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                <title ref="bgrf:84.43 wikidata:Q123255428 MiMoText-ID:Q1063"> Bergeries et opuscules de Mlle d'Ormoy l'aînée:
                    MiMoText edition </title>
                <author ref="viaf:12299693 wikidata:Q42529211 MiMoText-ID:Q734">viaf:12299693 wikidata:Q42529211 MiMoText-ID:Q734</author>
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            </titleStmt>
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                <measure unit="words">19894</measure>
                <measure unit="vols">1</measure>
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                <publisher ref="https://mimotext.uni-trier.de"> Mining and Modeling Text </publisher>
                <distributor ref="https://github.com/mimotext/roman18"> Github </distributor>
                <date>2020</date>
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            </publicationStmt>
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                <bibl type="digitalSource">
                    <title> Bergeries et opuscules de Mlle d'Ormoy l'aînée </title>
                    <ref target="https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6496123v"/>
                    <date>2013</date>
                    <publisher> Bibliothèque national de France </publisher>
                </bibl>
                <bibl type="printSource">
                    <title> Bergeries et opuscules de Mlle d'Ormoy l'aînée </title>
                    <author> Anne-Jeanne-Félicité Mérard de Saint-Just </author>
                    <pubPlace> Arcadie </pubPlace>
                    <pubPlace> Paris </pubPlace>
                    <publisher> Lamy </publisher>
                    <date>1784</date>
                </bibl>
                <bibl type="firstEdition">
                    <date>1784</date>
                </bibl>
            </sourceDesc>
        </fileDesc>
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            <textClass>
                <keywords>
                    <term type="form"> dialogue novel </term>
                    <term type="spelling"> historical </term>
                    <term type="data-capture"> double keying </term>
                </keywords>
            </textClass>
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    </teiHeader>
    <text>
        <front>
            <div type="titlepage">
                <head> BERGERIES ET OPUSCULES <hi rend="small"> DE </hi> MLLE D'ORMOY L'AÎNÊE. </head>
                <p>
                    <hi rend="small"> Modeste en son langage, et simple en ses atours, Ma muse, sur
                        le sistre et les pipeaux champêtres, Se plaît à célébrer, à l'ombrage des
                        hêtres, Les peines des bergers, leurs jeux et leurs amours. </hi>
                </p>
                <p> EN ARCADIE, Et se trouve à Paris, chez <hi rend="small caps"> Lamy, </hi>
                    Libraire quai des Augustins. M. DCC. LXXXIV. </p>
            </div>
        </front>
        <body>
            <pb n="10"/>
            <p>
                <hi rend="small"> J'ai lu, <hi rend="small caps"> d'Ormoy, </hi> ton manuscrit. Dis
                    moi: Quand de l'Amour tu peins si bien la flamme, T'exprimes-tu d'après ton ame,
                    Ou n'écris-tu que d'après ton esprit. </hi>
                <hi rend="small"> Par l'éditeur de ces opuscules. </hi>
            </p>
            <pb n="11"/>
            <div type="chapter">
                <head> A MON MARI. </head>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> Je </hi> te dédie ce recueil de mes opuscules, <hi rend="small caps"> mon cher Saint-Just: </hi> non que j'aie envie de faire
                    quelque chose de singulier et de nouveau, non que je croie que ta qualité de mon
                    mari te donne un droit exclusif sur mes pensées, comme sur ma fortune et mes
                    faveurs; mais parceque je t'aime, que tu es la personne au monde que j'aime
                    davantage, et qu'il m'est agréable de te faire un présent de ton bien. </p>
                <p> Avant que je te visse, le principe de l'amour étoit sûrement dans mon cœur; il
                    ne s'y est développé que depuis que je t'ai connu: tous les sentiments tendres y
                    sont entrés à la fois <pb n="12"/> La nature a pris pour moi un aspect plus
                    riant; tout s'est animé. Oui, ma juste reconnoissance égale ton bien-fait. </p>
                <p> Mon ami, je suis fiere de porter ton nom: il m'autorise à renouveller
                    publiquement ici mon serment de ne jamais chérir que toi: serment que ma bouche
                    a prononcé aux autels, mais qui étoit déja fait dans mon cœur depuis long-temps. </p>
                <pb n="13"/>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> DAPHNIS ET SILVIE. <hi rend="small"> Églogue adressée à la <hi rend="small                             caps"> Reine, </hi> au premier de l'an 1775. daphnis. </hi>
                </head>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> Je </hi> n'aurai donc pas inutilement devancé l'aurore
                    pour t'offrir avant tous nos bergers mes vœux et mon hommage. Ah! Silvie, que je
                    suis charmé de te rencontrer! je ne pouvois recevoir d'étrennes plus agréables. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> silvie. </hi>
                </p>
                <p> Daphnis, puisses-tu tous les ans, à pareil jour, me donner ainsi les miennes! </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> daphnis. </hi>
                </p>
                <p> Je ne changerai jamais de langage; et sois sûre, Silvie, que chaque jour <pb n="14"/> de l'année me semblera toujours le premier de mon amour. Ah! viens,
                    viens dans ce temple, et que nos serments mutuels assurent à l'instant même
                    notre éternelle félicité. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> silvie. </hi>
                </p>
                <p> Entrons-y, berger, j'y consens; mais pour y adresser au ciel les vœux de la
                    reconnoissance. Ce temple est consacré à tous les Dieux: nous les implorerons,
                    afin qu'ils répandent leurs bienfaits sur notre Reine; et s'ils nous font
                    quelques présents, nous les lui offrirons aussitôt. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> daphnis. </hi>
                </p>
                <p> Que ton idée me plaît! Nous occuper d' <hi rend="small caps"> Antoinette, </hi>
                    c'est nous occuper de nous-mêmes, puisque notre bonheur est uni au sien. Entrons
                    sans plus nous arrêter. </p>
                <p>
                    <hi rend="small"> (Ils entrent dans le temple.) </hi>
                </p>
                <p> Avançons. Auprès des Dieux, notre <pb n="15"/> bonne volonté nous tiendra lieu
                    d'offrande. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> silvie. </hi>
                </p>
                <p> Que vois-je? ... Quoi! toutes les Divinités, avant même de nous entendre, nous
                    sont favorables. Regarde, Daphnis; elles semblent toutes nous sourire; elles
                    savent, sans doute, ce qui se passe dans nos ames. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> daphnis. </hi>
                </p>
                <p> Approchons: ne craignons rien; elles daigneront nous écouter. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> vénus. </hi>
                </p>
                <p> Demandez-moi, bergers, ce qui peut vous être agréable, je vous l'accorderai. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> daphnis. </hi>
                </p>
                <p> Belle Déesse! soyez-nous propice. Ce sont des étrennes que nous venons chercher
                    pour notre Reine: nous ne savons que lui offrir. Il ne reste rien <pb n="16"/> à
                    des bergers qui ont donné leurs cœurs. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> vénus. </hi>
                </p>
                <p> A-t-elle besoin de la beauté? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> silvie. </hi>
                </p>
                <p> Non. De toutes les beautés elle a l'heureux assemblage. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> vénus. </hi>
                </p>
                <p> Quelle est votre aimable Souveraine? Comment l'appellez-vous? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> silvie. </hi>
                </p>
                <p> Je vais vous la peindre: ce sera la nommer. Assise sur le trône, son regne fait
                    le bonheur du monde: sur son auguste front brillent la candeur, toutes les
                    vertus royales: ses yeux, où la douceur s'allie à la majesté, sont beaux comme
                    les vôtres; ses sujets y lisent sans cesse leur bonheur; un seul de ses regards
                    les enchante: sa taille est celle de la plus je une des Graces... </p>
                <pb n="17"/>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> vénus. </hi>
                </p>
                <p> A ces traits seuls je reconnois <hi rend="small caps"> Antoinette: </hi> c'est
                    la Reine des cœurs; qu'elle partage mon empire. Bergers, il doit être aussi doux
                    de suivre ses loix que les miennes. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> junon, </hi>
                    <hi rend="small"> à Vénus. </hi>
                </p>
                <p> Sa beauté égale la vôtre, mais elle plaît bien davantage. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> vénus, </hi>
                    <hi rend="small"> à Junon. </hi>
                </p>
                <p> Elle a votre air de noblesse, avec mes charmes enchanteurs. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> pallas. </hi>
                </p>
                <p> Elle réunit à ma sagesse l'art de l'inspirer et de la faire trouver aimable. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> hébé. </hi>
                </p>
                <p> Elle possede ma jeunesse, ma fraîcheur et mille autres agréments qu'elle seule
