix, seconde épouse du duc, ainsi que le cœur d’Anne de Bretagne, fille du premier mariage, qui fut deux fois reine de France. La maison de ville se distingue par un très beau triple portail d’ordre corinthien avec des piédestaux. La porte de gauche présente les armes de Bretagne, qui sont herminées, sous lesquelles on peut lire dans le marbre noir : ‘ante pudor quam te Violem’. Sur la porte de droite figurent les armes du
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duc de La Meilleraye, maréchal et pair de France, à savoir un croissant de lune également herminé avec cette suscription : ‘Monstrans insignia fatum’Note: Traduction : « Les insignes indiquent le destin ».. Outre les statues mentionnées plus haut, j’ai trouvé à l’intérieur de la galerie de l’hôtel de ville, face à l’arche du portail central, l’inscription suivante sur une pierre, scellée dans le mur, de 4 pieds de long par 1 pied 3 pouces de large :

NVMINIBVS AVGVSTORVM
DEO   VOLKANO
M. GEMEL SECVNDVS ET C. SEDAT. FLORVS
ACTOR VICANOR. PORTENS. TRIBVNAL. C. M. ⟨*⟩
LOCIS EX STIPE CONLATA POSVERVNT

.
Malgré l’importance du commerce du vin à Nantes, il est pourtant assez cher ; en revanche, le sel ne coûte que 3 sols alors que partout ailleurs en France il en vaut 10 à 12. Les Bretons se flattent de bénéficier pour cette denrée de notables privilèges lesquels, à mon avis, s’ils adoucissent leur sel, leur rendent le vin plutôt salé. Entre Nantes et La Rochelle, les routes sont par moments si mauvaises qu’on ne voit pas quel autre moyen de transport utiliser que le cheval, ou bien, pour ceux qui aiment leurs aises, la chaise à porteur ; quant à nous, qui pensions faire ce trajet par mer, le vent contraire nous a obligés à utiliser les messageries, avec lesquelles nous nous sommes mis d’accord sur un prix incluant voiturage et nourriture ;
le 7 septembre, après une collation à Aigrefeuille-sur-Maine, nous sommes descendus pour la nuit Au Pélican, à Saint-Georges, dans la province du Poitou.
Le 8 à midi, nous avons fait halte Au Cheval Blanc à Chantonnay ; à 3 lieues
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de là, à Pouzauges, se trouve une mine contenant, outre une grande quantité d’antimoine, un peu d’or et d’argent, mais désaffectée depuis quelques années. Nous avons passé la nuit À L’Escu de France, à Sainte-Gemme-la-Plaine. Aujourd’hui, nous avons passé toute la journée à circuler dans le Poitou et avons constaté que cette province présente un très mauvais habitat.
Le 9, nous avons traversé le marais de Charron, un trajet de 3 heures, contrée drainée à l’aide de quantité de fossés et de digues, un peu comme la Zipe et Purmerend en Hollande septentrionale, à ceci près qu’il n’est pas peuplé d’une paysannerie aussi florissante et cossue. Dans l’après-midi, nous avons atteint La Rochelle et pris logement Au Chesne Vert,
où nous avons consacré au repos la journée du 10. La Rochelle est située dans une petite contrée qu’on appelle le pays d’Aunis qui borde un golfe de l’océan ; on n’y trouve pour la plupart que de méchantes bâtisses basses ; pourtant, presque toutes les rues sont bordées des deux côtés par des galeries en arcades, un peu comme le marché de Münster en Westphalie. Sa fortification, par endroits, est bâtie à la Vauban, avec des fossés pour partie secs, pour partie inondés. Les ouvrages ne sont pas d’une hauteur remarquable, mais l’exécution en est d’une propreté incroyable, en particulier celle des portes et des corps de garde. En outre, devant la porte Dauphine, on travaillait à l’édification d’un nouveau ravelin, à l’élargissement du fossé principal et au revêtement du rempart avec de la pierre de taille blanche. Les régiments Périgord, Flandre et Oléron logeaient dans la place. Le port est très pratique et d’une taille moyenne, son entrée est défendue par 2 tours et barrée par une chaîne pour la nuit. La ville est quasiment circulaire et mesure 850 pas de la porte Dauphine jusqu’à la mer.
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La porte côté mer, communément dite la Grosse Horloge, présente sur sa façade extérieure, à côté des armes de France, cette inscription :

Ludovico XIIII _ Regum omnium terra marique _ potentissimo _
feliciter Regnante _ porta haec Maritima _ à saeculo
impervia patuit _ anno dni MDCLXXII

.
Devant la porte Saint-Nicolas, nous avons vu comment l’on tire le sel de la mer, à savoir par le procédé suivant : on amène l’eau dans une multitude de bassins quadrangulaires de 12 à 18 pieds de côté et d’un demi de fond, où le soleil l’évapore en un, deux ou trois jours en fonction de la chaleur, jusqu’à la formation des cristaux qui sont ensuite séparés de l’eau restante et rassemblés en grands tas ; chaque bassin produit environ un boisseau. D’autant sont moindres l’effort, le coût, l’installation, comparés aux mines de sel allemandes, d’autant est importante la différence de prix et de qualité. En outre, ce sel est très blanc alors qu’il est habituellement noir en France. À La Rochelle, à 2 heures, lors de la parade, nous avons assisté à l’exécution d’une condamnation à un passage simple sous les fourches caudinesNote: Les fourches caudines (Spießrutenlauf ou Gassenlaufen) sont entendues au sens propre comme châtiment corporel réel. formées par 200 hommes. Les 2 gaillards condamnés étaient coupables d’avoir mangé des raisins malgré l’interdiction. Chez les Français, moins la faute est estimée grave, plus à l’inverse elle est estimée infamante. Les piques étaient faites de verges d’osier, mais le plus bizarre, c’est qu’elles n’étaient pas tenues par un prévôt, mais par deux piquiers, armés de baïonnettes le long de la haie punitive. D’autre part, on recrutait activement dans la région.
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Les mousquetaires devaient tous avoir une taille d’au moins 5 pieds 3 pouces ; on complétait les compagnies, et tous les officiers supérieurs de la région regagnaient au plus vite leur régiment. Le bruit courait, parmi les Français, que cette fois-ci, le roi d’Espagne était mort pour de bon.
Le 11 septembre, nous sommes descendus à La Tremblade en chaloupe. Sur notre route, avons passé l’île d’Oléron ainsi que le fort du même nom. Un peu plus bas au sud de ce castel on peut voir émerger de la mer le rocher du Chapus qui est un castel rond que le présent roi a fait édifier sur un fondement de pierres de taille, avec des pièces d’artillerie tout autour d’un grand donjon. Ces 2 castels sont en quelque sorte les Dardanelles de la France ; au passage, nous avons croisé 4 beaux navires de guerre français. Après avoir pris une légère collation À l’Enseigne d’Amsterdam, à La Tremblade, nous nous sommes mis en selle pour arriver à 11 heures du soir à Royan ; là, descendus Au Chesne Vert, nous n’avons pris que le temps du repas et, nous réglant sur la marée,
sommes repartis à 3 heures dans la nuit du 11 au 12 pour remonter la Garonne à la voile, en chaloupe. Mais le vent étant tombé et l’eau ayant baissé, à 9 heures, nous avons jeté l’ancre près de Castillon, du nom d’un vieux château en ruine, pour reprendre le cours de notre voyage à 11 heures, par vent favorable, et arriver enfin à 7 heures du soir à Bordeaux, où nous prîmes logis Aux Trois Pigeons. Bordeaux, qui affecte la forme d’une demi-lune, est une belle ville, celle, avec Paris, qui m’a le mieux plu. La plupart de ses rues sont larges et rectilignes,
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et ses maisons très bien bâties en pierre de taille blanche. Sur la rive du fleuve, hormis le château Trompette, la ville s’étend sur 1 111 pas de longueur : le château, d’un bastion à l’autre, mesure 202 pas. En cet endroit, la Garonne, qui porte une grande quantité de navires, est très large et profonde et les mouvements de la marée y sont très sensibles. Le port abrite en permanence d’innombrables navires et le très florissant commerce maritime est à l’évidence à l’origine de l’arrogance de cette bourgeoisie commerçante, frondeuse et encline à la révolte au point que cette citadelle, dite Trompette, parut insuffisanteNote: Dans l’original allemand nicht bastant : de l’italien bastare : suffire. pour lui tenir la bride haute et qu’il fallut élever encore 2 autres citadelles garnisonnées, à savoir Château dur et fort Louis. Pour le reste, la fortification de la ville consiste seulement en de médiocres remparts et quelques fossés secs. Ce château Trompette est un rectangle à 4 bastions d’angle et 2 plateformes ; il est non seulement revêtu de pierre de taille sur ses faces extérieures mais encore d’une architecture dorique sur tout son pourtour intérieur. Il s’y tenait un élevage de sangliers domestiques et son fossé servait aussi de parc à gibier, peuplé en particulier de cerfs. Jadis Bordeaux possédait de très magnifiques cloches, mais elles furent réquisitionnées lors de la rébellion et se trouvent désormais au château Trompette, refondues en de superbes canons. Près de la cathédrale se trouvent la résidence et les jardins de l’archevêque ; 2 sphinx sont allongés sur des piédestaux au pied de l’escalier,
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portant les inscriptions suivantes :

Calviniana haeresi – uti
Mortifera Sphinge – in toto galliarum – imperio penitus –
extincta a Rege – cht:mo LVD. Magno – Semper augusto –
et pio.
Memoriam tanti – meriti erga deum – et ecclesiam lud _
de Bourlemont arch – burd aquit. primas – hoc
diagrammate – consecravit ann d. MDCLXXXVII


Dans la petite avant-cour de l’hôtel de ville, à main gauche, on aperçoit un vestige antique scellé dans le mur, à savoir 2 bustes portant cette inscription :

D.M.
TARQVINIAE FAST
NAE M. CALVEN
SABINIANVS VIV
SIBI ET CONIVGI



Plus avant, dans l’autre cour, à droite, se trouvent 3 niches abritant encore 2 statues antiques de marbre blanc grandeur nature ; mais comme elles n’ont plus ni mains ni tête, je n’ai pas su qu’en faire. Auprès d’elles, sur un piédestal, une ara Note: Du latin ara, ae (n. f.) : autel. en marbre blanc, de trois pieds de haut, consacrée à l’empereur Auguste, retrouvée dans le fossé du château Trompette. Sur le devant du troncoNote: De l’italien tronco (n. m.) : tronc. Ici dans le sens de « socle »., on peut lire :

AVGVSTO SACRVM
ET GENIO CIVITATIS
BIT. VIV.



À l’arrière on voit une corona civicaNote: Du latin corona, ae (n. f.) et civicus, a, um (adj.) : une couronne civique romaine., à gauche une patèreNote: Du latin patera, ae (n. f.) : coupe d’offrandes. et à droite un simpulumNote: Du latin simpulum, i (n.) : louche, ustensile de libation païen., deux objets rituels gravés en bas-relief. Sur le piédestal
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est gravée cette inscription commémorative :

Hoc annosum
Marmor in arce Tropeita pulvere et sordi_bus obsitum
impetrarunt à jac Matignono franciae_ Marechallo
et Civitatis Majore Gr Mulet, F Bonalgues
p. desaigues. j Thalet. j guichene. j. labat _
jurati burdigalenses (praefectiq)praefectique urbis et g de Lurbe _
R pichon Sindicus et Scriba Civitatis et hic in _
Memoriam antiquitatis et nominis Vivisci _ locandum
Curarunt ↀ IↃ XCNote: L’original allemand montre deux C inversés désignant « 1000 » et « 500 », donc « 1590 ».

. À l’extérieur de la ville, au faubourg Saint-Seurin, on peut encore voir la moitié d’un amphithéâtre, lequel possédait 2 entrées, 64 arches, mesurait 77 pas de long sur 56 de large. Les murs, faits de couches alternées de moellons et de briques, n’ont que 3 pieds d’épaisseur. Les galeries, qui ont 11 pieds de large, ne semblent pas avoir été voûtées mais plutôt étayées par des madriers. On appelle communément ce monument le palais de Gallien ; de nos jours, on n’y peut voir d’autre spectacle que celui d’écorcheursNote: Dans le sens actuel d’« équarrisseurs ». qui de temps à autre viennent s’y disputer les dépouilles d’un âne, d’un bœuf ou d’un cheval. J’ai également remarqué dans la rue aux Peogon, près du Château dur, un pozzoNote: De l’italien pozzo (n. m.) : puits., dont la margelle est constituée d’une seule pierre, représentant sur tout son pourtour de nombreuses figures gravées en bas-relief et qui ressemblent fort à une scène de sacrifice à Esculape ; une autre pierre semblable se trouve aussi devant l’église Saint-Pipolin,
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de même aussi que dans les jardins de M. de Sale, conseiller au parlement (qui appartinrent jadis, ainsi que la maison, à M. Florimond de Raemond, auteur de l’ouvrage De ortu, progressu et interitu haeresum. Ces vestiges ont tous environ 3 pieds de diamètre et M. Scruder, un amateur de curiosités antiques, les tient pour des fragments de colonnes païennes. Dans ce jardin on trouve aussi, parmi toutes les antiquités présentes, deux cippes, la troisième étant encastrée dans un mur, avec ces inscriptions :

D. M.
ET MEMOR.
M. VAL CHA„
RIDEMI C R
V VIENN IB
SE SIBI VIVS
ET SVIS
POSVIT

D. M.
ET MEMOR
VAL IVLIENAE
CONIVGI VAL
CHARID CRV
VIENNENSIS ⟨*⟩
M VAL CHARI
DEMVS VIVS
POSVIT.

M. IVLIO. C. F. VOLT
SEVERO
EX TESTAMENTO.


À proximité de la porte de Jovis (porte du dieu Jupiter), à l’angle d’une maison récemment construite, on peut lire, côté rue, l’inscription suivante :