                    obtint en partage. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> l'amour. </hi>
                </p>
                <p> Tous mes traits sont dans ses yeux, <pb n="18"/> mon sourire est sur ses levres,
                    et les Amours et les Graces sont fixés près d'elle. Quand on la voit, aussitôt
                    l'indifférence expire, et moi-même je perds mes ailes. </p>
                <p>
                    <hi rend="small"> (Toutes les Divinités ensemble, à Daphnis et Silvie.) </hi>
                </p>
                <p> Allez, couple fortuné, qui savez si bien aimer votre Reine; retournez auprès
                    d'elle. Nous aurions bien voulu répondre à vos desirs, en lui faisant quelques
                    nouveaux dons; mais nous n'en avons aucun qu'on ne lui connoisse. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> silvie. </hi>
                </p>
                <p> Retirons-nous, Daphnis; et remercions les Dieux de ce qu'ils auroient ajouté aux
                    vertus et aux attraits d' <hi rend="small caps"> Antoinette, </hi> si la chose
                    eût été possible. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> daphnis. </hi>
                </p>
                <p> Quel chagrin!... </p>
                <pb n="19"/>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> silvie. </hi>
                </p>
                <p> Quoi!... </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> daphnis. </hi>
                </p>
                <p> Et ses étrennes? Nous n'avons rien à lui présenter. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> silvie. </hi>
                </p>
                <p> Hé bien! nous irons en recevoir; car elle s'offrira à nos regards, nous la
                    verrons à notre plaisir; et nous nous en retournerons au village plus
                    satisfaits, plus contents, plus heureux enfin que si nous revenions de la Cour
                    comblés de richesses. </p>
                <pb n="20"/>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> L'AMANT VOLAGE SANS ÊTRE INCONSTANT. <hi rend="small"> BERGERIE. </hi>
                </head>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> Depuis </hi> deux ans, les jours d'Annette et de
                    Philandre s'écouloient dans le charme d'une confiance mutuelle; un amour tendre,
                    pur et délicat, faisoit leur félicité: enfin ils s'aimoient, se le disoient, et
                    trouvoient sans cesse un nouvel agrément à se le répéter. Une vie si délicieuse
                    n'auroit jamais dû finir: mais, hélas! l'Amour ne peut laisser deux amants jouir
                    tranquillement d'un bonheur parfait; il veut les ris, il veut les pleurs. Une
                    vie trop égale ne lui convient point, le changement est plein d'attraits pour
                    lui; et <pb n="21"/> de la même source dont il fait naître les plaisirs du
                    sentiment, on voit sortir tour-à-tour la jalousie, la tendresse, la discorde et
                    la volupté. </p>
                <p> Cependant Annette et Philandre se voyoient tous les jours, et tous les jours
                    Philandre, sous un berceau de fleurs, célébroit la fête de sa bergere. Tantôt,
                    sur la fougere naissante, il dressoit un trône à la beauté; tantôt il chantoit
                    son amour et les graces de sa maîtresse. </p>
                <p> Pourquoi de tels moments s'écoulent-ils si vîte?... </p>
                <p> L'un des deux amants devint volage... Devinez lequel, et nommezle; mais craignez
                    de vous tromper... Annette, dites-vous, est femme; par conséquent.... Prenez
                    garde de calomnier l'innocence. </p>
                <p> Un jour, pour ménager à Philandre une surprise agréable, Annette s'étoit <pb n="22"/> rendue la premiere au bocage. Gaie, folâtre, et d'un air de
                    triomphe, elle tenoit sous son bras un trébuchet orné de rubans noués de sa
                    main; le trébuchet retenoit un charmant petit prisonnier que la bergere avoit
                    élevé pour son berger. Ce linot étoit devenu l'écho de sa pensée: le gentil
                    écolier ne savoit que trois mots: <hi rend="small caps"> Annette aime Philandre,
                        Philandre aime Annette. </hi>
                </p>
                <p> Philandre avoit promis à son Annette de se rendre auprès d'elle: l'heure étoit
                    passée; il n'arrivoit point. Que penser de ce retard? à quoi l'attribuer? Une
                    multitude d'idées se présentent à l'esprit d'Annette, et jettent le trouble dans
                    son ame. Son cœur est à la fois combattu par la tendresse et par mille soupçons
                    jaloux. Que fait-il éloigné de sa bergere? Hélas! peut-être en ce moment
                    l'ingrat m'oublie auprès d'une <pb n="23"/> rivale... Une rivale!.. Le cruel!..
                    Tandis qu'il est tout pour moi!... Mais non, il m'aime encore; et si je juge de
                    sa constance par la mienne, il doit m'aimer toujours. Cependant, oublier ainsi
                    son amante chérie... Ses travaux, sans doute, l'auront arrêté malgré lui. En
                    disant ces mots, préoccupée, elle se laisse tomber languissamment sur un siege
                    de gazon, et garde le silence. </p>
                <p> Revenue de sa rêverie, elle doute encore plus de la fidélité de son amant. Le
                    soleil avoit fini son cours; les voiles sombres de la nuit commençoient à
                    s'étendre sur l'horizon, et Philandre ne s'étoit point offert à sa vue. Son cœur
                    soupire, le dépit se mêle à l'inquiétude, des larmes s'échappent de ses beaux
                    yeux. </p>
                <p> Elle ne peut plus douter de l'inconstance de son berger. Elle se leve <pb n="24"/> avec précipitation, et veut s'éloigner d'un lieu qui n'a plus de charmes pour
                    elle, d'un séjour où elle a vu son amant naguere si tendre lui jurer un amour
                    éternel, et où de funestes présages lui annoncent à présent l'infidélité de
                    Philandre. </p>
                <p> Annette se détermine à regagner le village, et reprend le trébuchet sous son
                    bras. Mais quel est son étonnement! Cet oiseau si doux et si privé se débat dans
                    sa cage, et cherche à se sauver. Et toi aussi, dit-elle avec chagrin, tu veux
                    donc me quitter! Mes soins te déplaisent; ta chaîne, toute légere qu'elle est,
                    te paroît pesante; ton esclavage, tu veux le fuir. </p>
                <p> Le rebelle prisonnier n'écoute point la bergere; il se tourmente, il vient, il
                    va, il redouble ses efforts; mais bien-tôt ses forces s'épuisent: il tombe, et
                    reste sans mouvement. </p>
                <pb n="25"/>
                <p> La bergere, attendrie sur son sort, l'affranchit de sa captivité; elle ouvre la
                    cage, et lui rend enfin sa liberté. Va, lui dit-elle, ingrat oiseau; va, suis
                    ton volage penchant; imite mon berger: comme lui tu m'abandonnes! Mais si tu
                    n'es pas entièrement insensible à mes peines, et si d'une aile rapide tu
                    parcours le monde, apprends à l'univers entier que Philandre est infidele, et
                    qu'Annette l'aime toujours. </p>
                <p> A peine ces mots sont-ils prononcés, que l'oiseau s'envole avec légèreté; il
                    gagne promptement le bois le plus prochain, et disparoît aux yeux de la bergere,
                    qui retourne tristement à son hameau. </p>
                <p> De retour au village, qu'apprend-elle? Que Philandre ne l'aime plus; que son
                    ambition lui fait préférer Clarisse, Dame du château; que, paré <pb n="26"/> des
                    mains de cette femme hautaine, sa vanité se trouve blessée d'aimer une simple
                    bergere; qu'il faut enfin se résoudre à en être abandonnée. </p>
                <p> A cette funeste nouvelle, la foudre tombant aux pieds d'Annette ne l'auroit pas
                    étonnée davantage. Ses sanglots la suffoquent, elle pâlit, et reste anéantie
                    dans sa douleur. Son sort inspire la pitié: tous ceux qui l'entourent mêlent
                    leurs larmes aux siennes; et chacun, en la plaignant, la reconduit mourante chez
                    elle. </p>
                <p> Quelle triste nuit pour la malheureuse Annette! Combien de sombres pensées
                    viennent s'offrir à son esprit! Elle est réduite à desirer la mort comme une
                    faveur du ciel. Hélas! que devenir dans cette cruelle situation? </p>
                <p> Le lendemain, rien ne peut calmer ses ennuis; tout lui devient importun. Elle
                    voudroit cesser de vivre: en un <pb n="27"/> instant, elle voit son aurore
                    s'éclipser, ses beaux jours se changer en nuits sombres; plus de plaisirs pour
                    Annette, Annette ne possede plus le cœur de Philandre. </p>
                <p> Trois jours se passent sans que sa douleur reçoived'adoucissement, sans qu'elle
                    puisse se déterminer à sortir de sa cabane. Le troiseme cependant elle retourne
                    au bois. </p>
                <p> Sa marche est lente, son air abattu, son regard triste; tout dit que quelques
                    peines secretes affectent son ame sensible. En cet état, elle rencontre un
                    berger; le dirai-je?... Philandre lui-même. </p>
                <p> Dès qu'il apperçoit Annette, il veut la fuir; mais le remords, mais la confusion
                    semblent arrêter ses pas. Infidele berger, crie la sensible bergere, depuis que
                    tu n'as vu Annette, ses traits sont-ils déja effacés de.... ta <pb n="28"/>
                    mémoire? Elle lui fait des reproches; il y demeure insensible, il répond à ses
                    caresses avec froideur. Quoi! ma douleur est vaine, elle ne t'attendrit pas!...
                    Aime donc ta nouvelle maîtresse; elle est belle, sans doute, plus qu'Annette.
                    Elle a trouvé le secret de te plaire; mais je suis bien sûre que, comme Annette,
                    elle ne sait pas t'aimer. Tiens, ajoute-t-elle en arrachant de son chapeau des
                    rubans qu'autrefois Philandre lui avoit donnés; tiens, reprends ces foibles
                    dons, je n'en veux plus, puisque tu m'as repris le plus précieux de tous.....
                    Mais, à mon tour, rends-moi ce que tu tenois de ma tendresse.... Donne-moi cette
                    houlette que mes mains ont faite pour toi. Joins-y ce ruban qui si long-temps
                    para mon sein, et qu'aujourd'hui tu profanes parmi les présents de ma rivale. </p>
                <p> En achevant ces mots, qu'elle prononçoit <pb n="29"/> avec vivacité, elle
                    brisoit la houlette de Philandre, chiffonnoit ses rubans, et portoit dans sa
                    parure le désordre qui regne dans son ame. </p>
                <p> Philandre quitte la bergere avec dépit. Annette effrayée vole à lui toute en
                    pleurs, et le retient de nouveau. = Parjure!... où veux-tu fuir?... Tu ne m'as
                    pas encore tout rendu; tu t'en vas,... et tu emportes mon cœur! </p>
                <p> Ah! trop volage amant, c'est donc à la beauté que tu sacrifies ce cœur que je ne
                    puis t'ôter! C'est pour des traits plus beaux que tu ne te souviens plus ni de
                    ma tendresse ni de mes charmes! Eh bien! sois un peu moins barbare: avant de me
                    quitter, viens me donner la mort; le jour m'est importun. Tu trembles!... Tu
                    recules d'effroi!... Tu n'as pas frémi quand tu as pris la résolution de
                    détruire mon bonheur... </p>
                <pb n="30"/>
                <p> Philandre, ému, tourne vers Annette un regard confus et attendri. Il desire
                    d'obtenir son pardon, il n'ose le demander; mais ses yeux sont humides de ces
                    larmes si douces qui accompagnent le repentir; ses mains pressent tendrement
                    celles de la bergere. Il veut parler, la parole meurt sur ses levres; il en a
                    trop à dire pour pouvoir s'exprimer. Il ne peut prononcer que ces mots
                    entrecoupés: Annette, que... je suis coupable!... </p>
                <p> Non, tu ne l'es plus, dit la bergere transportée de joie, puisque tu m'aimes
                    encore: ton pardon est là. Elle montroit son cœur. </p>
                <p> Ah! trop aimable bergere, je ne méritois pas un sort si digne d'envie! Après
                    t'avoir offensée... Il est vrai que je n'ai jamais cessé de t'aimer. L'ambition,
                    et non pas l'amour, m'attachoit à Clarisse. Que je déteste mon <pb n="31"/>
                    erreur, puisqu'elle a pu te causer quelques peines! Ah! puisse ma faute servir
                    de leçon aux bergers ambitieux, et leur faire voir que souvent pour des biens
                    chimériques ils abandonnent le bonheur, qui ne se trouve réellement que dans
                    l'union de deux cœurs sensibles et vertueux! </p>
                <p> Aimons-nous donc toujours, reprit Annette en abandonnant ses belles mains à
                    Philandre qui les couvroit de mille baisers; aimons-nous à jamais. Joignons si
                    bien nos cœurs ensemble, que si l'un de nous deux veut reprendre le sien, il lui
                    soit impossible de le désunir. </p>
                <p> Oui, dit Philandre; et donnant le bras à son Annette, ils retournerent au
                    village, où ils sont devenus le modele des amants. </p>
                <pb n="32"/>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> L'INDIFFÉRENCE PUNIE ET PARDONNÉE. <hi rend="small"> PASTORALE. </hi>
                </head>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> C'étoit </hi> au milieu de l'été, dans une agréable
                    prairie émaillée de fleurs, que Philis, bergere de Gnide, donnoit à son amie
                    Doris une leçon d'indifférence. Fais comme moi, disoit Philis à sa compagne qui
                    se plaignoit de l'amour, reçois les vœux et l'hommage de chaque berger, et
                    n'accorde du retour à aucun. Dis: n'est-il pas charmant de se laisser aimer, de
                    s'entendre dire chaque jour que l'on est la plus belle, et d'avoir autour de soi
                    des adorateurs qui, au moindre geste, au plus petit coup-d'œil, sont prêts à
                    vous obéir? Ils <pb n="33"/> supportent nos caprices sans oser murmurer. Cette
                    vie est délicieuse; j'en ai l'expérience. Sais-tu pourquoi je suis toujours
                    légere et folâtre? C'est que j'ai su conserver ma liberté. Je ris sans cesse:
                    dès le matin, je chante l'indifférence; je me couche, et je la chante de
                    nouveau. Jamais le chagrin n'obscurcit les traits de ma figure; les roses, si
                    les bergers ne me trompent pas, ont moins d'éclat que mon teint: ma parure,
                    voilà ma principale occupation. Mais apprends le secret dont je me suis servie,
                    et dont je me sers pour me préserver de tout attachement sérieux; écoute le
                    récit de mes aventures avec plusieurs de nos bergers. </p>
                <p> Colin, tu le connois: eh bien! ce fut le premier amant qui m'offrit son hommage.
                    C'étoit il y a deux ans, à la fête du hameau, qu'il me déclara que j'étois de
                    toutes les bergeres et la <pb n="34"/> plus belle et celle qu'il aimoit le
                    mieux. Je n'en fus flattée que parcequ'il m'assura que la pudeur, dont mes joues
                    furent colorées au moment de son aveu, donnoit un nouveau prix à mes attraits. </p>
                <p> Il me parut aussi plus aimable en me disant, „Philis, je vous adore;“ et comme
                    il avoit une grace infinie à répéter ces mots, je fus tentée, pour devenir plus
                    jolie et plaire encore davantage, d'aimer et de me servir de ses mêmes
                    expressions. Colin fut transporté de son bonheur: il me jura qu'il conserveroit
                    son amour pardelà même le tombeau. </p>
                <p> Me voilà donc engagée avec lui, recevant tous les jours quelques nouveaux
                    témoignages de son ardeur: chaque matin, il venoit orner la porte de ma cabane
                    de guirlandes de roses; les bouquets, les corbeilles, les rubans, <pb n="35"/>
                    les dentelles même rien ne lui coûtoit pour sa Philis. Il voulut qu'elle le
                    disputât et pour l'élégance et pour la beauté à toutes les bergeres du hameau. </p>
                <p> J'aurois dû, il est vrai, être charmée d'un amour aussi délicat. Que Colin se
                    trouvoit flatté, quand je lui marquois la moindre reconnoissance pour ses soins!
                    Il m'en savoit tant de gré! ses feux en redoubloient. Sa tendresse, je l'avoue,
                    méritoit que j'y répondisse par un sentiment aussi vif: mais, que veux-tu? la
                    chaîne la plus légere m'a toujours paru une gêne, un esclavage affreux. </p>
                <p> Au bout de quelques mois, les attentions de Colin me devinrent insupportables;
                    je trouvois fort ennuyeux de m'entendre répéter par le même amant que j'étois
                    jolie, qu'il m'adoroit: ces propos sans cesse rebattus à mon oreille me
                    fatiguerent à l'excès. Je ne <pb n="36"/> veux point me déguiser pour toi: oui,
                    Doris, je me persuadai qu'il n'y avoit que la multitude d'hommages qui dût
                    vraiment nous flatter. Si nous ne recevons de culte, me disois-je, que d'un
                    objet, notre vanité ne peut être pleinement satisfaite, et l'on verroit bientôt
                    parmi nous succéder à la gaîté folâtre les plus tristes ennuis. Il est dans la
                    nature d'aimer le changement; lui seul donne du piquant à la tendresse, lui seul
                    renouvelle nos plaisirs. </p>
                <p> Sans détour, j'annonçai à Colin que je ne l'aimois plus, et que j'étois changée.