D. M
Et MEMORI„
AE LUCRETI
FIDELIS

Le 16 septembre, nous avons pris la poste fluviale pour remonter la Garonne jusqu’à Saint-Macaire, non loin de Langon. Nous avancions fort lentement car le bateau était très chargé et le vent nous était le plus souvent contraire. Mais la chance, pour nous distraire, nous avait offert la compagnie d’une sirène de l’opéra de Paris, laquelle, de sa jolie voix,
[123]126
nous fit passer le temps avec divers airs d’opéra ; par ma foi, Ulysse même eût-il été à bord parmi nous, il n’eût point luté ses oreilles.
Le 17 à midi, nous avons fait halte à Tartifume, qui est un bourg. On nous y a servi une cuisine au fumet si peu ragoûtant que nous n’avons presque pas pu avaler un morceau. Ce déplaisir nous fut assez bien compensé par notre sirène qui, bravement, fit de nouveau tinter sa voix. Nous avons pris nos quartiers de nuit à Couthures-sur-Garonnne, non loin de Sainte-Bazeille, dont la Garonne a emporté l’église.
Le 18, nous avons déjeuné à Marmande, une petite ville où, en l’an 1674, fut transféré le parlement de Bordeaux pour punir la grande ville de sa rébellion jusqu’à ce que, faisant sa soumission, elle se fût montrée digne de le récupérer. Nous avons passé la nuit à Monheurt, un village misérable où l’on nous a servi une collation à l’avenant. Il n’y avait pas une auberge capable d’assurer le gîte et le couvert à notre compagnie. Et la plupart des villages de cette région, le Bazadois, sont du même tonneau ; pourtant, le sol y est excellent et fertile et l’on ne s’étonne pas d’y trouver des figuiers poussant à foison, comme en Allemagne le saule à osier ou le sureau. Il n’est pas rare que les paysans ornent leur jardin de haies de lauriers roses. La terre est si meuble qu’on la retourne à la charrue sans roues, à l’araire, que les bœufs,
[124]127
après le labour, rapportent à la ferme, suspendu à leur joug, comme dit le poète :

aratra jugo referunt Suspensa
iuvenci

. Dans tous les villages, on se préparait aux vendanges, lesquelles par endroits avaient déjà commencé. On se réjouissait de tout cœur de cette particulièrement belle saison, de bon augure pour les meilleurs espoirs d’abondante récolte.
Le 19 septembre nous atteignîment la ville d’Agen, capitale de la province de l’Agenois, où le régiment de Langallerie, cavalerie, se trouvait en garnison. La belle image de cette ville que nous avions conçue en chemin d’après les dires des Français s’évanouit dès que nous mîmes le pied à terre, car il n’y a absolument rien à voir par ici. L’église de Saint-Macaire a été bâtie au IVe siècle, elle a cette inscription [A☧W] ou monogramme du Christ (apparu dans le ciel à Constantin le Grand à la veille de sa bataille contre Maxence) gravée dans la pierre du mur voisin du chœur, de même que 4 tombeaux placés devant l’église, ainsi que 2 pierres tombales de vieilles sépultures qui se trouvent dans le cloître de cette même église, elles aussi marquées de ce même monogramme. Je n’ai pu m’empêcher de recopier dans ce même cloître la très pieuse épitaphe suivante :

Iste Tholetanae fuit archidiaconus urbis
Stirpe Satis clara, Moribus eximius
Natus in historijs florentibus annis
nunc, que promeruit, X p s ei tribuit
Ergo qui legis hec Mont asini memoresto
exsolvendo pias funeris exequias

[125]128
Cela semble remonter aux premiers temps du christianisme. Mais en l’absence de nom et de date, j’ai consulté M. Benaisier, le chanoine de cette église et amateur de curiosités antiques, lequel a prétendu qu’il doit s’agir là d’un Morosini du XIe siècle, soit de l’époque du deuxième concile de Clermont. Je lui opposai donc que le personnage ne se nommait pas Morosini, mais devait s’être appelé Montasini, soit, en bon allemand, Bergesel ; enfin, qu’il se fût agi d’un âne français ou italien, il n’a certes pas eu sepultura asiniNote: L’expression « sépulture d’âne » vient de la Bible, Livres prophétiques, Jérémie, 22,19 : « Il sera enterré comme on enterre un âne ! Il sera traîné et jeté loin des portes de Jérusalem » (Bible de Jérusalem, Paris, Les éditions du Cerf, 1992). Par les termes « sepultura asini », « sepultura asinina », « sepultura asinaria » on désignait tout au long du Moyen ge et des Temps modernes l’enterrement d’une personne considéré ingrate et exclue par la société.. Beaucoup d’étrangers viennent lire l’épitaphe de Jules César Scaliger à l’église des Augustins. Elle consiste en une plaque de laiton d’environ 1 pied 1/2 en hauteur et en largeur, fixée dans la pierre sous le maître-autel, à sa droite, et dans laquelle sont gravées les armes de Jules César Scaliger, à savoir une aigle double tenant dans ses serres une échelle à 5 échelons. Au-dessus, un casque avec couronne royale est surmonté d’un crocodile entouré de l’inscription :

iosephus scaliger _ hoc monimentum posuit _ anno domi
1654 _ memoriae aeternae proavi

– et sous les armes :

iulij Caesaris Scaligeri _ quod fuit

. Et sous la plaque, gravé dans la pierre :

HIC IACET PRINCIPVM
VERONENSIVM. NEPOS. ET
HERES.


Que la maison des Scaliger soit issue d’une famille noble de Vérone, c’est semble-t-il confirmé par ceci : on trouve à proximité de là les armes sculptées dans la pierre, à savoir une couronne et un sceptre, accompagnées des mots : ‘Fuimus troes fuit ilium’.
[126]129
Ayant toujours rencontré vent contraire en remontant la Garonne entre Agen et Toulouse, ce trajet nous a pris 5, 6 et jusqu’à 8 jours, alors qu’elles ne sont distantes entre elles que de 14 lieues. C’est pourquoi nous avons troqué ce moyen de transport contre un plus rapide : des chevaux de louage ;
avons fait halte à Lamagistère, avons passé une petite ville, nommée Valence, et dormi à Castelsarrasin, à l’enseigne de Saint-Pierre-l’Apôtre, dans le Languedoc. Au milieu de la nuit, il y a eu une grosse alarme et chacun croyait qu’un incendie s’était déclaré. En fait, on avait attrapé quelques voleurs qui avaient cherché fortune à la faveur de la nuit et bien vite trouvé l’infortune au cachot.
Le 22 septembre à midi, avons fait halte au village de Grisolles, et sommes repartis le jour même pour Toulouse où nous avons pris logis Au Rocher, dans le faubourg Saint-Étienne, près du canal. Toulouse, ou Tolosa Volcarum Tecto sagorum urbs, est une ville élégante d’origine très antique. Toutes les maisons ainsi que les églises et les remparts de la ville sont en briques. C’est pourquoi les Goths en ont fait leur capitale et on dit qu’elle tient son nom et ses origines de Tolo, de la lignée de Japhet. Elle est de forme ovale. Son grand diamètre, de la porte Narbonnaise à la porte Saint-Michel, par la rue Grande, mesure 1 372 pas+ +son petit diamètre, du pont Neuf au faubourg Saint-Étienne, mesure 580 pas. Le plus éminent des monuments qu’on puisse voir ici est l’hôtel de ville, qui porte le nom romain de Capitole et qui est bâti un peu sur le modèle du Capitole de Rome. Dans sa cour intérieure, à droite du portail d’entrée, on nous a montré sur le mur le sang du duc de Montmorency, qui fut décapité en cet endroit. Dans la salle à main droite – dite le Grand Consistoire – on trouve, fixé sur une porte, une plaque en métal
[127]130
avec l’inscription suivante de ludis floralibus :

EPITAPHIVM. CLE ISAV.
CLE ISAV. L. ISAV. F. EX PRAECLARA ISAV
FA. QVVM IN P.P. COELI OP. VITAM DE LEGI
CAST. Q. ANNIS. L. VIXI. FOR. FRV. VINA
PISCA ET HOLITO P. S. IN PVB. VSVM STA„
TVIT C. P. Q. T. L.G. HAC LEGE VT QVOT
ANNIS LVDOS FLO. IN AEDEM PVB. QVAM
IPSA SVA IMPENSA EXSTRVXIT CELEBR„
ENT. RHOSAS AD M EIVS DEFERANT
ET DE RELIQVO IBI EPVLEN QVOD SI
NEGLEXE SINE ↃO FISCVS VENDICET
CONDITIONE SVPRADICTA H. S. V. F. M.
VBI. R. I. P.   V. F.

En dessous sont représentées quatre fleurs, à savoir une ancolie, une rose, une camomille et un ceriops. À proximité, dans une autre salle – dite le Petit Consistoire –, est gravé au-dessus de la cheminée, dans du marbre noir :

VIDEANT CONSVLES
NE QVID DETRIMENTI
RESPVBLICA CAPIAT

À l’étage se trouve une grande salle, dite la chambre des Illustres ; on y voit sur tout son pourtour quantité de bustes d’hommes de Toulouse connus de par le monde, chacun d’eux portant une brève inscription dont j’ai relevé rapidement le plus grand nombre des plus anciennes :
  • .1. Antonius primus Tolosae natus _ Romae senatoriam
    dignitatem sub Nerone adeptus _ Vespasiani partes _
    Contra Vitellium secutus _ Roma capta oppresso Vitellio _
[128]131
  • orbis imperium _ quod sibi legionum favore offerebatur _
    Vespasiano asserere maluit.   tac. et sue
  • L. statius Sive surculus Sive ursulus _ Tolosas Romae (2
    Sub Nerone Rhetoricam _ celeberrime docuit.   euseb in chron
  • AEmil. Mag. arborius _ Tolosae Rhetor _ Constantini fratres (3
    hac in urbe _ literas docuit _ (Constantinopoli)Constantinopolim accersitum
    gratissimi _ principes divitӱs _ et honoribus Cumularunt
    auson in Rhet.
  • Victorinus Tolosae Rhetor _ vastata à Vandalis patria _ italiam (4
    Migravit apud Thuscos _ ibique Sedit eloquentia _ et literis
    clarus rutil in itiner
  • Theodoricus 1 Tolosae Rex _ cum littorium _ Romanorum (5
    ducem ad hujus urbis _ obsidionem proficis Centem _ debellasset
    et in triumphum _ duxisset in campis _ catalaunicis _
    attilae Victor occubuit. orn[?].
  • Theodoricus II Tolosae Rex _ eximie clarus _ clementia in suos _ (6
    fortitudine adVersus hostes, iustitia erga omnes _ ad
    Romanum imperium avitum evexit _ debellatum in
    hispania Rixiarium _ intra ditionis Suae fines coercuit
    ex idact sidon. apol.
À l’extrémité de cette salle se trouve un joli buste de Louis le Grand avec cette inscription :

Anno salutis MDCLXXIIIL _ Regnante Ludovico XIIII _
Semper invicto _ senatus principe Caspari de fieubet _
hanc porticum instaurari _ et illustrium Tolosatum _
iconibus ornari Curarunt _ octoviri Capitolini _
bernardus de jean. bernardus albert _ andreas Marrast.
paulus Tiffy _ guillelmus Cantuer . antonius Crozat _
antonius Vesian. germanus lafaille

[129]132
À l’autre extrémité, directement en vis-à-vis, se trouve cette inscription :

Vivorum (quoq)quoque saluti consulu _ ere eximiae aquae ductu
incaepto _ Vicatim Civibus dividendae quae _ res a Majoribus
nostris excogita ta Sed neglecta aut desperata _ nunc
tandem ad optatum exitum _ pervenit. adeo nihit non
potest _ efficere patriae amor , sic alio _ rum immortalitati
prospexere _ pariter et suae.


Parmi les églises, les plus importantes sont la cathédrale Saint-Étienne et celle de Saint-Sernin, du nom du premier évêque de Toulouse, martyrisé en l’an 70 sous NéronNote: Cette indication de Corfey semble erronée car saint Sernin est mort vers 257 apr. J-C.. On nous a montré son tombeau qui se trouve derrière le maître-hôtel, au-dessus de la crypte aux reliques qui recèle de nombreuses dépouilles mortelles, parmi lesquelles, selon certains, celles de 5 apôtres. Devant la porte Montgaillard se trouve l’École royale d’équitation. Sur son portail, on peut lire le carmenNote: Du latin carmen, inis (n.) : poème. suivant :

Hic pacis ludos et belli exordia discunt
 Nescius artis eques nescius artis equus
sicque parant Magni Lodoici augere triumphos
 si toties Victus foedera Rumpat iber.
anno 1684.

.
Le pont Neuf, qui enjambe la Garonne, a été bâti sur le modèle du pont Neuf à Paris ; il est très beau et large de 12 pas ; de chaque côté il est bordé d’un trottoir de 2 pieds de haut et 3 pas de large. Il fait 143 pas de long et repose sur 7 arches ; il se termine par 2 pavillons reliés entre eux par un arc de triomphe d’architecture dorique en pilastre sur lequel on peut lire l’inscription suivante :
[130]133

an. restaur. salut.
M DC LX VIII
Qui dedit oceano, docuit te dulce garumna
ferre jugum, primusque tuas compescuit undas
hactenus inviso iungens tua littora ponte.
hoc opus incaeptum desperatumque pependit
donec eum Regem felicia saecla tulerunt
qui tam magnificam posset mirante tholosa
tandem construere et cervici imponere Molem.


Un arbuste verdoyant avait poussé sur la corniche masquant cette inscription. Le concierge refusait de le faire abattre ou de permettre aux étrangers de pouvoir la lire depuis la galerie, si bien qu’on ne pouvait pas voir ces vers dans leur intégralité ; cela ne faisait que renforcer notre désir de les déchiffrer. On faisait partout ici grand bruit d’une cloche de la cathédrale, baptisée Cadillac, dont le son était si percutant et si perçant qu’il provoquait des malaises chez les femmes enceintes, et qui s’était brisée ou bien plutôt fêlée du fait de son propre zèle. Je l’ai donc examinée de près et constaté qu’elle était très ancienne et d’un diamètre de 7 pieds et 2 pouces 3/4, mais n’ai pu y découvrir la moindre ébréchure, en revanche, j’ai trouvé qu’on l’avait munie d’un battant, ou langue, qui eût été encore de trop faible taille pour une cloche inférieure d’une octave. À Paris, Rouen, Angers, à Herford, Cologne et Münster, il existe des cloches de même taille, voire plus grosses.
[131]134
Si ce qui est rapporté plus haut est vrai, la seule conclusion à en tirer, c’est que les femmes de Toulouse sont d’une complexion extraordinairement fragile. Pour finir, hors de la ville, dans les faubourgs, nous avons encore observé l’une de ces machines bien commodes (qu’on rencontre communément par ici) qui puisent l’eau des sources pour en irriguer les jardins.
Le 24 septembre, nous avons mis à profit la commodité du fameux canal, fait halte à midi à l’écluse de Négra, et après avoir passé aujourd’hui 17 écluses, sans compter les cinq qui jalonnent Toulouse, nous avons dormi à Castelnaudary.
Le 25, étions pour midi à l’écluse de Béteille, le soir avons pris logement à Trèbes. Aujourd’hui, nous avons passé 22 écluses.
Le 26, midi à La Redorte et le soir à Le Somail, où une auberge a été installée tout exprès au bord du canal. Aujourd’hui, nous avons passé 11 écluses et commencé à voir de plus en plus d’oliveraies.
Le 27, comme Narbonne n’est qu’à 2 heures d’ici, et n’ayant pu trouver de chevaux, notre envie de visiter cette ville était si forte que nous avons décidé de nous y rendre à pied, et cette promenade nous a semblé d’autant plus facile que le trajet nous faisait traverser nombre d’oliveraies, de champs de romarin et d’autres plantes aromatiques. La ville est l’une des plus anciennes de toute la France ; colonie de Jules César, elle est dite aussi Narbo Martius ainsi qu’en témoigne
[132]135
cette inscription :

Martius hic Narbo Braccatae gloria
gentis

. Ses rues sont étroites et irrégulières, les maisons n’ont pas belle mine, certaines d’entre elles ont toute apparence d’être fort vieilles. Elle est fortifiée de bastions avec casemates dont certains circulaires et entourés de fossés secs. Un canal relie directement la ville à la Méditerranée. La ville ne compte que quatre portes, dont 2 sont de construction récente : à savoir la porte des Doctrinaires, appelée communément porte aux Barques, avec côté interne cette inscription :

LVDOVICO MAGNO
junctione Marium
Commercio Restaurato
praef et coss pp
MDCXCIX.