                    = Ah! si ce que vous me dites est vrai, me répondit Colin en soupirant, non,
                    vous n'êtes point changée! Vous n'avez jamais eu d'amour pour moi, puisqu'il a
                    fallu si peu de temps pour voir naître et mourir votre ardeur... Mais, sans
                    doute, c'est pour <pb n="37"/> m'éprouver que vous tenez ce langage. Vous êtes
                    toujours la même, n'est-ce pas, Philis? votre cœur est toujours sensible pour
                    l'amant qui vous adore? = Non, Colin, je ne vous aime plus. = Grand Dieu! quelle
                    cruauté! Que vous ai-je fait, ingrate? Parlez. Quelle plainte avez-vous à former
                    contre moi? N'ai-je pas prévenu jusqu'au moindre de vos desirs? Lorsqu'attendrie
                    par ma constance vous daigniez quelquefois m'accorder un baiser... Ah! ma
                    Philis, ma Philis, voyez Colin à vos genoux; si vous lui ravissez un cœur dont
                    la possession fait sa félicité, vous le verrez bientôt succomber à son
                    infortune. </p>
                <p> Je fus presque attendrie; mais une nouvelle réflexion bannit Colin tout-à-fait
                    de ma pensée. Colin étoit jaloux, et c'est en quelque façon ce qui a occasionné
                    ma légèreté envers lui. Colin <pb n="38"/> aimoit sans partage, et vouloit être
                    aimé de même. Deux jours auparavant, en revenant du château, où le Seigneur nous
                    avoit permis de danser, Colin m'avoit fait une scene des plus vives. Pourquoi,
                    bergere coquette, me dit-il, n'avez-vous eu des attentions que pour le Seigneur
                    du village? Pour le favoriser de vos regards, vous aimet-il comme je vous aime?
                    Ah! Philis, vous cherchez à plaire à trop d'amants à la fois, pour avoir un
                    berger aussi tendre, aussi fidele que Colin... </p>
                <p> Comme la morale de Colin m'ennuyoit beaucoup, je me mis à gronder plus fort que
                    lui, afin de le faire taire. Je lui dis que s'il ne cessoit de me quereller, mon
                    choix tomberoit bientôt sur un autre moins exigeant que lui; enfin, que s'il me
                    gênoit à ce point, je m'affranchirois bien vîte d'une si <pb n="39"/> rude
                    captivité; que je prétendois n'être l'esclave de personne. </p>
                <p> Colin, au lieu de s'adoucir, comme il faisoit ordinairement, prit encore plus
                    d'humeur; cependant nous nous quittâmes raccommodés. </p>
                <p> Pour moi, ma chere amie, je ne lui pardonnai pas le ton despotique qu'il avoit
                    voulu prendre avec celle qui ne vouloit reconnoître aucun maître. Je m'en
                    vengeai en lui déclarant deux jours après que j'avois fait un nouveau choix. </p>
                <p> Mais, interrompit Doris, comment Colin, avec un amour aussi extrême, ne
                    cherche-t-il pas tous les moyens de te fixer? = Que n'a-t-il pas tenté pour
                    empêcher que je ne rompisse mes chaînes! Il employa les plaintes, les pleurs et
                    les caresses. Enfin, voyant que rien ne pouvoit me gagner, son amour se changea
                    en haine; il devint furieux, <pb n="40"/> il annonça par-tout qu'il me puniroit
                    de mon ingratitude. Comme je le connoissois capable d'user de violence, je
                    l'évitai quelque temps: mais bien tôt, croyant en être oubliée, je retournai au
                    bois comme à mon ordinaire. </p>
                <p> Un soir que je revenois de la prairie, conduisant tranquillement mon troupeau,
                    je le rencontre: je veux fuir, mais inutilement; il m'aborde avec un air
                    d'arrogance, et me demande combien de fois, depuis que je l'avois quitté,
                    j'avois changé de berger. Je ne lui réponds point, et je suis ma route. Il
                    m'arrête avec colere: = Non, vous n'irez pas plus loin; il faut que vous
                    m'écoutiez encore une fois. J'ai une grace à vous demander. Philis, je ne puis
                    souffrir votre indifférence; comme mes soins n'ont pu me mériter votre
                    tendresse, je veux au moins obtenir votre haine. Oui, mon cœur ne peut répondre
                        <pb n="41"/> qu'à l'un de ces deux sentiments: choisissez de ma haine ou de
                    mon amour. = Eh bien!... je vous hais. = Vous pouvez me détester, mais vous n'en
                    aimerez pas un autre, me dit-il en me prenant dans ses bras malgré moi; je
                    saurai vous enlever à tous mes rivaux. Effectivement il m'entraînoit avec lui,
                    si mes cris, qui furent entendus, n'eussent attiré des personnes qui me
                    secoururent. Colin, à son grand regret, fut obligé de m'abandonner; il quitta
                    même le hameau, et depuis je ne l'ai pas revu. Cette aventure m'avoit fort
                    dégoûtée de tout engagement; mais mon naturel l'emporta, et je repris mes
                    anciennes habitudes. </p>
                <p> Je fis des agaceries à tous les bergers, d'abord sans me fixer à aucun choix; je
                    m'arrêtai enfin à Damon, qui, jusqu'à ce moment, avoit vu mes charmes sans
                    paroître remarquer si <pb n="42"/> j'étois plus belle qu'une autre. Ce fut
                    plutôt l'envie de triompher de son indifférence, que l'amour, qui me suggéra le
                    desir de lui plaire. Aussi, je me promis bien, aussitôt que je l'aurois rendu
                    sensible, de le punir par mes rigueurs d'avoir tant tardé à m'offrir son
                    hommage; c'étoit là mon projet, et je l'exécutai. </p>
                <p> Ce Damon si froid, si inaccessible aux traits de l'amour, je parvins à
                    l'enchanter; il m'adora: s'il garda quel-que temps le silence, il le rompit
                    enfin, ne pouvant plus taire un secret que sa passion le forçoit de m'avouer.
                    Non, je ne puis comprendre, me dit-il, qu'on vous voie un seul instant sans
                    prendre pour vous de l'amour, sans venir à vos pieds vous le déclarer, et vous
                    aimer toute la vie. </p>
                <p> Pour l'engager davantage dans mes liens, je lui fis espérer qu'un jour je <pb n="43"/> pourrois me rendre à ses desirs; peut-être, ajoutai-je, ce temps
                    n'est-il pas éloigné. Damon me crut: on se persuade aisément ce qu'on souhaite.
                    Il m'exprima aussitôt sa vive reconnoissance par un baiser qu'il prit sur ma
                    main, et me quitta, heureux déja de la disposition favorable dans laquelle il me
                    laissoit. </p>
                <p> Nous restâmes à-peu-près deux mois dans cette heureuse intelligence. De jour en
                    jour, Damon devenoit plus tendre et plus épris. Mais, persuadée qu'il n'étoit
                    plus possible que son ardeur augmentât, je me félicitois de ce que le moment de
                    ma vengeance ne tarderoit pas à arriver. </p>
                <p> Vers la fin du printemps, je partis pour un village voisin, où j'avois des
                    parents: Damon m'y suivit. Il ne pouvoit se passer un seul jour de sa Philis,
                    qui, en vérité, ne pensoit guere à lui <pb n="44"/> qu'en le voyant. Ce fut dans
                    cette campagne que j'eus la cruauté de lui déclarer le véritable état de mon
                    cœur, qui ne se sentoit aucune disposition à l'aimer. </p>
                <p> Il m'est impossible, Doris, de te peindre l'étonnement de Damon. Il me dit mille
                    choses que lui dictoit sa sensibilité. Mais mon parti étoit pris, je lui donnai
                    son congé. Tu ne croirois pas que j'eus toutes les peines du monde à m'en
                    débarrasser; j'avois beau chanter devant lui les charmes de la liberté, il ne
                    pouvoit comprendre mon éloignement pour l'amour. Damon, malgré tous les caprices
                    qu'il essuyoit de ma part, étoit toujours galant: sans cesse il m'apportoit des
                    fleurs que je lui rendois aussitôt. Enfin, lassé de ma froideur, il me quitta,
                    toujours m'adorant, pour aller, loin de moi, soupirer et mourir: telles furent
                    ses expressions. </p>
                <pb n="45"/>
                <p> Depuis ce moment, ma chere, je n'ai point encore cessé d'être rebelle à l'enfant
                    de Cypris, et j'espere qu'il ne parviendra jamais à me ranger sous ses loix. Que
                    sait-on? reprit Doris; il ne faut qu'un seul instant pour changer un cœur.