Sur le côté externe on lit :

Quod felix faustum quesit
tantae nuper Civitati, tutae iam
Ludovici Magni praesidio,
domitis hostibus, propagatis
imperӱ finibus, pacato orbe
quarta haec porta constructa est
anno MDCXCIX


L’autre porte récente, appelée porte du Séminaire, affiche sur le côté externe :

ditandis ac delectandis civibus
aedificata anno MDCXCI.

Sur la place du marché, à l’angle du palais de l’archevêque, se trouve le plus beau témoignage de l’antiquité de cette ville, à savoir une pierre portant l’inscription païenne suivante :
[133]136

 T. statilio Tauro
 L. Cassio Longino
 cos XI[?] octobr.
 Numini augusti Votum
 Susceptum a plebe Narbo„
 nensium in perpetuom.
Quod bonum faustum felixque sit imp. Caesari
divi F. augusto. p. p. pontifici Maximo tri. potest
XXXIIII. Coniugi, liberis. gentique eius. Senatui
populoque Romano et Colonis incolisque
c. i. p. n. m. qui se numini eius in perpetuum
colendo obligaverunt. plebs Narbonen„
sium aram Narbone in Foro posuit ad
quam quot annis VIIII K octobr qua die
eum saeculi felicitas orbi terrarum
rectorem dedit, tres equites Romani
à plebe et tres libertini hostias singu.
las inmolent et Colonis et incolis ad
suplicandum numini eius thus et VINVM
de suo ea die praestent et VIII. K. octobr.
thus. vinum colonis, incolis item prae„
stent. K quoque ianuar thus et Vinum
Colonis et incolis praestent VII quoq.
idus ianuar. qua die primum imperium
orbis terrarum auspicatus est. thure
Vino supplicent et hostias Sing in„
molent et Colonis incolisque thus Vi„
num ea die praestent.

[134]137

et pridie K. junias quod ea die T. statilio
Tauro. M aemilio Lepido cos. iudicia
plebis decurionibus coniunxit. hostias
singul. immolent et thus et vinum ad
supplicandum numini eius Colonis et
incolis praestent _
exque ӱs tribus equitibus rom : : : : :
libertinis que : : : : : : : : : : : : : : :


Sur les autres côtés :

PLEBS narbonensis
Numinis augusti di
cavit ARAM[?] : : : : : :
: : : : : : : : : : : : :
: : : : legibus iis q. i. s. s.
Numen Caesaris aug. p. p. quando tibi
hodie hanc aram dabo dedicabo„
que his legibus hisque Regioni„
bus dabo dedicaboque quas hic
hodie palam dixero VTI INFIMUM
solum huiusque arae titulorum„
que est. Si quis tergere ornare
reficere Volet. quod beneficij
Causa fiat, ius fasque esto sive
quis hostia Sacrum faxit qui
Magmentum nec protollat id„
Circo tamen probe factum esto si
quis huic arae donum dare, au„
gereque Volet. licito, (eademq)eademque.
lex. ei dono esto quae arae est.

[135]138

Ceterae leges huic arae (titulisq)titulisque.
eadem sunto. quae sunt arae
dianae in aventino hisce legi„
bus hisque Regionibus sic uti
dixi hanc tibi aram pro imp.
Caesare aug. p. p. pontifice maxi„
mo tribunicia potestate XXXV
Coniuge, liberis genteque eius
Senatu populoque R, Colonis
incolisque Col. iul. patern. narb.
mart. qui Se numini eius in per„
petuum Colendo obligaverunt
doque dedicoque uti Siens Volens
propitium


Tout proche, sur le mur de ce même palais, sous une voûte dans une petite ruelle, se trouve encore une autre grande pierre encastrée provenant de l’entablement extérieur de l’église avec cette inscription :

DO ET XPO. miser. ane. lim. hoc. C L K T E anno IIII CS
valentiniano aug. VI. III K ID XVIIII anno EPTUS RVSTI


Au milieu de la pierre :

Rusticus EPS. EPI bonosi filius
EPI aratoris de sorore nepos
EPI Veneri Soci in monasterio
con prb eccle Massiliens
anno XV eptus Sui d. ann VIII id OCB
C VRS prb HER met diac E eor Seq tib.

[136]139

caep depon pariet eccl dud exustae 2)
XXXVII d. quad. in fundam poni Coepi
anno II. VII id octobr absid p. f montanus subd.
Marcellus gall. pref di cultor prece
exegit epm hoc ons Suscip impendia
necessar Repromittens quae per


bienn. administ epi VENERI Sol. c. 3)
Suae prebum artifi B. cpi dynami L.
Merced Sol D.C. oresi . c.c.
ad oper ECETR sol. i d. agroeci
et de Coni A
hinc oblat Sci Solut


Au-dessus de cette inscription se trouve la suivante, gravée dans du marbre noir :

petrus Cardina„
lis Bonsius arc„
hic piscobus Nar„
bonensis Reposuit
anno christi
MDCLXXXII.


Une autre belle inscription ci-dessous, dans du marbre blanc, peut être vue à l’hôtel de ville :

L. aemilio L. F. p.ap. arcano
trib mil leg XI. gem. et trib.
mil. leg. I minerv. item trib.
mil leg. II. aug. omnibus hono„
ribus in Colonia sua Funct
adlecto in amplissimum
ordinem ab imp. Caes:

[137]140

Hadriano aug. IīīīīI[?] vir.
equitum Romanorum (CVRON)CVRIONI
quaestori urbano trib
plebis praetori desginat
L. aemilius Moschus IīīīīI[?] vir
aug. patrono optumo post
obitum eius inlatm arcae
Seviror ob locum et tuitio„
nem Statuae HS N IHI
L. DD IīīīīI[?] viror.
et sportuns dedicavit XIII.


Non loin de l’hôtel de ville, à l’angle d’une maison d’un particulier, on peut voir les inscriptions païennes suivantes :

. ANCHARIO ASCLAE.
IVLIAE SECVNDAE VXORI.
ANCHARIO AMPHIONI FRATRI
OCTAVIAE ARCVSAE VXORI.

T. POMPEIVS
VENVSTVS. ET
ARTORIAE C. F. PROCVLAE
VXORI. T. POMPEIO
PROCVLO F. POMPEIAE
VENVSTAE F. ET : : :



Je crois qu’on trouverait difficilement une autre ville qui présente encore autant d’inscriptions que celle-ci, car ici quasiment chaque pierre des courtines et bastions (tous revêtus de pierre) est un vestige antique. On trouve quantité de bas-reliefs, de ruines architecturales, pour la plupart d’ordre dorique, des autels, des stèles funéraires et une quantité incroyable d’inscriptions, dont les pièces majeures sont disposées en rond sous le cordon. Je n’ai pu ajouter que quelques-unes de ces inscriptions, à savoir les plus lisibles, le manque de temps m’ayant empêché d’en transcrire plus.
[138]141

L. HORTENSIO
EP. CONIO
IVLIA HERACLEA

LVCRETIA
L. F. MAXVMA.
VIVA SIBI ET
SVO CONIO
L. DIPILLO. VIRO
I. E. H. N. S

T. HISTRIONI
ORNI ANA C O
NI VNX VIRI AMANT
VIRO ET FRATRE

C. ENNIVUS C.
FARVLA
VIVOS SIBI ET
SVEIS FECIT
P. Q. XV.

L. MAECIVS L. F.
PAMPHILVS
HIC EST SEPVLT
ET. MARCIVS
SAPPO.

DIS
MANIBVS
IVLIAE L. F.
PROCVLAE
TI. CLAVDIVS
T. VALAMVS
VXORI
BENE MERENTI

L. APRONIVS PHRASTES
SIBI ET VXORI TITAE LIBERTAE
VIVVS FECIT.

VIV.
POMPEIA
LEPIDAE. L. SECA
O. T. POMPEIO
CELADO. E. SVO
H. M. H. EIVS
I. N. F. R. C. N. T. E. P. XV.

IVLIA. C. F.
MAXSVMA
SIBI ET. T. IVLIO
EIVS ET. L. FILIO.

C. MANLIVS. C. F
PAP. RVFVS VMBER
EX S. D. E CVRIA
LICTORVM VIATORVM
QVAE EST. C. I. p. N. M.
FECIT SIBI ET SVIS

P. POLLIVS
PANCARP
LIB MVRRN.
SIBI ET
POLLIAE
VRBANORVM
CONTVBERN
V. P. POLLIO
PELIO ET
V. POLLIAE
PRIVATA
MAEM.

[139]142

V.
T. CVRTILIVS
AESOPVS SIBI
SET. IVLIAE
AESTHESI
H. M. H
N. F. P.
N AGROR.

VIV.
AVERATIVS
ET Q. F. VOL. FRONTO
ET FABIA L. F.
FACVLLA VXOR
P. XV.


L’empereur Auguste a semble-t-il accordé de larges privilèges et d’importantes franchises à la ville, c’est ce dont témoigne le bas-relief qui orne la façade de l’église des Bénédictins, représentant 2 bouquetins tenant un pileus libertatisNote: Du latin pileus libertatis : le bonnet des esclaves affranchis.. Pour finir, comme tout voyageur de passage à Narbonne, nous n’avons pas manqué d’aller voir la grenouille de Saint-Paul, qui n’est rien d’autre que cet animal taillé en relief sur le fond d’un bénitier de marbre blanc.
Le 28 septembre, nous avons traversé en bateau une hauteur appelée la montagne du Malpas, qui a été percée par une façon de tunnel voûté de quelque 200 pieds, de manière à continuer le canal. Mais comme par endroits le terrain s’éboulait et s’effondrait, il a fallu apporter sur la moitié de la voûte un très habile soutènement de bois. Vers midi, sommes arrivés à Béziers, une coquette petite ville sise sur une colline ; après avoir encore passé 5 autres écluses, nous avons atteint Agde dans la soirée et pris logis Au Cygne. Pour revenir sur ce canal, il faut bien admettre qu’il s’agit là d’une véritable prouesse. C’est le père de l’actuel président Riquet qui a mené à bien cette vaste entreprise. Le dénivelé du terrain a obligé à construire entièrement en pierre de taille ces 62
[140]143
écluses dont certaines sont assorties de sas ou bassins doubles, triples et parfois quadruples ou même octuples. Le tableau suivant est un relevé précis des noms et hauteurs de ces écluses.
Noms et hauteurs des écluses du Grand (Nous donnons en note, lorsque nous l’avons identifiée, l’orthographe actuelle du nom de l’écluse.) Canal :
1. ambouchure de garonneNote: Embouchure de la Garonne.9’ de haut
2. l’escluse de BirninsNote: Écluse de Béarnais.9
3. st. RochNote: Écluse de Saint-Roch.9
4. Matabeuf9
5. Bayard9
Chacune estimée approximativement d’une hauteur de 9´.
6. Castanet12
7. VieNote: Écluse de Vic.9
8. MontgiseardNote: Écluse de Montgiscard. pass 10
9. Ticail ou aquavivosNote: Écluse de Ticaille ou Ayguesvives.14
10. le sanglierNote: Écluse du Sanglier.12
11. NegraNote: Écluse de Négra.10
12. NavalNote: Écluse de Laval.14
13. CarducheNote: Écluse de Gardouch. pass 6 1/2
14. RenevilleNote: Écluse de Renneville. pass 6 1/2
15. incassanNote: Écluse d'Encassan.12
16. BourrelNote: Écluse d'Emborrel. pass 10
17. Naurouse Note: Écluse de Naurouze. pass 6
Somme167
[141]144
18. Medicis Note: Écluse du Médecin ou de Médicis. passée 9’ plus bas.
19 _ le Roc18
20_ LaurenceNote: Écluse de Laurens.16
21. la domergoNote: Écluse de la Domergue.10
22. palancaNote: Écluse de la Planque. passée 10
23. Roch a CastelnaudarriNote: Saint-Roch à Castelnaudary.30
24. de gaӱNote: Écluse de Gay. passée 16
25. Vivier27
26. Brunet8
27. SarninNote: Écluse de Saint-Sernin. passée 6 1/2
28. st. MartinNote: Écluse de Saint-Martin. passée 7
29. Tescon passée 6
30. Caran passée 6
31. Reberdi8
32. Villo pintoNote: Écluse de Villepinte. passée 6
33. sausinNote: Écluse de Sauzens. passée 8
34. abrahamNote: Écluse de Bram. passée 8
35 BeteilleNote: Écluse de Béteille.6
36 Ville SegueNote: Écluse de Villeséque. passée 7
37 Lalande10
38 armenisNote: Écluse d'Herminis.10
39 la douce passée 10
40 Foucau18
41 Bilaudri20
42 FrisquetNote: Écluse de Fresquel. passée 5
275
[142]145
43_ l’evequeNote: Écluse de l’Évêque.6
44_ Ville dubertNote: Écluse de Villedubert. passée 7
45_ escluse de TrebesNote: Écluse de Trèbes.24
46. Marseillette passée 8
47. Ranchin16
48. St. Martin16
49. l’eguilleNote: Écluse de l'Aiguille.16
50. PicherieNote: Écluse de Puichéric. passée 10
51. Jouarre passée 10
52 UnZe passée 9
53. oignonNote: Écluse d’Ognon.16
54. pellorierNote: Écluse de Pechlaurier. passée 12
55 argentNote: Écluse d'Argens. passée 6
56 Mont serran72
57. Notre dame8
58 das ӱegosNote: Écluse d'Arièges. passée 4
59 Ville neuveNote: Écluse de Villeneuve. passée 6
60 fort pourtiraniesNote: Écluse de Portiragnes. passée 4
61 l’escluse Ronde à Agde6
62 l’escluse du BagnarsNote: Écluse de Bagnas. passée 5
261
275
somme _536 pieds.

Au total, on mesure un dénivelé de 536 pieds entre le point d’altitude maximale du canal, à l’écluse Médicis, et le niveau de la Méditerranée.
[143]146
Nous avons compté plus de 13 rivières qui passent sous ce canal par un conduit voûté en maçonnerie ; par endroits, on y a pratiqué des percées de décharge pour réguler le débit des eaux. Mais pour maintenir constamment un tirant d’eau suffisant dans le canal, on a aménagé à La Robine un grand bassin-réservoir d’où l’eau est conduite par une communication avec le canal à Montferrand, à savoir entre les deux écluses de Naurouze et de Médicis, le bief au niveau d’eau le plus haut du canal. En outre pour maîtriser le dénivelé, il a fallu non seulement contourner maintes fois des montagnes mais encore en de nombreux endroits percer la roche et, comme indiqué plus haut, transpercer la montagne de Malpas pour pouvoir enfin réaliser la jonction entre l’océan et la mer Méditerranée.
Le 29 septembre, nous avons parcouru le reste du canal jusqu’à Marseillan où nous avons trouvé à point nommé une barque de pêcheur, voile parée à partir, qui nous a portés jusqu’à Bouzigues, sur la rive de l’étang. Mais comme nous n’avions que demi-vent, à savoir le maestroNote: De l’italien maestro : mistral., et que notre embarcation était l’une des plus petites de celles qui vont à voile sur l’étang, ce précaire moyen de transport ne me parut pas vraiment fiable,
et c’est pourquoi nous poursuivîmes notre voyage vers Montpellier à dos de mulet. Montpellier tire son nom de Mons puellarumNote: Du latin, Mons puellarum : le mont des pucelles. pour ce que par ici, les femmes ne sont point laides et cherchent
[144]147
par tous les moyens à se mettre en valeur. La ville est édifiée sur une hauteur, assez bien construite, possède une citadelle, mais ses rues sont mauvaises et étroites. Partout, par ici, on fabrique toutes sortes d’essences, de parfums, ainsi que l’eau de la reine de Hongrie. En France, la faculté de médecine de Montpellier jouit d’une grande réputation. Ici, lorsqu’un futur médecin obtient son doctorat, on lui crie : « ‘Vade et occide fratrem Cain’ ! », ce qu’il faut sans doute comprendre comme une apostrophe à ‘de inveterata Morborum Malignitate’. Pour ma part, je ne crois pas que l’art médical, par ici, aille beaucoup au-delà de ‘purgare, Saignare, clisterium donare et sic intrare in nostro docto Corpore’. Le fameux Jardin royal des plantes n’est pas vraiment à la hauteur de ce qu’il devrait être ; il est séparé par des cloisons en de nombreux petits jardins dont le fronton des portes indique en lettres majuscules quelles plantes sont censées y être cultivées : herbae spinosae, herbae purgantes, herbae odoriferaNote: Probablement odoriferae. Plantes épineuses, purgatives, odoriférantes, astringentes., herbae adstringentes, etc. Au-dessus des petites portes des ‘Supremae Curiae horti Regij’ on voit, taillé en bas-relief sur une pierre, un os de squelette croisé avec une plante médicinale, et, inscrit tout autour :

Haec ab Henrico
IIII galliar. et Navarrae Rege invictiss

, comme pour signifier : facta comparatio est. Devant l’hôtel de ville se dresse une croix en marbre sur le piédestal de laquelle on peut voir les deux inscriptions ci-après :
[145]148

Hoc tibi Chris„
te servator
Monimentum
Victoriae tuae
nostrae Salutis
instrumentum
Memoriae Causa
ponimus. audite
bonae Crucis
osores, quicun„
que bonam Res„
puit dignus
est Malà.


Ludovico XIII
Regi christianis„
Simo et iustissimo
triumphatori.
quod in hoc Signo
bella dei bella„
Verit et Vicerit
inimicos Crucis
alter huic saeculi
Constantinus
trophaeum pieta„
tis erexerunt
CC. C A. MIↃC.
XXVI.


Au-dessus de l’entrée de l’hôtel de ville on peut lire, en lettres d’or d’écriture gothique ronde : ‘audi aliam partem’. Parmi les tableaux de qualité, on nous en a montré un dans la chambre du Conseil de l’extirpation de l’hérésie, qui portait d’un côté cette inscription :

Regnante Ludovico Magno. christianis. semper invicto.
haeresi Calviniana in tota gallica (omnio)omnino destructa
in Civit. montis pessut. festa s.ti Michaelis. archang.
1683 funditus eversa nobilis petrus de Crouset et du
Villa. M. philippus juin. Lud duchier. petrus Fonces
gerardus la lauze et guillelmus Verdun Consu„
latum gerentes hanc tabularem imaginem ad perpe
-tuam tantae Rei memoriam in Civilis Consilӱ basilica
poni C.C.

[146]149
La nouvelle porte dite du Peyrou est un très bel édifice, conçu comme un arc de triomphe d’ordre dorique en bossage, surmonté d’un attique. Sur la façade extérieure gauche, un médaillon représente Hercule couronné par la Victoire avec l’inscription suivante :

Fusis terrâ
Mariq. Conjurat. gent

En dessous les noms des bourgmestres et ‘MDCXCI’; à droite, en médaillon, la figure allégorique des Pays-Bas, terrassée, remet à la France les clefs du pays ‘sub ocul host belgij arcibus expug’. En dessous les noms des bourgmestres et ‘MDCXCII’ ; face intérieure, à gauche, la Foi foule aux pieds l’Hérésie ‘extincta haeresi’. En dessous les noms de l’intendant et des bourgmestres et ‘MDCXCIII’ ; à droite, Thétis unit 2 déesses marines,

iunctis oceano et Mediter:
Mari

En dessous, à nouveau les noms de l’intendant et des bourgmestres avec ‘MDCXCIIII’. Devant cette porte, on a tracé une belle promenade célébrée par l’épigramme suivante :

anno MDCLXXXX _ ad civium delicias (urbisq)urbisque
ornamentum _ publicum hoc opus feliciter Confectum
est _ Regnante _ Ludovico Magno _ consulibus _ nobili
Viro Carolo Capon domino du Bosc. Stephano. Mazade
ioanne jacobo germain guillelmo Castel. petro dumat _ et
petro tourtet


À l’extérieur de la ville, le couvent des MinoritesNote: Corfey se trompe : il ne s’agit pas du couvent des Minorites, mais des Mercédaires. Voir Cleary 1999, p. 185-186., dit de l’Observance, présente avec son beau réfectoire une architecture intérieure très équilibrée. Au-dessus du portail des jardins, parmi tous les rois de France, Louis le Grand est peint en saint auréolé ;
[147]150
je me souviens d’avoir vu également à Paris cette représentation en gravure avec cette inscription : ‘LVDOICVS MAGNVS (haerou)haeroum (Maxim)Maximus.
Le 1er octobre, nous nous rendîmes à Nîmes en chaise roulante et prîmes nos quartiers Au Luxembourg devant la porte de la Couronne. Nîmes, dite aussi Nemausus de son nom latin, est une ville d’une très haute antiquité dont la fondation remonterait aux Grecs, voire même à Nemausus, fils d’Hercule. Par la suite, elle devint Volcarum arecomicorum MetropolisNote: La capitale des Volques arécomiques.. Sous Auguste, elle fut agrandie de sorte à inclure sept collines et son enceinte aurait alors compté 80 tours. On peut encore en voir quelques-unes extra muros, dont la tour Magne, une construction octogonale que quatre pilastres devaient avoir ornée au sommet de chaque côté. À l’intérieur, cette tour est dévastée et ouverte à tous vents. Elle a dû abriter 8 chambres au niveau supérieur, comme l’indiquent encore des niches à moitié délabrées. On ne sait plus à quoi elle était destinée. Elle a pu servir soit de cachot, d’aerariumNote: Du latin aerarium, i (n.) : trésor public., d’hôtel de la monnaie ou encore de phare ou avoir rempli toutes ces fonctions à la fois. Je laisserai aux antiquariosNote: Du latin antiquarius, a, um (adj.) : spécialistes de l’Antiquité. le soin de se disputer sur ce tas de pierres. Aujourd’hui, la ville n’est pas très étendue mais d’un bâti très dense. On trouve encore çà et là, dans les rues et les maisons, des aigles romaines en bas-relief. Parmi les ruines antiques, les plus imposantes sont celles de l’amphithéâtre, qu’on désigne du nom d’arènes. Ce monument est bâti à pierres sèches, avec d’énormes blocs de pierre sans liant de chaux ou ciment, en lieu de quoi, leurs surfaces de contact ont été soigneusement polies pour s’emboîter les unes dans les autres. Il présente 2 ordres, le toscan chez les pilastres et le doriqueNote: Chez les colonnes semi-dégagées à l’étage supérieur., compte 60 arches et 210 pas de circonférence pour la grande galerie voûtée. Il est ovale et toutes les arches, les piédroits, les piédestaux et
[148]151
les saillies des corniches convergent vers un centre, ce qui, en certains endroits, en raison de l’obliquité, n’est pas d’un heureux effet. À l’étage supérieur, les colonnes ont 2 pieds 2 pouces d’épaisseur, les ailettes 2 pieds 7 pouces 3/4, les piédroits 4 pieds 5 pouces, l’ouverture des arches est de 11 pieds 43 pouces, les gradins font 2 pieds 2 pouces de large, 1 pied 5 pouces de haut. La façade extérieure est encore intacte, mais à l’intérieur, la moitié des gradins est déjà ruinée et l’espace entièrement occupé par des habitations. À l’intérieur, la plupart des pierres de ce théâtre qui servent d’architraves sont brisées ; on dit que c’est à la suite du tremblement de terre qui a eu lieu durant la passion du Christ. Après l’amphithéâtre, il faut visiter la Maison carrée, qui, à l’origine, était un temple en l’honneur de Plotine, l’épouse de l’empereur Trajan, ‘teste Spartiano in Hadriano’, où il écrit :

per idem
tempus in honorem Plotinae basilicam ad Nemausum
opere mirabili extruxit

, dont on peut paraît-il voir encore une belle inscription à Aix-en-Provence. Mais aujourd’hui ce temple est réparé et le roi de France en a fait une église, comme en témoigne l’inscription suivante qui figure au fronton de la porte :

Ludovicus Magnus
hanc aedem arte et Vetustate Conspicuam labentem,
Restituit, profanam Sacris addixit.
Cura et studio Nicolai de Lamoignon
per occitaniam   ⟨+⟩ ⟨+
languedoc.⟩

praefecti
anno dni MDCLXXXIX.

[149]152
L’édifice est d’ordre corinthien, avec 6 colonnes de front et 11 latéralement, d’une épaisseur de 2,68 et espacées l’une de l’autre de 4,916 soit 1 5/6 de moduleNote: Les unités de mesure sont probablement en pieds et pouces. On peut considérer que lorsqu’elles ne sont pas données, Corfey sous-entend les mesures du dernier monument où il les a indiquées.. L’entablement mesure environ un quart de la hauteur des colonnes ; il présente un très riche ornement sculpté. L’espacement des modillons est très irrégulier ; les colonnes présentent, de face, en alternance des cannelures séparées par des listels. Au-dessous se trouve une crypte qui sert de cave aux moines. Sous ce temple, en son centre, se trouve la formidable masse d’une ancienne muraille ; lorsqu’on a foré pour voir ce dont il s’agissait, on a trouvé que c’était un puits muré. Aucune trace d’une galerie souterraine qui eût communiqué avec Arles ou un autre lieu comme l’avançaient certains historiens de l’Antiquité. Hors de la ville, non loin de la tour Magne, on voit encore un temple à moitié ruiné, dit communément le temple de Diane, que d’autres appellent les bains de Diane, d’autres encore prétendent que c’était là que se baignaient les chastes vestales. Ce qui est sûr, c’est que ce temple n’était pas seulement un lieu de culte, mais qu’on s’y adonnait à des jeux aquatiques, car j’ai aperçu en haut sur le dôme de grandes canalisations d’eau et dans les murs des rigoles semi-tubulaires comme pour les fontaines communiquant intérieurement avec les niches, sans compter les galeries souterraines avec, sur la droite, un logement qui abritait probablement une machine servant à
[150]153
refouler vers le haut l’eau de la fontaine de Diane toute proche. Cette fontaine, alimentée par une belle source d’eau claire, servant jadis de nymphaeum à Diane, ou plutôt aux vestales, est aujourd’hui le rendez-vous de braves blanchisseuses. Encastrées dans la porte de la Couronne, on trouve les inscriptions antiques suivantes :

D. m.
C. alli. c. f. volt
macrini
Euporus et
Tryphaena L.
lib.

D. m.
Sexti avij
Capelliani
Licinia fau„
stina marito
sibi merentis„
Simo Sub arc
posuit

d. M.
T. iuli Nicos„
tiati
iulia Nice
fratri pientiss.

D. M.
Sex sammi
apronian
sammia
HEIPIzVSA[?]
mater.

D. M.
C. atlij
achillei
iulia
severina
marito
optimo

d.M.
Jul. Severinae
iul paterculus
Consobrinae
et attia aphro„
die amicae.

[151]154

d. M.
L. Kari aemilian
L. Karius
Communis
et aemilia
Zosime
filio
pijssimo

d. M.
C. Vettij dionysi
C. grat. Caecilia„
nus privignus T[?]
Caecilia
uxor.

d. M.
C. Vetti helis
IīīīīI[?] Vir Aug T[?]
Vettiae servande
uxori
Vivi Sibi posuerunt

dijs Manibus
Corneliae
gratae T. connius
silanus uxori.

L. illius
Marullus
IīīīīI[?] Vir aug T[?]
decuir[?] ornam
V. I.

EAIKIICCN NEMAYCWTWN[?]
⨀. Y. AN. TPAIANON KAICAPA CEBACTON[?].