                    Hélas! je puis me citer en preuve de cette vérité. </p>
                <p> Doris, dit Philis, t'apperçois-tu de la chaleur extrême? Le soleil darde à plomb
                    ses rayons sur nos têtes; tandis que nos troupeaux paissent en sûreté, nous
                    devrions bien nous mettre à l'abri. = Tu as raison; tout près d'ici est un bois
                    charmant qui nous prêtera son ombre, et nous respirerons un air plus frais. En
                    disant ces mots, elles quitterent la prairie. </p>
                <p> Philis et Doris marchoient si légèrement, qu'à peine elles effleuroient la
                    pointe des herbes les plus menues. Elles arrivent au bois: mais, Dieux! <pb n="46"/> qu'apperçoivent-elles? Un enfant, beau comme le jour; il reposoit
                    sur un lit de gazon parsemé de roses. Cette vue les arrête dans leur course. A
                    son armure, elles le reconnoissent pour être le Dieu de Cythere. = Ah! c'est
                    l'Amour, s'écrie Doris. = Seroit-il possible? = Oui, c'est luimê-même. = Que
                    j'en suis charmée! Il dort, il ne nous voit pas; punissonsle du mal qu'il fait
                    dans l'univers. = N'en approche pas... S'il s'éveilloit... Il est bien
                    dangereux... Et toi, qui redoutes tant de perdre ta liberté, un seul de ses
                    regards pourroit t'enflammer pour jamais; crains... = Morphée me sera favorable;
                    il prolongera son sommeil, le rendra plus profond; et, par ce moyen, me donnera
                    la facilité de le désarmer. Je m'empare de ses fleches, et je les brise à
                    l'instant. = Tu es bien téméraire. = Et toi bien timide, bien <pb n="47"/>
                    craintive. Aide-moi; cependant, fais choix de quelque piece de son armure. = Je
                    prendrai donc son bandeau; il servira à me dérober les infidélités d'Hylus. = Il
                    y a encore une arme terrible; sa torche redoutable: il fait avec tant de ravage!
                    Je vais l'éteindre. = Tu ne trembles pas? = Non, mon courage ne m'abandonnera
                    pas. </p>
                <p> Philis ramasse le brandon qui est tout près de l'Amour: en le touchant, elle
                    sent une chaleur douce qui pénetre tout son être; sa surprise est telle, qu'elle
                    ne sait ce qu'elle éprouve. Elle ignore d'où naît un effet si nouveau pour elle.
                    = Que vas-tu faire, Philis, que vas-tu faire? = Anéantir cette lumiere brillante
                    qui éblouit mes yeux. Mais le souffle de Philis éteindra-t-il ce flambeau? Non:
                    son haleine est trop douce; elle ne peut que faire vaciller la flamme légere: il
                    s'en détache <pb n="48"/> une étincelle qui vole sur son sein, le brûle, et
                    pénetre jusqu'à son cœur: Philis jette un cri perçant qui éveille l'Amour. </p>
                <p> Te voilà donc, beauté rebelle! dit le Dieu malin avec un sourire moqueur. Ah! te
                    voilà brûlée de ce feu que tu redoutois, et c'est toi-même qui viens de le
                    porter dans tes veines; tu es en mon pouvoir: depuis trop long-temps tu me fuis
                    et me braves; c'est à mon tour à te punir: tu apprendras à tes dépens qu'on ne
                    doit jamais se jouer de l'Amour. </p>
                <p> Pendant qu'il parloit, les deux bergeres étoient restées tout interdites. Doris
                    gardoit le silence; et Philis, d'un ton suppliant et à genoux, demandoit grace.
                    Ah! disoit-elle, jeune enfant, ne sois point barbare; ne m'accable pas de tes
                    rigueurs. = Tu les mérites toutes: non seulement je punirai <pb n="49"/> ta
                    résistance à mon pouvoir, mais encore tu te repentiras du plaisir cruel que ta
                    coquetterie se faisoit de déchirer tous les cœurs; tu vas aimer à ton tour, de
                    l'amour le plus violent, et on ne répondra point à ta tendresse: c'est alors que
                    tu verras qu'il n'est point de supplice plus affreux que celui d'aimer sans
                    espoir de retour. Pour toi, continue-t-il en se tournant vers Doris, il y a
                    long-temps que tu me sers; et ma reconnoissance, pour prix de ta fidélité,
                    enchaîne à toi pour jamais ton amant volage. Tu peux me rendre mon bandeau, tu
                    n'en as plus besoin, puisque, à compter de ce moment, Hylas te sera toujours
                    fidele. </p>
                <p> En achevant ces mots, Cupidon lance un regard à Philis, et disparoît aux yeux
                    des bergeres. Il vole, triomphant, dans les bras de sa mere, où il s'applaudit
                    de sa nouvelle conquête. </p>
                <pb n="50"/>
                <p> A l'instant même, les deux compagnes, absorbées dans leurs réflexions, entendent
                    une musique douce et harmonieuse. Philis écoute avec intérêt la lyre
                    enchanteresse qui faisoit passer dans son ame la plus voluptueuse langueur. Ah!
                    s'écrie-t-elle en se penchant sur Doris, ah! mon amie, dans quel trouble je
                    suis! A tout moment il augmente; s'il continue... La respiration me manque.
                    Soutiens ton amie, ou plutôt conduis-la vers les lieux d'où partent des accords
                    si divins. </p>
                <p> Doris et Philis dirigent leur marche vers un bouquet d'arbres touffus. Philis
                    court, précipite ses pas, écarte les branchages; elle voit un berger que
                    l'Amour, sans doute, s'étoit plu à former: une émotion subite s'empare d'elle,
                    les roses de ses joues pâlissent, un soupir lui échappe; elle veut parler, la
                    parole expire sur ses <pb n="51"/> levres, ses forces l'abandonnent, elle tombe
                    comme anéantie dans les bras de sa compagne. </p>
                <p> Soudain Tircis (ainsi se nommoit l'aimable berger qui venoit de faire entendre
                    des sons si enchanteurs) Tircis vole à son secours; ses soins empressés, ceux de
                    Doris, parviennent à la ranimer: elle entr'ouvre ses paupieres, et, d'un regard
                    languissant, parcourt ce qui l'environne; elle apperçoit Tircis; il est si beau,
                    qu'elle ne le voit pas impunément. Honteuse et confuse, elle s'éloigne pour
                    cacher son trouble; en fuyant, elle croit éviter l'amour: mais hélas! se fuit-on
                    soi-même? L'amour est dans son cœur. </p>
                <p> Depuis un mois, Philis ne fait plus que soupirer: elle aime un indifférent.
                    Comment le rendre sensible? se disoit-elle. Amour, ah! perfide Amour!... <pb n="52"/> que j'avois bien raison de te redouter!.. Cependant, si je montrois
                    à Tircis tout l'excès de ma tendresse, seroit-il assez ingrat?.... Si ma bouche
                    n'a prononcé encore aucun aveu, mes regards lui en ont assez dit: le cruel a
                    feint de ne les pas entendre. </p>
                <p> Dernièrement même à la danse du village, ne lui ai-je pas marqué des
                    préférences? N'auroit-il pas dû s'en appercevoir? Je ne voulus danser qu'avec
                    lui, je refusai tout autre berger; mes yeux, mon ame, tout en moi lui parloit:
                    il n'entendit point ce langage. Tant qu'a duré la fête, combien j'ai fait
                    d'efforts pour tâcher de lui plaire! Ils ont été bien mal récompensés; il ne m'a
                    entretenue que de mes compagnes, il n'a pas cessé de leur adresser les propos
                    les plus flatteurs. Philis étoit désespérée. </p>
                <pb n="53"/>
                <p> Chaque jour de fête, les villageois et les villageoises, galamment habillés,
                    s'assembloient sur une verte pelouse ombragée de chênes qui avoient plus d'un
                    siecle. Là, par des danses et des jeux, ils se délassoient des travaux
                    champêtres; chaque berger conduisoit sa bergere, l'entretenoit de ses feux: on
                    ne se quittoit plus de la journée. Faisoit-on un frugal repas? une belle ne
                    recevoit rien que de la main de son amant. Si les jeunes garçons se mettoient à
                    chanter, aussitôt les jeunes filles marioient leurs voix à celles de leurs
                    amoureux; quoique leur goût ne fût guidé que par la simple nature, leurs
                    concerts étoient charmants. </p>
                <p> Ce fut donc dans un de ces jours de plaisir, que Philis résolut de faire ses
                    derniers efforts pour vaincre l'indifférence de Tircis. Ce jour arrive enfin; et
                    Philis, avant que de se rendre au <pb n="54"/> lieu où s'assemblent ses
                    compagnes, fait usage, pour sa parure, de tout ce qui pouvoit relever l'éclat de
                    ses charmes. Elle invoque aussi les Dieux pour se les rendre favorables. = „Ô
                    divin „Apollon, c'est en toi qu'aujourd'hui „je mets toute mon espérance; exauce
                    „mes vœux, et sois-moi plus propice „que l'Amour. Ma demande est juste, „aimable
                    dieu des talents! Embellis „les miens; accorde toi-même ma „lyre, afin que je
                    puisse charmer le „berger que j'adore. Rends l'organe „de ma voix plus flexible