Au même endroit une borne milliaire avec cette inscription :

imp. Caesar
divi hadriani F.
T. aelius hadrian
antonius aug pius
pont max trib. pot.
VIII impII cos IIII
p.p.
Restituit.
II II

[152]155

si quis ex ijs qui Supra Scripti Sunt cum
moriar, non vivet, Sive post mortem me„
am morietur, tum qui Reliqui erunt in eo„
rum locum qui mortui erunt, alios per suf„
fragia substituant quos dignissimos
putaverint, dum non minus in perpetu„
um triginta sint, liceatque ijs qui prae„
sentes esse ijs diebus non poterunt, in
locum Suum convivam ex amicis suis
mittere, eiusque maesolei claves duae pe„
nes aliquem libertorum meorum et cura„
torem cuiusque anni Sibi
Substituti.
Troutius Maternus.
C. Licinius sotericus
a. fulvius Tarentinus
L. julius Cosmus
Ti. claudius etoemus
p. acilius philodespotus
C. Caninius Eutychus
q. juvent. Venustus
L. Valer. cupitus.

Au coin de Saint-Vérand :

Cn. pompius en. F. Maximus
 Fontanus Sibi. et
Cn. pompio en F. Maximo avo
 A.C. Mario patri
 ex testamento.

[153]156
Dans la maison de M. Restoran rue Dorée :

 d. m.
L. utulij
 albini
aviti fil
Juliae servatae
 uxor
L. utulius seianus
L. utulius Celsinus
L. utulius aventia
L. utulius inventus
L. utulius nigellio
 liberti patronis

 d. m.
Titul amabilis
m. domitius
 aprilis
uxori optimae

 d. M.
q. aures Euchel
pisti IīīīīI[?] vir
aug. Corp.
Curius aureli„
anus fil et
aurelius
Eutiches lib.

d. M.
L. iulij pthongi
faustus terpnus
 Strobilus
 patrono
 pientissimo


Dans la maison de M. Baudan, capitaine de cavalerie, rue derrière le chapitre :

D. m.
pompeiae
hygiae
pompia rotice
soror
Lucinus Vitalis
Fil. Maritus.


Dans la maison de M. Graverolle, un autel sur le support duquel en bas-relief l’arche de Noé, en dessous ‘NOE’; à droite des caputiani avec, en dessous ‘IANVS’; à gauche Abraham sacrifiant son fils Isaac.
[154]157
Un Pégase en bas-relief avec, en dessous : ‘procul este profani’.

L. Caelio atro
 ex testamento

 Manibus
q. deccij
senecionis

d. M.
helviae helvi
F. Valeriae
M. Valerius
Maximus T[?]
M. Numerius
Martialis
h. p.


Dans la maison de M. Joussau, conseiller :

Ti. Caesaris
divi aug. F. augusti
Miles Missicius T. julius
Festus Militavit annos XXV
in legione VI decreto decurion
accepit frument IV I. balneumet
sui gratuitum inperp. etaneam in„
ter duos turres per. p. pusontium pere„
grinum IIII vir et XI vit. ad signatam.


au vieux couvent des Augustins

d. m.
Congenriciae
Corneliae
gemellae
albanus
Contub.

o. plauti
Saturnini

Manibus
L. papirij
prisci
C. Frater.

[155]158


d. m.
C. Boduaci
maximi
maximia
paternafil
et anthis
lib

d. M.
Valeriae
Maximini filiae
annor III dier XXIII
Maximinus et
Veladus Maximï filij
parentes

d. m.
Inventi Sarro„
nis. F. quartula
uxor Sibi et Viro
v. p.

d. m.
Rusticae auxes
Honorata patron.

d. M.
C. iul Zosimi
et proti F.

d. M.
quinto Coecilio
EPYTVNCANO
elvia secundilla
sodalist

d. m.
Jul. aspasiae
q. aelius
Saturninus
posuit

C. autestio
q. F. Vol.
palustri


N.B. un buste d’une femme :

CINTIAE HONORATAE[?]
FIDELIS TATVLA

D. m.
Barbarullae
q. v. annos XXII
m. II. d. IIII.
barbaraet
philumenus p. ‘
et helicon
Contubernali
Kar.
d. m.
barbarae
T[?] philumeni V.S.P.

T. virilio
vitali

d. M.
puer eutijcES
annor VII TYCE
mater [...] Cessijus
trepton.

[156]159

C. Fulvio C. filio
Lupo Servilian.
ad lecto inter puaetor
ab imp Caesare aug Vespas.
prae fecto alae Longinia.
IīīīīI[?] vir ad aerarium
pontifici praefecto Vigil
iulia d. F. Concessa
Viro.


Dans la maison de M. Jean, rue des Quatre-Jambes :

dis manib.
Firmi Lucanil
IīīīīI[?] vir aug
ornamentis
decurion Nemausi
honorato.


Dans la maison de M. Machi, avocat du roi :

D. M.
Sex. iul. Messiani
Sex iul dionysius
filio pijssimo
et Sibi v. p.

d. m.
ul piae m. F.
Theodote
C. pantuleius
amatelion et
M. ulpius successus
herodes
feminae Rarissimi
exempli.

d. M.
Valeriae Muna„
tiae. Munat.
Titullus sorori
et Munatia Mar„
cella aviae.

d. m.
d. passoni pa„
terni Sex pas„
son paternus
patri optimo
et severiase„
Verina Mari„
to rarissimo.

[157]160


Manibus.
Sex spurij Sex F. vol.
silvini
Eucharistus et germanus lib.
IīīīīI[?] Vir aug

d. M.
T. aemilio di„
ocliti senu„
cia Maxima
marito opt„
imo et Karis„
simo et pien
tissimo

L: julio q. F. vol.
Nigro
aurelio servato
omnib. honorib
in Colonia sua
functo
IīīīīI[?] viri Corporat
Nemausen Seh[?]
patrono
ex postulatione populi
L. d.d.d.

d. M.
i. Valeri primi TE[?]
iun F. Tryphorae
vivo fec.


Dans le jardin de M. Menard, conseiller :

d.M.
C. anni dia du„
meni
Rusticus et
fecundinus et
primula liberi
T. O

satulli L. F.
paruciae
Concessae.

d.M.
Juliae Rhodiae
L. iulius epictetus
uxori Kariss. et
iulij perpetuus
et paternus
Matri pijssimae.

Marti
et g flaviani N[?]
Mareus et Lucius hermoia. is.


au jardin de M. Guisio. –

Rustica aquilli F. pari.
sorori et Sibi
vir faciundum.

[158]161
L’hôtel de ville est orné de 4 grands crocodiles dont je crois qu’ils figurent en emblème sur les armoiries de la ville car la monnaie romaine de Nîmes portait un crocodile enchaîné à un palmier avec ces lettres ‘COL. NEM.’. (Colonia Nemausensis) et sur l’autre face les têtes d’Auguste et d’Agrippa et l’inscription

IMP.
d.F.P.P.

(imperator divi filius pater patriae), ce qui est l’indice sûr que Nîmes fut une colonie romaine du temps de l’empereur Auguste après sa victoire sur l’Égypte. Sur la face extérieure des remparts, il y a une lacune de quelques rangées de pierres qui paraissent en avoir été soigneusement extraites : à certains endroits, 2 rangées, ainsi, à la porte des Carmes, ce qui semble rappeler les 2 rébellions de Nîmes contre le roi, et indiquer que s’il devait y en avoir une troisième, la ville serait rasée complètement. Hors de la ville, il faut voir les casernes : elles peuvent loger 5 000 hommes à pied et à cheval ; chaque quartier de logement porte le nom d’un monument antique de Nîmes.
Le 5 octobre, avons été en chaise roulante jusqu’à Remoulins où nous avons fait halte pour le repas de midi et vu le fameux pont du Gard, non loin de là, qui est un aqueduc romain à triple rangée d’arches superposées reliant deux monts ; son niveau inférieur compte 6 arches, celui du milieu en compte 11 de mêmes dimensions. La plupart ont 60 pieds d’ouverture ; les piliers ont une épaisseur de 13 3/4 pieds ; le niveau supérieur compte 34 arches. À l’étage inférieur, une arche enjambe un petit cours d’eau, le Gardon. L’ouvrage ne porte aucune inscription
[159]162
de sorte qu’on ignore son âge précis. À part cela, sa hauteur est de 146 pieds ; il est très proprement bâti en pierre de taille. Le même jour, nous avons atteint Avignon et pris logis Au Pélican. Avignon, qu’on appelle encore de nos jours Avenio et qui s’appelait autrefois Venissa, est sous la dépendance du pape ; son vice-légat a sa résidence au palais ainsi que son gouvernement, palais qui est un édifice massif et sans élégance, où, à l’exception de la petite artillerie (dont je suppose qu’elle remonte à l’époque de Paul V), nous n’avons rien vu de spécialement intéressant. L’uniforme de la Garde suisse est de bandes alternées rouge et jaune balafrées de bleu. Les papes ont maintenu le Saint-Siège dans cette région pendant plus de 70 ans. Tout près à droite du palais se trouve la Monnaie et non loin de là, sur une hauteur, l’église Notre-Dame, fort digne d’être visitée. Dans le vestibule de celle-ci, sur la gauche, on a placé l’épigramme suivante :

Viator
plurima parvis audi.
hanc basilicam antiquissimam
ac pijssimam
ob frequentem Caelestium donorum effusionem
â Vulgi pietate
Nostrae dominae de donis nuncupatam
Str. Martha jesu christi dei ac domini Nostri hospita
per d. Rufum domini discipulum primum aven (epum)episcopum
in honorem beatissae. Virginis nondum in coelum assumptae
deo dedicavit.
Constantinus Magnus imperator
(Regia)Regiam (structura)structuram ampliavit.
Carolus Martellus saracenorum impietate
pene dirutam Vindicavit
Caroli Magni Regis et imperatoris pijssimi

[160]163

munificentia Redintegratam
Jesus Christus ut Constans traditio docet
sua s. Manu Consecravit.
s. sedes (aplica)apostolica summ-pontificum per LXX an et amplius
assidua praeSentia nobilitavit.
quorum aliqui ineadem basilica
una cum Multis Cardinalibus Requiescunt.
Sixtus IV Regulare Capitulum in Saeculare mutavit.
quod pretiosa supellectili
et amplis (Reditib)Reditibus auxit eiusdem Nepos[?]
primum Epus tum archiepus aven. iulius II pont. max.
et Christianorum Regum pietas privilegijs illustravit.


Cette église possède un bel ornement intérieur et son chœur, paré de lambris dorés, contient en médaillons les portraits des papes suivants : Clément VI, Benoît XII, Jean XXII, Clément V, Innocent IV, Jules II, Grégoire XI, Urbain V, Innocent VI. Dans une chapelle, sur sa gauche, sous un trône porté par des anges, on peut lire l’inscription suivante :

sedes summorum pontificum, qui ab an
M. CCC VIII per plusquam
LXX ann. avenione altera Roma
Regentes orbi christiano praefuerunt.


À l’église des Célestins, il faut surtout voir le tombeau de saint Bénézet, simple berger qui, sur l’inspiration divine, fonda le pont de pierre enjambant le Rhône, lequel pont a depuis longtemps été arraché par ses eaux et dont il ne reste que quelques arches. Il semblerait que le Rhône a causé de gros dégâts partout par ici, ce dont témoigne éloquemment le piédestal
[161]164
d’une statue de la Sainte Vierge, érigée sur la rive du fleuve. Par ici, les Juifs portent des bonnets jaunes. Les remparts de la ville sont certes élégants, mais sans trace d’une fortification. Un vent d’une force peu commune (chose qui n’a rien d’extraordinaire en Avignon) nous a retenus malgré nous dans la région plus longtemps qu’elle nous semblait le mériter.
Le 8 octobre, nous avons descendu le Rhône jusqu’en Arles et vu au passage Beaucaire (Belloquadra) et Tarascon qui se font face d’une rive à l’autre. La première est renommée pour sa foire, l’autre pour ses reliques de sainte Marthe. Au-dessus de la crypte où repose son corps, on peut lire en lettres d’or :

Hospita quae Christum excepisti Martha, precare
Hospes sit nobis hospes ut ille tu’us.


En Arles, nous avons logé Au Coq d’Inde près de l’appontement. Arles, dite aussi Arélas, ou Théline, de son nom grec, Mammillaria chez les Romains, jouit d’une situation avantageuse, privilégiée, au bord du Rhône. Face à elle, sur une île, se trouve le quartier de Trinquetaille. À propos de cette situation, le poète Ausone écrit :

Pande duplex arelate tuos blanda hospita portus

,
et ailleurs :

duplicemque per urbem
Qui Meat et dextrae Rhodanus dat nomina Ripae

.
L’amphithéâtre, plus qu’à demi en ruine, est de mêmes dimensions et du même ordre que celui de Nîmes. L’hôtel de ville est fort beau, son premier niveau est d’ordre rustique en bossage, l’étage est d’ordre corinthien en pilastre surmonté d’un attique. Dès l’entrée, on se trouve sous une vaste voûte, très aplatie et sans piliers où l’on voit à main gauche une statue en pied de Louis le Grand sur le socle de laquelle on aperçoit cette mémorable inscription :
[162]165

Imperatoriam Ludovici
Magni Maiestatem Arelas
Martia Suis est in Comitijs
tanquam praesens Numen
Suspiceret, iconicum eius
simulacrum in hac basilica
publice Coli Senatus Con Sulto
sanxit Coss. petr de Sabatiere
de Larmilliere. petr de Loste Sen.
claud Beuf. gerard Beuf Civil
anno domini MDCLXXVI


À l’intérieur, au-dessus des deux portes d’entrée, se trouvent les inscriptions suivantes :

assurgente Ludovici Magni gloria
Supra do pressas Germanorum aquilas
surrexit
harum aedium superior pars
curis ac Vigilantia
Jois bapt. de Forbin. and pazier, et Zena[?] Vacher
andr. banth. Lanaud
Coss. anno domini MDCLXXIV

anno domini MDCLXXIII Ludovico Magno
feliciter imperante et gloriose ad Rhenum Mosamque
triumphante Jacob de grille joan autran. Carp Brunet.
joan bapt. Jehan Coss has aedes publicis Civium
habendis Comitӱs extruebant, quod innumerarum
fortissimo principis Victoriarum suaeque ipsorum erga
remp. Curae ac Vigilantiae Monimentum esse Voluerunt


Dans une salle du rez-de-chaussée nous avons vu une copie en plâtre de la magnifique statue de Diane, grandeur nature, qui a été découverte en 1651 dans le couvent de la Miséricorde auprès des deux grandes colonnes corinthiennes en marbre et qui a été présentée au roi. Sur le piédestal figure l’inscription suivante :

Quam falsa quondam Religio
sacraverat

[163]166

huiusce dianae Statuam archetipam
Vero nunc arelas afflata Numine
Ludovico Magno
Regi optimo
soli Suo
Munus perpetuum
et omen im mortalitatis
Casp. de grille. Jon. Couterat.
anton isnard. anton artaud
Coss.
MDCLXXXIIII
dan. don. debr


Cette statue au buste dénudé portant, sous la taille, une draperie tombant jusqu’à terre, ressemble plutôt à une Vénus qu’à une Diane ; plusieurs Français se sont creusé la tête sur ce sujet jusqu’à ce que Paris, s’avisant de ses hanches généreuses plus appropriées à une posture lascive qu’à mener la chasse, décidât finalement qu’il s’agissait d’une Vénus. Les deux colonnes ont une épaisseur de 2,85 pieds et l’espace entre elles est de 3,5[?]8 pieds ou 1 1/4 modules, et nous avons encore remarqué une partie restante d’un décor d’un théâtre qui se trouvait ici. Sur la place de l’hôtel de ville s’élève une pyramideNote: Veut dire « obélisque » ; au XVIIe siècle les deux termes sont employés indifféremment. Sur l’obélisque d’Arles, voir Lemée 2012, t. II, p. 138-141. d’environ 60 pieds de haut soutenant un globe surmonté d’un soleil d’or. Sur les quatre faces du piédestal sont réparties les inscriptions suivantes :

/1
Ludovico Magno
omnes omnium ante se principum Virtutes amplexo
imperatori invictissimo
legislatori Sapientissimo
aequissimo iudici
clementissimo domino
Benefactori anp[?] amplissimo
patri populorum primo
Vere Regi
S.p.q.a.

[164]167

/2
Ludovico Magno
quod labefactatam Rem publicam
Restituerit
auctoritatem Regibus. Vim legibus
Rebus ordinem
Reddiderit
impiam Singularium Certaminum Rabiem
extinxerit
terra marique immensum
Francorum Vires. Commercia. imperium
auxerit. propagaverit
gentes foederatas armis
ipsam invidiam gloria
Vicerit
S. p. q. a.

/3
Ludovico Magno
ad aeternitatem gallici nominis nato
semper Victori
semper pacifico
Studiorum artium Virtutum omnium
parenti mitissimo et liberalissimo
eiusque justitiae pietati providentiae
munificentiae
S. p. q. a.
erexere Consules
francisc. de Bosche. Maurit Romany
anton. agard. Joes Maure
anno Salutis MDCLXXVI.
et insequenti anno erectum ornaverunt Coss. et

[165]168

petr. de Sabatier de Larmeilliere. petr de Loste
claud. Beuf. gerard. Beuf
ornatum denique excudi Curarunt
Regique offerri Consules
petr. de Chateauneuf de Monleges
honoratus gros de boussicaud
Jacob Borel. joannes arivon
p. p.

/4
olim Soli Sacrum
gentium deo
nunc felicioribus auspicijs
Ludovico Magno
Splendore ac Sublimitate fortunae
ingenij lumine perspicacitate
Vi Celeritate
mentis magnitudine ac beneficentia
Vero orbis gallici Soli
nec pluribus impari
qui nec errat, nec Cessat
quieto Similis
proque eius incolumitate (atq)atque salute
in qua salus publica Versatur
deo optimo Maximo
dicat Vovet Consecrat
S. p. q. a.

[166]169
Devant l’église des Jésuites se dresse une borne milliaire, portant l’inscription suivante :

SALVIS. D D. N. N.
THEODOSIO ET.
VALENTINIANO
P. F. V. AC. TRIVM
SEMPER AVG. XV
CONS. VIR. INL.
AVXILIARIS PRAE
PRAET GALLiA.
DE ARELATE. MA.
MILLIARIA PONI. S
M.P.I.


no Xti. 435.

ce qui veut dire
Sequinus
c’est-à-dire
expliciat.

salvis dominis nostris
Theodosio et Valentiniano
pijs (felicib)felicibus Victoribus ne
triumphatoribus Sempr au„
gustis, decies quinq. (Consulib)Consulibus.
Vir illustris auxiliaris
praefectus praetorio (galliaru)galliarum.
de Arelate Massiliam
milliaria poni Suasit.
milliare primum incipit.


Ce tombeau se trouve à l’Hôtel-Dieu :

CAECILIAE D. F. APRVLLAE FLAM
DESIGNATAE COL. DEA AVG. VOC. ⟨*⟩
D M
⨀ ANNOS XIIII MENS II DIES V.
MARITVS VXORi PIISSIMAE P.


Hors de la ville, près des Minimes, on peut voir une vaste nécropole comptant d’innombrables tombes, tant chrétiennes que païennes, taillées dans la pierre, dont certaines de marbre avec de beaux bas-reliefs. Les païens y étaient de tout temps inhumés et nommaient ce lieu Campos Eliseos. Les antiquairesNote: « Antiquaires » (Antiquarӱ) dans l’original allemand) désigne ici les historiens de l’Antiquité. rapportent que les habitants de Lyon et d’autres cités le long du Rhône, afin d’y être inhumés, faisaient charger leur cercueil sur une barque sans voile, ni rames, ni nautonier, laquelle barque, une fois parvenue ici, s’arrêtait en touchant la rive. C’est ainsi qu’ils trouvaient leur sépulture en ce lieu. J’ai entendu dire par les pères de l’ordre des Minimes qu’on avait retrouvé là, outre des lucernasNote: Du latin lucerna, ae (n. f.) : lampe à huile., des lachrimatoriaNote: Dans l’original allemand, Corfey écrit lachry matoria ou lachrimatoria. Du latin lacrima, ae (n. f., : larme) et lacrimatorius (« qui combat le larmoiement ») : lacrymatoire ; désigne des récipients à huiles odorantes ou baumes pour les rituelles funéraires. et autres objets semblables, parfois des corps tenant en leur bouche une pièce de monnaie,
⟨* ‘Colonia dea augusta Nocontiana idest die in delphinatu.’
[167]170
sans doute pour payer à Charon le prix du passage. Par la suite, il paraît que nombre de chrétiens ont été enterrés ici, parmi eux, ceux tombés lors de la bataille de Charlemagne contre les Sarrasins, non loin d’ici. On prétend que le Christ lui-même a béni ce cimetière ; une chose au moins est certaine, c’est que de nombreux évêques des premiers temps chrétiens ont voulu être inhumés ici. On peut voir entre autres dans la sacristie l’épitaphe de saint Trophime, l’un des disciples du Christ, dont l’inscription se lit comme suit :

Trophimus hic Colitur arelatis praesul avitus
gallia quem primum Sensit apostolium.
In hunc ambrosium proceres fudere nitorem
Claviger ipse petrus. paulus et egregius
Omnis de Cuius suscepit Gallia fonte
Clara salutiferae dogmata tunc fidei
Hinc Constanter ovans Cervicem Gallia flectit
Et matri dignum praebuit obsequium
insignisque Cluens ingens cui gloria semper
gaudet apostolica se Meruisse Vices.

La balustrade du maître-autel est entièrement constituée des bas-reliefs de marbre blanc provenant des tombes susmentionnées, lesquels représentent le passage de la mer Rouge, des scènes de batailles, de chasses au cerf et au sanglier, parmi de nombreuses scènes de l’Histoire sainte. Le lavoir du réfectoire est lui aussi une ancienne tombe païenne ; elle est de marbre blanc et porte l’inscription suivante :

PAX AETERNA
DVLCISSIMAE ET iNNOCEN
TISSIM. FILIAE CHRYSOGONE IV
NIOR SIRICIO QVAE VIXIT ANN III
M. II DiEB XXVII VALERIVS. ET. CHRY
SOGONE PARENTES FILIAE KARIS
SIMAE ET OMNI TEMPORE VI ..
TAE SVAE DESIDERANTISSI ..
M A E.

[168]171
Dans la cage d’escalier du dortoir nous avons trouvé :

L. DOMIT DOMITIANI
EX TRIERARCH CLASS. GERM.
D   M
PECOCCEIA VALENTINA
D   PECOCCEIA VALENTINA   M
CONIVGI PIENTISSIM.


Dans le jardin on trouve également, parmi des antiquités et des bas-reliefs, ces épitaphes :

D. M.
M. POMPEI
PARATI
⨀ ANN. V
M. VIII. D. XIIX
POMP. MIRIS
MVS. FIL. DVL„
CISS. ERGA SE PIEN„
TISS.w

Q. DELIVS. Q. FILIVS NEO
VIVOS FECIT SIBI ET SVIS
H. M. M. H. N. S.


Il me semble que les lettres H. M. M. H. N. S doivent signifier : hoc Monumentum Mei haeredes ne scrutentur. car on a trouvé sur d’autres tombes I. H. M. B. S. A ou A B S C. in hoc Monumento bona Sunt abscondita, comme le confirment quelques médailles trouvées à l’intérieur. Devant l’église, à main gauche, se dresse un tombeau en marbre sur lequel sont placés sur le devant une urne entre deux griffons, sur les deux côtés un sphinx, et sur la face arrière deux centaures bien sculptés en bas-relief ; sur le pourtour se trouve l’inscription en large partie disparue :

bene pausanti in pace fl. memorio v. p. qui Milit inter
jovianos annos XXVIII. pro dom ann VI. prae lanciaris
SpecVLATOR legio: pis annis III Comes Ripe an I. Comes Mauret.
Ting ann IIII. vix an LXXV. praesidia Conjunx marito
dulcissimo


En outre, nous avons trouvé dans la cour de l’église :
[169]172

IVLIAE. LUC. FILIAE TYRANNIAE
VIXIT ANN XX. M. VIII.
QVAE MORIBVS PARITER ET
DISCIPLINA CITERISEE MINIS
EXEMPL. CIVIT. AVTARSIVS
NVRVI. IAVRINTIVS VXORI.

M. IVNIO MESSIANO
VTRICI CORP. ARELAT
EIVS D. CORP. MAG. IILF.
D QVI VIXIT ANN. XXVIII M
M. V. D. X. IVNIA VALERIA
ALVMNO CARISSIMO.


Différents empereurs ont eu leur résidence en Arles, en particulier Constantin et sa famille. Mais son palais, l’aqueduc, son arc de triomphe, le théâtre et l’amphithéâtre qu’il avait fait édifier, ont désormais disparu à l’exception de quelques colonnes et vestiges de fondations. Les amoureux des ruines antiques d’Arles prétendent que c’est ici que l’empereur Constantin eut l’apparition de la Croix dans le ciel, en s’étayant sur le fait qu’on trouve ici sur de nombreuses tombes le monogramme [XP] du Christ. Cet argument me semble plutôt faible car j’ai vu son pareil à Agen, et qu’il s’en trouve bien plus d’autres encore en Allemagne ainsi qu’en Italie ; pour ma part, je n’y ai pas plus prêté foi qu’à la Diane d’Arles.
Le 11 octobre, nous avons pris des chevaux de louage pour nous rendre à Marseille en passant par Salon et Aix. Nous avons passé tout le jour, entre 7 et 8 heures, à chevaucher sur la Crau de Salon qui est une plaine carrée couverte de cailloux et de gravier, traversée en droite ligne par une seule voie d’Arles à Salon ; bien que cette contrée ressemble assez à l’aride Arabie, on l’entretient pour la ressource en herbe qu’elle offre, si maigre soit-elle. Dans cette plaine nous n’avons pas
[170]173
rencontré d’autres voyageurs que ceux accompagnant quelques 2, 3 ou 4 ânes, pour la plupart chargés de gravier. Certains tiennent avec Posidonius qu’avant son faciès actuel, la contrée était un lac chargé de sable qui s’est ensuite asséché en sorte que les grains de sable, s’agglutinant avec le temps, se sont transformés en grossier gravier. Les poètes français soutiennent que c’est en ce lieu que Jupiter, venant en aide à Hercule luttant contre des géants, a fait tomber sur eux une pluie de pierres, après que ce dernier eut épuisé ses dernières flèches, ainsi que le raconte Eschyle :

Jupiter Alcidem quando Respexit inermem
illachrymans Ligures Saxoso perpluit imbre

.
À Salon, nous avons logé À la Porte d’Arles. Il n’y avait là rien à voir, hormis le tombeau du célèbre astrologue et prophète Nostradamus, ce que rappelle une inscription dans le mur, près de la porte de l’église des Cordeliers :

D.M
CLARISS.
OSSA
M. NOSTRA„
DAMI VNIVS
(OIVM)OMNIVM MORTA
LIVM IVDICIO
DIGNI. CVIVS
PENE DIVINO
CALAMO TO„
TIVS ORBIS
EX ASTROR
INFLVXV FV„
TVRI EVENTVS
CONSCRIBE„
RENTVR
VIX. AN. LXII
ME.N. VI. D XVII
OBIIT SALO
M D LXVI
QÉEM POSTERI
NE INVIDETE
ANNA PONTIA
GEMELLA SALO„
NIA CONIVGI
OPT. V. F.


Plus haut, on voit son portrait peint par son fils ainsi qu’en atteste cet intitulé inscrit à son entour :

Clariss. Mich. Nostradamus
Regius Consiliarius et Medicus annum agens LVIIII
Caesaris nostrad filij patritij opus

.
De quelque renommée et distinction qu’eût été paré ce Nostradamus, on a pourtant répandu beaucoup d’inepties autour de son inhumation ; ainsi aurait-il emporté dans sa tombe des plumes, de l’encre, du papier, une lampe et de l’huile et
[171]174
se serait donc fait enterrer vivant. Pourtant, l’aspect du lieu prouve le contraire, d’autant que sa tombe a porté, dit-on, cet avertissement que quiconque l’ouvrirait avant la fin du XVIIe siècle s’exposerait aux pires malheurs.
Le 12 octobre, après avoir, toujours accompagnés par le vent et la pluie, traversé un aimable champ planté d’oliviers et d’amandiers, nous avons fini par atteindre Aix, la capitale de la Provence, et sommes descendus À la Mule Blanche. Aix, de son nom latin aquae Sextiae, fut fondée par C. Sextius Calvinus après qu’il eut soumis les Salyens. Dans cette région, les Cimbres ont également subi une grande défaite devant le consul romain C. Marius. L’hôtel de ville est un bel édifice en pierre de taille, d’ordres dorique et ionique avec attique en pilastre. Dans le vestibule, à main droite, est conservée cette inscription antique :

C. geminio Censori
L. geminio Messio
M. geminius Nasica
Fratribus.


Le mauvais temps ne nous a guère permis d’aller voir le fameux cabinet de M. Faber qui rassemble, outre une prodigieuse quantité de toutes sortes de raretés tels que bustes, statues, urnes, lampes, médailles, armures étrangères, également des animaux, des minéraux, ainsi qu’une mandragore, de même qu’un enfant à quatre bras et quatre jambes, ainsi que la ceinture du roi Louis XIII, lequel, par curiosité, ayant visité ce cabinet et en ayant éprouvé un tel contentement, non seulement le dota de ladite ceinture à titre d’objet rare, mais encore autorisa la famille
[172]175
de Faber à faire figurer cet objet dans ses armoiries. Au rez-de-chaussée, ainsi qu’à l’extérieur de la maison, nous avons trouvé les inscriptions suivantes :

Sex. aemilio paullo patri
aemiliae q. F. Regiliae Mat.
Sex aemil paullino fratri
C. aemil. Vestus
suis.