                    et plus doux; „et fais qu'en passant jusqu'à l'ame indifférente de mon berger,
                    il ne refuse „pas au moins un sourire à mes accents.“ </p>
                <p> Après cette fervente priere, Philis, pour fléchir aussi l'Amour toujours
                    courroucé contre elle, va dans le bois, et dans le même endroit où, pour la <pb n="55"/> premiere fois, elle avoit vu ce dieu. Elle lui sacrifie deux
                    tendres colombes d'une blancheur éblouissante. Son offrande faite, elle rejoint
                    ses compagnes. </p>
                <p> Du plus loin qu'elles la voient, il s'en détache quelques unes qui viennent à sa
                    rencontre. On la gronde sur sa paresse à se rendre à la fête; et Philis, pour
                    faire sa paix, donna à chacune de ses amies un tendre baiser. Quand ce fut au
                    tour de Doris, „Ma „bonne amie, lui dit cette bergere, „vous savez les loix de
                    notre société. „Ces loix nous obligent chaque jour „de nous rendre toutes à une
                    heure „marquée au vallon de Tempé, sous „peine, si nous manquons le moment
                    „prescrit, de ne pas choisir nous-mêmes nos bergers. Il faut, pour „expier votre
                    faute, que vous subissiez la peine imposée; or, comme <pb n="56"/> „par droit de
                    nouvelle mariée, je „commande aujourd'hui en souveraine, je vous ordonne de
                    prendre „Tircis pour votre berger.“ </p>
                <p> Philis, enchantée de la pénitence que lui donnoit son amie, accepte en
                    rougissant le bouquet que lui présente Tircis, et remercie tout bas Doris de
                    l'avoir si bien servie. </p>
                <p> Tircis, nommé son berger, lui prend la main, et la conduit au vallon, d'un air
                    assez indifférent; il sembloit même préoccupé d'une villageoise jeune et
                    enjouée, qui dansoit avec beaucoup de grace. Philis s'en apperçoit: elle lui en
                    fait un tendre reproche; et desirant seule l'occuper, et l'occuper tout entier,
                    elle commence une chanson. Tout le monde reste ravi: sa voix douce et pénétrante
                    remplissoit les ames d'un enchantement voluptueux; elle chanta si bien, et
                    s'accompagna <pb n="57"/> si agréablement de sa lyre, que personne ne put lui
                    refuser les applaudissements qu'elle méritoit, pas même ses rivales, ni
                    l'indifférent Tircis. Ce berger au cœur de glace, enivré comme les autres des
                    sons mélodieux qu'il venoit d'entendre, trouva enfin des charmes à Philis, et le
                    lui dit d'un air encore léger, mais pourtant expressif. Philis avoit fait mille
                    conquêtes; mais elle n'osoit se flatter de celle qu'elle desiroit avec le plus
                    d'ardeur. </p>
                <p> On apporte pour le goûté des gâteaux et du lait. Philis reste auprès de Tircis
                    qui lui présente des fruits. De la main de celui qu'elle aime, elle croit
                    recevoir l'ambrosie. </p>
                <p> Le soleil commençoit déja à baisser, l'ombre du soir rembrunissoit les côteaux,
                    et déroboit dans l'éloignement la vue riante des campagnes. Comme au village les
                    plaisirs finissent avec le jour, <pb n="58"/> chaque couple de bergers et de
                    bergeres se sépare et regagne le hameau: Tircis reconduit Philis, et la quitte
                    sans avoir l'air de la regretter. </p>
                <p> On doit bien s'attendre à la nuit agitée que va passer la bergere: l'image de
                    l'insensible Tircis la tourmente; pas un instant de repos; elle se plaint,
                    soupire, et verse des pleurs. „Est-il „possible, dit-elle, que rien ne
                    l'attendrisse? Aujourd'hui cependant, „pour la premiere fois, il m'a donné „à
                    entendre qu'il me trouvoit jolie.“ </p>
                <p> L'aube du jour la surprit dans ces réflexions. A peine voit-elle les premiers
                    rayons de l'aurore, qu'elle se leve promptement pour aller offrir à l'Amour un
                    nouveau sacrifice. </p>
                <p> Aussitôt arrivée au temple, elle fait cette invocation: </p>
                <p> „Puissant dieu des amours, ame „des cœurs sensibles, c'est pour la <pb n="59"/>
                    „derniere fois que je viens t'importuner; daigne ne point rejetter les „vœux
                    d'une amante. Mon repentir „est sincere: vois couler mes larmes; „aie pitié du
                    tourment que j'endure „et du feu qui me dévore. Je ne te demande pas, Amour,
                    d'éteindre tout-à fait la flamme qui m'embrase; je „voudrois seulement que tu la
                    fisses „partager à Tircis... Fais qu'il m'aime comme Hylas aime Doris, ou
                    „anéantis tout-à-fait ce cœur... qui „brûle sans se consumer, et qui renaît
                    „sans cesse pour souffrir tes cruels „tourments.“ </p>
                <p> En achevant ces mots, par le pouvoir du dieu qu'elle implore, elle tombe comme
                    accablée sur un banc de verdure; un sommeil mystérieux, doux et paisible
                    s'empare de ses sens. L'Amour, attendri sur les peines de la bergere, fait
                    couler jusqu'à son ame <pb n="60"/> un baume divin qui calme ses douleurs.
                    L'Amour fait plus: il conduit Tircis dans le lieu solitaire où elle dort
                    tranquillement, et ôte au berger le bandeau qui lui déroboit les charmes de sa
                    belle maîtresse. </p>
                <p> Philis, la gorge demi-nue, étoit nonchalamment couchée sur le gazon. Tircis
                    voudroit approcher, mais il n'ose; il craint qu'au moindre bruit elle ne
                    s'éveille, et qu'en fuyant elle ne lui enleve des trésors qu'il ne se lasse
                    point d'admirer. Dans ce moment, un songe semble agiter Philis: son sein
                    palpite, il souleve son mouchoir de gaze; la bergere endormie profere ces
                    paroles: „Que ton indifférence m'a rendue malheureuse!... „Tircis.... Tircis....
                    est-il bien vrai „que tu m'aimes à présent autant que „je t'aime? = Oui, répond
                    le tendre „berger, ivre d'amour et de joie; oui, <pb n="61"/> „Philis, je
                    t'adore. = Où suis-je? dit „la bergere en s'éveillant. = Dans les „bras de celui
                    qui ne veut plus vivre „que pour toi... = Quoi! mon songe „dure encore? Eh bien,
                    que mes jours „ne soient qu'un sommeil!“ </p>
                <p> Vos plaisirs seront réels, reprit l'Amour en secouant son flambeau; je viens
                    pour éclairer ton ame, et dissiper tes doutes.... Philis, tu ne dors point, et
                    Tircis t'adore. = Je veille, et Tircis m'aime! Ah! quel est mon bonheur, Amour!
                    = Ton repentir m'a touché; il est bien juste qu'après avoir puni ton
                    indifférence, je t'accorde une récompense pour prix de ta tendresse. Heureux
                    amants, demandez une grace, je jure par le Styx de vous l'accorder: commence,
                    Tircis. = Fils de Vénus, comme je mets toute ma félicité à être aimé de Philis,
                    fais qu'elle me chérisse encore davantage. <pb n="62"/> = Tu desires que pour
                    toi ma tendresse redouble? Souhait inutile; il n'est pas au pouvoir de l'Amour
                    de l'augmenter: mais sois bien sûr qu'elle ne diminuera jamais. </p>
                <p> A ton tour, Philis, dit le dieu de Cythere; voyons, que veux-tu de moi? = Que
                    Tircis soit toujours constant, qu'il m'aime, et qu'il ne se lasse pas de me le
                    dire. = Tu seras satisfaite, reprit l'immortel enfant; pour jamais vos cœurs
                    vont être unis, et votre chaîne sera tissue par la main des Plaisirs... L'Amour,
                    en disant ces paroles, fit un mouvement de tête qui, dénouant ses beaux cheveux,
                    les éparpilla sur ses épaules plus blanches que l'albâtre: le parfum qui s'en
                    exhala, embauma l'air d'une divine odeur. </p>
                <p> Après avoir exprimé à l'Amour leur reconnoissance, Tircis et son amante
                    retournerent au village, fort épris l'un <pb n="63"/> et l'autre, et tous deux
                    au comble du bonheur. C'est là que leurs jours s'écoulent dans une mutuelle
                    ivresse et dans un amour toujours renaissant. Leur simple cabane, ils la
                    préferent aux plus somptueux palais; ils trouvent sous le chaume la félicité
                    qu'en vain cherchent les rois. </p>
                <pb n="64"/>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> L'ENCHANTEMENT, OU LE BUSTE, <hi rend="small"> RECIT HISTORIQUE. </hi> 1772. </head>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> J'étois </hi> à la maison de campagne de Silvanire, où se
                    trouvoit une société nombreuse autant que bien choisie: on annonce un sculpteur
                    célebre, c'étoit <hi rend="small caps"> le Moine, </hi> suivi d'un de ses éleves
                    qui portoit un buste si beau, que nous le prîmes tous pour celui de Vénus. En
                    effet, qui ne s'y seroit trompé? Mille graces que l'artiste avoit su rendre avec
                    cette vérité qui lui est propre, en auroient imposé à l'Amour lui-même.