T. Cornelio
T. F. Nasoni
Tertia uxor.

Mercurio
v. s.
priscilla.

A. Cornelio
M. F. Cano
Tertia uxor.


Par ailleurs, toute la ville est bâtie d’admirable façon, en particulier le cours, avec ses allées arborées et ses fontaines. Sinon, les remparts de la ville sont médiocres et sans fossés.
Le 13 octobre, nous arrivâmes sans dommage à Marseille qui, d’emblée, avec les innombrables maisons de campagne dont sont parsemés ses environs, me laissa la vision de je ne sais quel fabuleux théâtre. Marseille, Massilia de son nom latin, colonie grecque fondée par les Phocéens, jouit d’un site magnifique. Son port, très facile d’accès, est défendu par une citadelle. Qui plus est, nous y avons compté 42 galères portant les noms suivants, figurant dans la liste des galères que nous avait fournie un sous-officier, telle aussi que nous l’avons trouvée dans l’arsenal, listée au-dessus des magasins :
1. |Reale AmaZonne France Victoire Magnifique
2. |patronne Souveraine heroine ambitieuse illustre
3. |invincible fleur de lis Eclatante glorie fortune
4. |Valeur Couronne duchesse Ferme Reine
5. |sirene perle Magnanime Madame galante
6. |grande fiere Superbe dauphine hardie
7. |favorite St. Louis guerriere brave belle
8. |fidele princesse Conquerante forte Renommée.
[173]176
Elles ont pour la plupart 30 pas de long, 4 à 5 canons, 50 rames, à chaque rame 5 esclaves et 2 soldats, soit, par galère, 100 soldats et 250 esclaves. Ces derniers sont autorisés à occuper de petites échoppes le long du port, où ils sont attachés et exécutent toutes sortes de travaux. Certains sont cordonniers, d’autres tiennent de petites merceries, mais la plupart sont faussaires, et ceux qui ne savent aucun métier parcourent la ville, enchaînés 2 par 2, en quête de besogne, et le soir, ils regagnent leur galère. C’est là une vie misérable, pire que la mort même, pourtant on en voit beaucoup, en particulier parmi les esclaves turcs, qui paraissent très contents de leur sort. On en trouve même certains, parmi ceux-là, qui répondent avec bien plus de modestie et de raisonnement que les chrétiens mêmes, qualités en raison desquelles on les a appariés avec ces derniers. On s’étonne beaucoup que certains, dans cette extrême misère, gardent l’envie de chanter et, puissent, pour leur passe-temps, jouer de divers instruments de musique, sans parler de ceux qui, pour avoir un sou, entrent dans les auberges avec basses de viole, violes, trompettes et hautbois pour divertir les étrangers. Nous sommes montés à bord de 2 galères, savoir la Dauphine et la France, sur lesquelles tous les novices vont faire leur noviciat avant d’être distribués sur les autres galères. Chacune de ces galères tient une misérable marquetenterie et des cuisines, dont la seule vue vous ôte l’appétit. Par surcroît, l’atmosphère est si étrangement chargée de relents d’ail, de tabac et de gémissements étouffés qu’on ne saurait dire
[174]177
lequel de ces ingrédients prédomine. L’arsenal est indescriptiblement vaste et beau. Au-dessus de son portail est inscrit en lettres d’or :

Hanc Magnus Lodoix invictis Classibus arcem
Condidit, hinc domito dat sua jura mari.


Le cours, l’artère principale (où nous sommes descendus Au Cheval Rouge), est tracé en ligne droite sur une longueur de 785 pas depuis la porte d’Aix jusqu’à la porte de Rome ; il est planté d’arbres en son milieu et bordé de chaque côté de splendides maisons. Auprès de la cathédrale, dans une petite rue transversale, se trouve une petite chapelle quadrangulaire : c’est là que sainte Madeleine a prêché l’Évangile aux infidèles, ainsi qu’on peut le lire auprès de sa porte sur une plaque de marbre blanc, portant gravé le contenu suivant :

Ce lieu monstre, ou jadis Magdaleine a jette
les premiers fondemens de Nostre Religion
tirant les Marseillois de l’infidelité
leur preschant de jesus. Sa Croix et la passion

Le 15, nous avons pris des chevaux pour monter jusqu’à la Sainte-Baume. Nous avons traversé à grand-peine beaucoup de rudes montagnes, sauvages, escarpées, où la seule végétation que nous avons rencontrée était le romarin, la marjolaine, la sauge et autres plantes aromatiques. Ce lieu semble plaire beaucoup aux bandits de grands chemins, car dans ces montagnes ils ont toutes facilités pour attaquer les voyageurs qui se risquent dans la Sainte-Baume. Nous avons vu ces vautours dépouiller sans scrupule jusqu’aux laboureurs mêmes tirant leur charrue. Après avoir longuement marché à travers une épaisse forêt, dite le Désert de sainte Madeleine, nous avons enfin atteint la Sainte-Baume qui est une caverne que la nature a percée en son milieu, orientée au
[175]178
nord, de sorte que la lumière du soleil n’y peut jamais pénétrer, dans un rocher quasiment perpendiculaire d’une impressionnante hauteur. Cette grotte a une profondeur de 16 pas, une largeur de 14 pas et une hauteur d’environ 20 pieds. Comme l’eau suinte constamment, goutte à goutte, depuis la voûte, il a fallu mettre le sol en légère pente pour qu’elle puisse s’écouler. Sur la droite de la voûte on aperçoit un endroit beaucoup plus profond, large d’environ 6 pas, auquel on peut accéder au moyen d’un double escalier de 22 marches. Là se trouve un autel. Comme indiqué plus haut, l’eau suinte de toute part sauf au fond de la grotte, à l’endroit où Marie-Madeleine se reposait et où le Christ lui est apparu près de 110 fois. Cet endroit est exhaussé du sol à une hauteur de 6 marches et expose, à demi-allongée, une statue de sainte Marie-Madeleine, grandeur nature, le coude droit appuyé sur le sol rocheux et, à portée de la main gauche, une boîte d’onguent balsamique ; suspendu par un système de trailleNote: « Traille » : terme régional utilisé en Provence pour désigner un câble glissant sur des poulies formant un pont volant ou servant au halage. métallique, un ensemble de 20 lampes d’argent, dont 6 brûlent jour et nuit, éclaire ce lieu. Près de là, dans un recoin, on voit encore une petite source où Madeleine s’est désaltérée. Son eau est claire comme le cristal et fraîche comme la glace. Nous l’avons goûtée : pure, elle était très bonne et meilleure encore, mélangée à du vin. Devant ce reposoir de Madeleine on a élevé un autel entouré d’une balustrade de marbre blanc, par-dessus lequel, en raison de l’humidité régnant dans la grotte, on a dressé une voûte montée sur 4 piles à la gothique. Dans l’une des arches, au-dessus de l’autel a été gravé en lettres d’or : ‘LOCVS POENITENTIAE. S. M. MAGDALENAE’ mais sur la porte de la grille :

adorabimus in loco ubi steterunt
pedes eius

. 6 dominicains s’emploient à y célébrer la messe ; ils s’abstiennent de manger de la viande et assurent en ce lieu le gîte et le couvert
[176]179
pour les voyageurs en échange d’une petite pénitence et de l’observance, avec eux, de cette abstinence. À l’intérieur de la grotte, à main gauche derrière la porte, j’ai découvert l’inscription suivante sur marbre noir :

Quae tua tam rite hic lacrymis errata lavasti
Fac talis Culpas abluat unda meas
Angelici Cantus Vivens ni digner honore
Spes mihi Sit Saltem perfruar ut moriens

Horatius Capponius florentinus episc. Carpentoraciensis
rector Comitatus Venaysini a Clemente VIII pont. max etiam pacis
et Catholicae Religionis in hoc Regno instauratore creatus, post s.
annae et Mariae Magdalenae devotionis ergo Visitans Veneratas
Reliquias istud Venerandum invisens antrum, ibi (quoq)quoque sacrum
faciens timore tremore amore Repletus hasce (meditabat)meditabatur preces
quas deinde ut etiam absens perpetuo funderet ad tantum
poenitentiae monumentum transmisit.


Un autre poète a conçu la pensée suivante devant cette grotte qui paraît toujours éplorée elle aussi :

Haec Veneranda Specus, (praeruptoq)praeruptoque horrida saxo
perfusa est lachrymis Magdala Saepe tuis.
Nunc quoque tristitiae testes, tantique doloris   LF.C.
quasi participes fundere pergit aquasNote: L’auteur de ces vers n’est autre que Corfey lui-même..


À observer de près cette grotte sombre, humide et froide et ce lieu où s’est retirée Madeleine et où le Christ lui est si souvent apparu, il semble quasi impossible qu’un être humain n’en soit profondément ému, en particulier le soir, quand est mise en action la trailleNote: « Traille » : terme régional utilisé en Provence pour désigner un câble glissant sur des poulies formant un pont volant ou servant au halage. et qu’un dominicain, d’une voix insolite, lugubre, entonne la litanie de sainte Madeleine. On s’étonne d’une part qu’elle ait pu parvenir en ce lieu si âpre et si éloigné du ciel, alors que les
[177]180
accès qui y mènent, désormais visibles, n’ont été frayés qu’à grand-peine et plus tard, et que selon toute apparence, il était impossible d’arriver autrement en cette grotte, et d’autre part on se demande de quoi, durant 30 ans, elle a bien pu se nourrir quand on ne voit alentour rien d’autre que la roche sauvage et nue. Sur la crête du massif, surplombant la grotte, se trouve la petite chapelle du Saint-Pilon édifiée sur le lieu même où, 7 fois par jour, sainte Madeleine était transportée par les anges et ravie en extase. Au-dessus de sa porte sud, une inscription sur une plaque de marbre noir en fait commémoration :

ad honorem.
Beatae Mariae Magdalenae
in extasim raptae
Eleonora de Bergues
Federici Mauritij Bullionij ducis
Conjux
ex italia rediens poni jussit
anno dni M DC XLVII
emi. Theod. á Turre arverniae filius
S.R.E. Cardinalis bullionius
magnus franciae Eleemosynarius
dum in provincia degeret
opus neglectum absolvit anno dni MDCLXXXVI.


Derrière la chapelle, sur la face nord, un bas-relief montre l’élévation dans les airs de sainte Marie-Madeleine par 4 anges. Ce lieu ainsi que la Sainte-Baume sont visités non seulement par les chrétiens mais parfois par les Turcs mêmes, les uns pour s’y recueillir, les autres pour sa renommée. Nous y avons rencontré Mme la marquise de Spinola, de Gênes.
Le 16, nous avons quitté cette sublime solitude pour nous rendre à Saint-Maximin où se trouve une église des Frères Dominicains, grand et bel édifice, sur le maître-autel
[178]181
duquel une urne en porphyre contient les reliques de sainte Madeleine. Cette urne est surmontée d’une statue allongée de la sainte, en bronze doré. Au fond de l’église on découvre une chapelle souterraine à laquelle on accède par un double escalier, et où s’était trouvée la sépulture de Madeleine. Là, on nous a montré sa tête qui est contenue dans un buste-reliquaire en or richement orné de pierres précieuses ; après qu’on en a ôté le portrait, nous avons vu à travers une vitre le crâne de cette sainte. Au-dessus de l’œil gauche, adhérait encore un morceau de chair épargné par la corruption, d’environ un doigt de long, à l’endroit où le Christ avait touché Madeleine en disant : Noli me tangere. Ce crâne porte la précieuse couronne en or de Charles Ier, roi des deux Siciles et de Jérusalem. Près de cette relique, nous avons vu également la sainte Ampoule qui est une petite fiole de cristal contenue dans un autre flacon de cristal, où est conservé un peu de sable et de gravier aspergé par le sang du Christ, recueilli sous la Croix par Madeleine, ampoule que, par la suite, la sainte a portée sur elle jusqu’à sa mort. Tout un chacun assure que le jour du Vendredi saint, on perçoit dans ce flacon un remuement particulier. Dans cette chapelle, à gauche, on trouve 2 tombeaux de marbre, à savoir ceux de saint Maximin et de sainte Madeleine, et à droite, ceux de Suzanne et de Marcelle, de même, ceux de Blaise et de Suffren, faits de bois ; les tombeaux portent les inscriptions suivantes :

1.   Hic Maximini tumulus qui primus aquensis
antistes, domini discipulus quefuit
dicatur Saliae Regionis apostolus idem
Nam Verae fidei prima elementa dedit

[179]182

(2   A. Maximino Christi Venerabile Corpus
Magdalis excipiens carpit ad astra Viam
Mortua signato iacuit tumulata sepulchro
quod Sanctus praesul Struxerat ante sibi.

(3   Hic (quoq)quoque Sexcentos Sita Magdalena per annos
divina tandem prodita luce fuit
qui Cernis flentem transactae crimina Vitae
ut numen flectas, hanc imitare deam.

(4.   Ampulla hoc etiam latuit Crystallina Saxo
quaclausa est domini terra cruore Madens
Magdalis hanc terram Collegit Sub cruce Christi
cujus morte homini Reddita Vita fuit.

(1.   Marcellae hoc monumentum est que sub dita Marthae
divino instinctu talia Verba dedit:
Quite portavit Venter, nimis illa beatus
est quoque sic clamans lingua beata nimis.

(2   Hic cum Marcella felix susanna quievit
nota satis fluxu Sanguinis immodico.
atque imae vestis tactu Curata, Salutis
auctor quatali tempore tectus erat.