                    Empressé, et plein de ce respect qu'inspire la présence d'une divinité, chacun
                    se leva pour rendre <pb n="65"/> hommage au buste de la déesse. Les jeunes gens
                    la prierent en secret de leur être favorable dans leurs amours; et les hommes
                    faits et les vieillards prodiguerent les louanges que tous les âges accordent à
                    la beauté: mais le rival de Phidias, ne voulant pas qu'on rendît un culte divin
                    à son marbre, s'empressa de détromper l'assemblée. </p>
                <p> „Ce que vous admirez, dit-il, „n'est point une déesse: c'est le buste „d'une
                    mortelle charmante dont les „traits approchent à la vérité de ceux „de Vénus;
                    mais ce n'est point Vénus. „= Quoi! ce n'est point la mere des „Amours? = Non.
                    Considérez-la de „plus près encore et avec plus d'attention, et vous
                    reconnoîtrez l'aimable et belle <hi rend="small caps"> La Poupeliniere </hi> “.
                    Nos yeux la reconnurent en effet, mais nos cœurs continuerent de la prendre pour
                    une divinité. </p>
                <pb n="66"/>
                <p> L'artiste, enchanté des éloges qu'on donnoit à son ouvrage, laissoit paroître
                    des marques sensibles de sa satisfaction, et la joie la plus vive se peignoit
                    sur son visage; les louanges recommençoient sans cesse. Votre ciseau, disoit
                    l'un, est vrai comme la nature. C'est Pigmalion, disoit l'autre, qui communique
                    la vie au marbre. Non, s'écrioit un troisieme, c'est Prométhée lui-même, animant
                    la matiere avec le feu dérobé dans l'Olympe. Hélas! Messieurs, répondit
                    l'artiste, je n'ai eu besoin que du feu qui sort des beaux yeux de mon modele,
                    et qui passe de ses regards dans nos ames. <hi rend="small caps"> La
                        Poupeliniere </hi> seule a fait le miracle que vous admirez, et que rien
                    n'égale. Doucement, lui dis-je, je connois quelque chose dans le monde bien
                    au-dessus de ce que vous vantez avec tant de complaisance... L'étonnement se <pb n="67"/> peint dans tous les yeux: l'assemblée étoit prête à crier au
                    blasphême. Messieurs, Mesdames, repartis-je..... vous conviendrez, j'espere, que
                    le modele est toujours au-dessus de sa copie, quelque parfaite qu'elle puisse
                    être; c'est de <hi rend="small caps"> La Poupeliniere </hi> elle-même que je
                    veux parler.... Dans l'instant elle paroît, et le buste et l'artiste sont
                    oubliés... </p>
                <pb n="68"/>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> LA BERGERE COQUETTE PAR AMOUR, <hi rend="small"> EGLOGUE. </hi>
                    <hi rend="small caps"> silvie. </hi>
                </head>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> Dieux! </hi> où va Colin? où fuit-il? Ah! je veux voler
                    sur ses traces..... Mais les forces me manqueront avant de pouvoir l'atteindre:
                    il m'évite sans cesse, ou plutôt Colin me dédaigne à présent. Ah! si jamais je
                    te fus chere, de grace, suspends ta course: en vain tu t'éloignes de moi; je te
                    sens toujours près de mon cœur .... Mais où vas-tu donc, cruel berger? Arrête:
                    avant que de me donner la mort, apprends au moins à ta Silvie quel peut être son
                    crime. <pb n="69"/>
                    <hi rend="small caps"> colin </hi>
                    <hi rend="small"> revient sur ses pas. </hi>
                </p>
                <p> Non, je ne veux point vous écouter; non, laissez-moi, volage. Je n'ai plus de
                    bergere, Silvie n'a plus d'amant; Silvie n'est plus aimée de Colin. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> silvie. </hi>
                </p>
                <p> Que dis-tu? Est-ce pour éprouver ma tendresse, ou prends-tu plaisir à déchirer
                    mon ame? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> colin. </hi>
                </p>
                <p> Et vous, avez-vous craint d'affliger votre amant? Ah! Silvie, vous m'avez
                    trompé. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> silvie. </hi>
                </p>
                <p> Moi, tromper mon berger! Que la dissimulation est loin de ma pensée! Et ne
                    seroit-ce pas me tromper moi-même? Colin, l'air que je respire auprès de toi
                    n'est pas plus pur que le fond de mon cœur. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> colin. </hi>
                </p>
                <p> A quel point elle sait feindre! Grands <pb n="70"/> dieux! sous le masque de la
                    candeur est-il possible de pousser plus loin la fausseté? Perfide! ingrate!.. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> silvie. </hi>
                </p>
                <p> Colin accuse sa Silvie, il la taxe d'ingratitude, la soupçonne... quand il est
                    adoré! </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> colin. </hi>
                </p>
                <p> Adoré!... Oui, tandis que chaque jour vous recevez avec plaisir quelque hommage
                    nouveau: encore hier avec Alcidon.... et vous voulez... </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> silvie. </hi>
                </p>
                <p> Tu m'éclaires, et je conçois ta pensée. C'est en te faisant l'aveu de ma
                    tendresse, que tu me crois dissimulée: eh bien! tu as raison, oui, je le suis;
                    car, malgré l'aveu le plus tendre, il est vrai, Colin, que je ne te dis jamais
                    que la moitié de tout ce que tu m'inspires; mais c'est bien involontairement. </p>
                <pb n="71"/>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> colin. </hi>
                </p>
                <p> Cessez ces impostures. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> silvie. </hi>
                </p>
                <p> Berger, la jalousie t'égare. Ah! Colin, mon cher Colin.... </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> colin. </hi>
                </p>
                <p> Ce chapeau si galant, cette houlette ornée de fleurs, ces rubans, et ce bouquet
                    penché sur votre sein, ce bouquet dont autrefois j'aurois envié le sort, qui
                    vous a fait tous ces dons? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> silvie. </hi>
                </p>
                <p> Ils m'ont été offerts ce matin par un berger charmant. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> colin, </hi>
                    <hi rend="small"> à part. </hi>
                </p>
                <p> Charmant!.. Elle ose me l'avouer, la cruelle! Elle se fait un jeu de me
                    désespérer. Et son nom, quel est-il? <hi rend="small caps"> silvie, </hi>
                    <hi rend="small"> d'un air intimidé. </hi>
                </p>
                <p> C'est.... c'est.... Mais je n'ose plus rien dire; vous allez encore me gronder,
                    peut-être? </p>
                <pb n="72"/>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> colin. </hi>
                </p>
                <p> Non, achevez; je saurai me contraindre. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> silvie. </hi>
                </p>
                <p> C'est Alcidon..... et Rosine qu'il vient d'épouser. Je venois ici pour t'en
                    faire part, et pour te faire voir combien j'étois jolie, parée des mains de
                    l'amitié. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> colin. </hi>
                </p>
                <p> Je respire!.... Tu n'aimois donc pas Alcidon? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> silvie. </hi>
                </p>
                <p> Pouvois-tu le penser? Toi! douter un instant de mon amour! Ah! Colin, Colin!... </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> colin. </hi>
                </p>
                <p> Pardonne à l'excès de ma tendresse; c'est elle qui me rend injuste envers toi,
                    je te l'avoue. Oui, quand tout sourit à mes vœux, quand tes levres de roses
                    s'entr'ouvrent pour laisser <pb n="73"/> échapper le doux aveu de ta tendresse,
                    et quand tes regards enchanteurs portent voluptueusement dans mon ame la
                    sensibilité de la tienne, eh bien, Silvie, eh bien, Colin n'est pas encore
                    entièrement satisfait; il éprouve un plaisir mêlé de peines: plus je te vois
                    belle, plus j'admire tes attraits, et plus il me semble que je souffre. Si tu
                    savois... je crains à chaque instant qu'on ne m'enleve ton cœur; alors il me
                    semble que je vois tout mon bonheur s'évanouir. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> silvie. </hi>
                </p>
                <p> Et pour quel autre que toi imagines-tu donc que je sois sensible? Ah! pour être
                    aimé de ta bergere, il faudroit être toi-même; et je vois bien, lorsque je
                    regarde les autres bergers, je vois qu'aucun d'eux n'est Colin. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> colin. </hi>
                </p>
                <p> Tu me combles de joie... Cependant <pb n="74"/> tu n'es pas tout-à-fait
                    insensible aux louanges que te donnent nos jeunes bergers; tu écoutes leurs
                    discours avec complaisance: plus d'une fois je t'ai vue sourire à leurs tendres