(3 Hoc lapide occlusus fuerat Cidonius, is, qui
Venerat in lucem Sed sine luce miser
at sputo terrae Commisto lumina tangens
Christus se docuit Luminis esse patrem

(4.   Hic quoque Compositi Sunt Blasius (atq)atque Sufrenus
quos Maximinus discipulos habuit
hi Certo errantes firmarunt dogmate (genteq)genteque
in coelis ideo Certum habuere locum.

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Jadis, les femmes avaient interdiction de pénétrer dans cette chapelle. Pour quelles raisons elles obtinrent par la suite cette permission, je n’ai pas réussi à le savoir. Dans cette église, vis-à-vis de cette crypte, nous avons vu dans une chapelle les reliques suivantes : un bras de sainte Madeleine, lequel, depuis le coude jusqu’au bout des doigts mesure environ 1 pied 7 pouces de long, d’où l’on peut déduire qu’elle avait dû être de grande taille ; de même, les reliques de saint Maximin, premier évêque d’Aix, l’un des 72 disciples du Christ ; de saint Sidoine, deuxième évêque d’Aix ; cet homme est celui, né aveugle, à qui, selon saint Jean 9.6, le Christ rendit la vue. De même de Suzanne, qui, selon saint Matthieu 9.20, ayant touché l’ourlet du vêtement du Christ, fut guérie de son flux de sang, et de sainte Marcelle (servante de sainte Marthe), laquelle selon saint Luc 11.27, s’est écriée « Beatus venter, qui te portavit », etc. Après avoir suffisamment contemplé tous ces objets, nous avons été harcelés par les vendeuses de rosaires, et il s’en fallut d’un rien qu’elles ne nous eûssent persuadés d’acheter toute leur boutique pour peu que leur marchandise nous eût convenu, ce qui ne fut pas le cas. Celle-ci prétendait avoir au plus près que celle-là la taille de sainte Madeleine et lorsqu’on les comparait, on trouvait parfois une différence d’une largeur de la main. Le jour même, nous poussâmes jusqu’à Auriol et nous y descendîmes à la Croix d’Or. Toute la maison était sens dessus dessous : le patron, le valet, la femme, la fille et la servante avaient fini les vendanges et bu à la santé du vin nouveau.
Le 17 octobre, nous arrivâmes à Marseille et, comme on ne peut pas embarquer sans être en possession d’un document
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de la mairie et signé du maire, certifiant qu’on est de bons et honnêtes catholiques, nous nous sommes fait délivrer ce certificat, ayant pendant ce temps copié cette inscription dans le marbre noir du portrait de Ludovici Magni placé au-dessus de la cheminée :

Ludovicus Magnus majoribus major Sapienti Minerva Sapientior
ipso fortior Marte terrâ Marique Victor piratas fulmineo telo,
Leonem belgicum pugnâ, aquitam austriacam ferro, haeresim
armis officiosis, Suas Voluntaria pace Victorias devicit.
anno 1688.

Le dimanche 18 octobre, nous avons vu à l’abbaye Saint-Victor le chef de saint Victor enchâssé dans un buste-reliquaire d’argent rehaussé d’or, ainsi que de nombreuses autres reliques. Dans la chapelle de la crypte, on nous a fait voir : 1°) la croix sur laquelle saint André fut martyrisé, entièrement recouverte d’argent, 2°) dans une autre chapelle, nous avons vu la crypte où sainte Madeleine avait commencé sa pénitence, 7 ans avant de se retirer à la Sainte-Baume, 3°) dans une chapelle richement ornée d’or se trouvait une statuette en bois de la Sainte Vierge, d’environ 3 pieds de haut dont saint Luc était réputé l’auteur. Les femmes avaient interdiction de pénétrer dans cette chapelle, et devaient se contenter de rester devant les traillesNote: « Traille » : terme régional utilisé en Provence pour désigner un câble glissant sur des poulies formant un pont volant ou servant au halage.. On prétend que ce lieu, de tous temps, avait fait l’objet d’une particulière vénération et qu’une dame attestée, qui avait manqué à respecter l’interdit et forcé l’entrée, en avait perdu la vue ; pour prévenir la répétition de pareil malheur, l’entrée est purement et simplement interdite aux femmes. Comme cette abbaye se trouve hors de la ville, non loin de la citadelle qu’on appelle le fort Saint-Nicolas, nous l’avons également visitée au passage. Elle est très étroite de l’intérieur, possède 4
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bastions, ravelins et contre-gardes, est constituée uniquement de maçonnerie sans un seul pied de terre. La citadelle commande non seulement l’entrée du port, ainsi qu’indiqué plus haut, mais également la ville entière qui par elle-même ne constitue pas vraiment une fortification.
Le 22 octobre, nous avons embarqué sur une tartane dont le patron s’appelait Sigau. Et le vent se montrant assez favorable,
nous avons mis à la voile le 23, à 3 heures du matin. À peine avions-nous pris le large et ressenti la puissance des vagues de la Méditerranée, et pu les voir au lever du soleil, que chacun se mit en devoir de leur payer l’habituel tribut : les 2 capucins que nous avions à bord s’y mirent les premiers ; les Espagnols qui s’étaient embarqués avec nous ne lésinèrent pas sur leur contribution de vomissure. Vers le cap Croisette nous eûmes la compagnie d’une douzaine de dauphins enjoués qui par moments s’approchaient du bateau à moins de 20 pas. Ce spectacle est certes un vrai plaisir, mais on dit en général qu’il annonce l’imminence d’un orage, ainsi que nous en fîmes en effet l’expérience, car le vent nous fut de plus en plus hostile, si bien qu’à 2 heures après midi, nous dûmes nous mettre à l’abri à Cassis, un petit port que la nature a encaissé entre montagnes et rochers.
Le 24, nous restâmes tranquillement au mouillage et visitâmes en attendant la petite ville de Cassis, qui est toute nouvelle et son port est pourvu d’un môle. L’après-midi, nos hommes d’équipage ramassèrent quelques oursins, à peine de la grosseur d’un poing, mais armés de très nombreuses épines aussi friables qu’acérées, qu’ils meuvent en tous sens
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pour s’enfuir, n’ayant pas de pattes. Lorsqu’on les ouvre, on y découvre cinq tranches ou rayons de chair rouge au goût inhabituel mais agréable et qui croissent et décroissent avec la lune. Nos marins cuisaient leur repas (ainsi que nous-mêmes l’avons fait par la suite, durant tout le voyage jusqu’à Gênes) sur des feux de brindilles de thym, car il n’y a pas autrement de bois alentour, un combustible qui de plus est si cher, même à Marseille, qu’on le vend au poids.
Le 25, au petit matin, à 3 heures, nous mîmes la chaloupe à la mer pour voir si le vent n’avait pas changé, et comme il avait un peu molli, à 6 heures, nous mîmes de nouveau à la voile et navigâmes tout le jour, la Sainte-Baume restant toujours en vue, car finalement, le vent n’était pas aussi bon qu’il nous en avait donné l’impression ; tant et si bien qu’après maints louvoiements, après beaucoup d’efforts,
le 26 au matin, à 4 heures, nous dûmes faire relâche à Toulon. Généralement, les navires arrivants sont mis en attente devant l’entrée du port, et qui veut se rendre dans la ville doit d’abord présenter son certificat de santé. La ville n’est pas grande, mais au fil du temps, elle se construit de mieux en mieux, avec des rues tracées au cordeau mais étroites et pestilentielles parce que dans les maisons, en général, il n’y a pas de lieux d’aisance et que chacun vide son trop-plein par la fenêtre. Néanmoins, Toulon abrite dans sa rade 2 beaux ports très bien équipés de môles. On y compte de nombreux navires de guerre dont 30 de 1er rang. La Corderie fait 257 pas ou 1 230 pieds de long, avec 3 halles d’une architecture soignée, le tout couvert en voûtes. Les magasins sont impressionnants et équipés parfaitement, à la façon française. Nous sommes même montés à bord de l’un des navires de guerre de la Marine royale, Le Tonnant, armé de 90 pièces d’artillerie. On a créé à Toulon
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une académie spéciale des cadets de marine dans les diverses disciplines. Le roi a bâti également un magnifique séminaire pour la formation des aumôniers de marine, au fronton duquel on peut lire :

propagato maris imperio
ut Rite servirent Regiae Naves
uni qui Regit Ventos et undas deo
Marinum hoc sacerdotum seminarium
patribus hoc. jesu Commissum
nauticae Religioni posuit
Ludovicus Magnus
ann. MDCLXXXX.

Les 27, 28 et 29 octobre, le vent contraire a persisté, avec la pluie, parfois accompagnée d’orage. Nos deux capucins, peu amarinés, se sont résolus à nous quitter ici et à poursuivre leur voyage à destination de Gênes par voie terrestre.
Le 30, dans l’après-midi, le vent était très favorable de sorte que nous avons levé l’ancre à 2 heures et demie pour nous trouver dans la soirée à la hauteur de Brégançon où de nouveau le vent changea, nous obligeant à couler l’ancre et à passer la nuit sur place.
Mais comme vers le matin du 31 il n’y avait toujours pas d’espoir d’une amélioration du temps, nous regagnâmes Toulon aussi vite que nous l’avions quitté. À peine avions-nous jeté l’ancre au port qu’une grande clameur de joie s’éleva : on venait de procéder au lancement de la nouvelle frégate Adélaïde.
Le 1er novembre, nous avons vu des bouquets de fleurs de toutes sortes, violettes, roses, tubéreuses, jonquilles, etc., lesquelles fleurissent deux fois l’an ;
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on a même ici des fleurs toute l’année.
Le 2 novembre, après midi, nous regagnâmes une fois de plus le bateau et reprîmes la mer à minuit.
Le 3 novembre, le vent était plutôt bon,
si bien que le 4, à 9 heures du matin, nous passâmes le cap d’Antibes où le vent vira au nord pour retomber aussitôt après. Pourtant, à 2 heures, près de Nice, nous essuyâmes une petite tempête qui nous força à carguer la voile et à larguer une autre voile, carrée, mais ces manœuvres n’étant pas rapides à exécuter, les vagues nous secouèrent passablement. Mais comme entre temps nous nous étions accoutumés au roulis et au tangage, au lieu que le premier jour nous rendions tous à qui mieux mieux tripes et boyaux, à présent, nous étions capables de boire et de manger par les plus forts mouvements du bateau. L’un de nos Espagnols à qui l’appétit était revenu, voulant faire étalage de son latin, déclara : « ‘hoc Reviviscit hominem’ ». Un de ses compatriotes s’étant goinfré de grenades encore vertes, comme il faisait la grimace et que je lui demandai s’il se sentait mal, me répondit : « ‘est acria, est acria’ ».
La nuit suivante, nous avions toujours vent contraire et après avoir beaucoup louvoyé, le 5 novembre, tôt le matin, alors que nous atteignions Monaco, nous dûmes retourner sur Antibes, qui était le dernier port français car nos matelots ne voulaient pas débarquer dans un port italien comme Monaco, Villefranche ou Nice, où le coût du dédouanement des marchandises auraient été trop onéreux. En fin de matinée, à 11 heures, nous abordâmes à Antibes où se trouve un très joli petit port, défendu par une citadelle carrée, petite elle aussi, située sur une péninsule. Par ailleurs la ville est
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très ancienne, petite et peu attrayante ; elle s’appelait jadis Antipolis (« ville antagoniste d’une autre », peut-être Nice, construite en opposition à cette dernière) ; elle posséda également son theatrum, ainsi qu’en témoigne l’inscription suivante, gravée sur une pierre encastrée dans un mur sur la gauche d’une ruelle partant de la place pour aller à Saint-Pierre :

D. M.
PVERI SEPTENTRI„
ONIS ANNOR XII QVI
ANTIPOLI IN THEATRO
BIDVO SALTAVIT ET PLA
CVIT.


C’est ici que nous avons vu pour la première fois des palmiers, ceux qui ornent le jardin des Cordeliers. La fortification n’est pas encore terminée, ses tronçons gisent épars sur des affûts de fer ; du reste, ce trou perdu est si misérable, que nous eûmes du mal à trouver quelque chose à nous mettre sous la dent, même au prix fort.
Malgré tout, il nous fallut rester en rade la journée du 6 novembre, ce que nous fîmes d’autant plus volontiers que ce jour-là, la mer était démontée au point que nombre de vaisseaux, dans un rayon de 30 milles nautiques, vinrent s’y mettre à l’abri.
Le 7 novembre, par vent léger, nous levâmes l’ancre et arrivâmes le soir devant Monaco où, en partie à cause d’un vent changeant, en partie en raison d’un courant marin qui nous tirait en arrière, nous coulâmes l’ancre pour nous immobiliser sur place toute la nuit.
Le 8 au matin, nous tentâmes d’avancer un peu à la rame, mais en vain ; c’était comme si notre bateau était retenu sur place par un rémora. Enfin, vers midi, l’africain se leva (un vent soufflant du sud-ouest), qui nous porta dans la soirée à proximité de Saint-Laurent, et là nous vîmes de nouveau des dauphins
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qui s’approchèrent jusqu’à passer sous la proue du bateau.
Le 9 novembre, tôt le matin, nous passâmes devant Diano, à midi, devant Finale, où nous vîmes une baleine, expulsant bien haut en l’air son jet d’eau, et finalement, tard dans la soirée, nous abordâmes Gênes.
Le 10 novembre, après en avoir obtenu la permission, nous débarquâmes, puis, nos bagages ayant été visités et nos pistolets déposés au poste de garde, nous prîmes logis Al Scudo di Francia.
Mais le 11, jour de la Saint-Martin, nous allâmes nous présenter à M. Isengard, capitaine de la garde du Palais-Royal et ne pûmes lui refuser de loger chez lui. La ville de Gênes dispose d’un port grand et étendu avec deux môles et un phare élevé, mais il n’est guère apprécié des marins car à cause de sa taille, le vent a trop facilement prise sur les bateaux ; de plus, les vagues de la mer Méditérranée sont dangereuses à cet endroit. C’est la raison pour laquelle on a protégé la ville du côté du port par des murailles élevées, comme le laisse entendre l’inscription de la Porte royale :

urbis Commodo, propugnaculo,
et ornamento protectores Sancti
Georgij auctoritate Ser. senatus
prohibito littoribus Mari, Moles
portas, promptuaria extruebant
anno MDCXXXXII.


Pour la même raison, le petit port des galères génoises est entouré d’une étrange muraille. N’y sont entretenues pour le moment que six galères, lesquelles

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TextGrid Repository (2019). Journal de voyage de Lambert Friedrich Corfey, 1698-1699. Journal de voyage de Lambert Friedrich Corfey, 1698-1699. Architrave. ARCHITRAVE. https://hdl.handle.net/21.11113/0000-000C-4F41-3