                    propos, et tu sembles te plaire à compter tes triomphes. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> silvie. </hi>
                </p>
                <p> Oui, pour te les sacrifier. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> colin. </hi>
                </p>
                <p> Si ton langage est sincere, oh! comme je vais te chérir! </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> silvie. </hi>
                </p>
                <p> J'en jure par ce que j'ai de plus cher, par mon amour. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> colin. </hi>
                </p>
                <p> Je puis donc compter sur toi? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> silvie. </hi>
                </p>
                <p> Oh! oui. Il faut qu'à présent rien ne puisse plus troubler notre union, n'est-ce
                    pas? </p>
                <pb n="75"/>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> colin. </hi>
                </p>
                <p> Sans doute: mais ne cause plus si long-temps avec nos bergers... Qu'avois-tu
                    donc tant à dire à Alcidon? Pourquoi toujours lui parlois-tu à l'oreille? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> silvie. </hi>
                </p>
                <p> Je prenois des mesures avec lui pour hâter son raccommodement avec Rosine, ma
                    compagne, avec qui il étoit brouillé depuis deux mois. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> colin. </hi>
                </p>
                <p> Brouillé!... Mais le bruit courut qu'il l'avoit quittée pour toi. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> silvie. </hi>
                </p>
                <p> Point du tout; c'étoit une affaire de jalousie. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> colin. </hi>
                </p>
                <p> Bon! Et comment? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> silvie. </hi>
                </p>
                <p> A l'occasion du joli mouton que Daphnis avoit donné à Rosine. Je les <pb n="76"/> ai raccommodés, et je suis cause qu'ils se sont unis ce matin. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> colin. </hi>
                </p>
                <p> Rosine avoit tort. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> silvie. </hi>
                </p>
                <p> Oh! non. Pour un agneau!.. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> colin. </hi>
                </p>
                <p> Maligne! tu ne prends le parti de Rosine que pour t'excuser. Te souviens-tu de
                    cette guirlande de myrte et de roses dont Dorcas t'avoit parée? <hi rend="small                         caps"> silvie, </hi>
                    <hi rend="small"> avec finesse. </hi>
                </p>
                <p> De quelle guirlande? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> colin. </hi>
                </p>
                <p> Rappelle-toi la derniere fête du village. Tous les bergers étoient assemblés sur
                    le côteau: Iphis caressoit Timarette, Aminte attachoit un ruban au chapeau de
                    Tircis, Lycas au corset de sa bergere, et Lisette jouoit avec Blaise. Dans la
                    prairie voisine, je m'occupois à te choisir des fleurs, <pb n="77"/> lorsque je
                    te vis folâtrer avec Dorcas qui passoit une guirlande autour de ta taille: tu ne
                    te défendis pas, et je te vis sourire à son offrande. Silvie, tu me croyois bien
                    loin..... tu reçus son présent. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> silvie. </hi>
                </p>
                <p> Oui, mais c'étoit pour te plaire; les dieux m'en furent témoins. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> colin. </hi>
                </p>
                <p> Pour me plaire! Comment l'entends-tu? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> silvie. </hi>
                </p>
                <p> Je pensois à toi en acceptant ce don; je me disois, gardons cette guirlande,
                    puisqu'elle me sied, et qu'elle me rend jolie... Puisse-t-elle me faire paroître
                    belle aux yeux de mon amant! Dorcas en exige le prix; eh bien! accordonslui ce
                    qu'il me demande, le marché est tout à mon avantage: si <pb n="78"/> je donne un
                    baiser, Colin m'en rendra mille. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> colin. </hi>
                </p>
                <p> Je te les dois, et je vais m'acquitter </p>
                <pb n="79"/>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> LA PREMIERE LEÇON D'AMOUR, <hi rend="small"> ÉGLOGUE. </hi>
                </head>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> Amour, </hi> Amour! quel est donc ton pouvoir! Quoi! sur
                    tous les âges et à toute heure tu signales ta puissance par de nouveaux
                    triomphes! Zémire, cette jeune orpheline, n'a que quinze ans, et tu la fais déja
                    soupirer. Que veux-tu de ce jeune cœur qui t'ignore, et qui s'ignore lui-même?
                    Prétends-tu que, sans objet, il brûle et se consume d'une flamme inutile? Ah!
                    sois plus généreux: apprends-lui qui tu es, ce qu'on te doit; fais-lui connoître
                    la cause de ses desirs incertains; qu'elle sache que tu l'embrases, et que
                    Coridon l'adore: mais sur-tout, qu'instruite <pb n="80"/> par toi, elle m'aime
                    comme elle sait plaire. </p>
                <p> C'étoit ainsi que, dans un bosquet consacré à l'Amour, s'exprimoit le berger
                    Coridon, lorsqu'au moment où il s'y attendoit le moins, le dieu des cœurs
                    conduisit près de lui la charmante Zémire. </p>
                <p> Chaque jour, cette bergere, après avoir mis son troupeau au pâturage, venoit à
                    l'entrée d'un bois qui bordoit la plaine, chercher du couvert pour se mettre à
                    l'abri des ardeurs du soleil, et s'abandonner à ses douces rêveries. En vain
                    depuis un mois elle cherchoit à se rendre compte de l'état de son cœur. Tous les
                    êtres que je vois, se disoit-elle, semblent n'exister que pour le plaisir; et
                    moi, un secret ennui me dévore! Ces réflexions la conduisirent insensiblement,
                    sans qu'elle s'en apperçût, auprès de Coridon, qui l'avoit <pb n="81"/> devancée
                    dans la forêt. Elle étoit déja à côté de lui, et elle ne le voyoit pas: d'un air
                    distrait, elle fixoit le ciel, et badinoit avec une houlette qu'elle tenoit
                    négligemment entre ses doigts plus blancs que l'ivoire. La langueur douce et
                    aimable d'un jeune cœur qui desire vaguement de rencontrer un objet qui le
                    remplisse, étoit peinte sur sa physionomie, et la rendoit plus touchante. Un
                    léger corset blanc, à demi noué, un chapeau de paille, composoient toute sa
                    parure: dans ce simple habillement, où la coquetterie n'avoit point présidé,
                    elle plaisoit mille fois davantage que toutes ces femmes dont souvent l'art seul
                    fait toute la beauté. </p>
                <p> Le berger amoureux se jette aux pieds de Zémire, et la presse dans ses bras;
                    elle sort enfin de sa rêverie. = Que me voulez-vous, berger? lui dit-elle <pb n="82"/> en laissant tomber sur lui ses regards languissants. Parlez, et
                    laissez-moi poursuivre ma promenade. = Bergere, vous êtes libre de ne vous pas
                    arrêter; mais me refuserez-vous un moment d'entretien? j'ai tant de choses à
                    vous dire! = Eh quoi! = Vous allez m'entendre: asseyons-nous sous ce feuillage;
                    ces branches touffues et courbées en dôme forment un temple; devenez-en la
                    divinité, et que le premier je vous y adore.... = Adorer! Que voulez-vous dire?
                    reprit Zémire étonnée. = Que je veux vous rendre le juste hommage qu'exigent vos
                    charmes. = Mes charmes! = Oui, on puise l'amour dans vos beaux yeux. = L'amour!
                    dit-elle en soupirant: qu'entendez-vous donc par ce mot? = Demandez-moi plutôt
                    ce que je sens... L'amour est un sentiment vif, doux, impétueux, qui pénetre <pb n="83"/> nos ames. Est-il partagé? on goûte alors ensemble un bonheur
                    inexprimable. Les seuls amants tendres et fideles ont des droits à la suprême
                    félicité: oui, Zémire, on est toujours content près de l'objet qu'on aime;
                    l'univers s'embellit, notre ame a une autre existence, et l'on ne connoît plus
                    de chagrins que ceux de l'absence. Il est vrai que l'absence est cruelle,
                    qu'elle cause bien des tourments; on gémit, on soupire, on languit; la nature à
                    nos yeux perd sa beauté; elle n'a plus, même au printemps, sa fraîcheur, le plus
                    doux de ses attraits; elle semble inanimée. Mais sitôt que l'objet de nos desirs
                    reparoît, la nature reprend tout son éclat. </p>
                <p> Aimable Zémire, vous m'écoutez, vous semblez satisfaite de m'entendre. = Il est
                    vrai: j'éprouve un sentiment qui m'est inconnu; c'est un charme, <pb n="84"/> un
                    plaisir... Je ne saurois bien exprimer cela. Je pense à ce que vous me disiez il
                    y a quelques instants. = Et sur quoi vos réflexions s'arrêtent-elles? = Sur...
                    mais sur ce que vous m'avez dit, que l'amour, en pénétrant deux ames des mêmes
                    feux, „faisoit „qu'elles se recherchoient et se réunissoient enfin pour <hi rend="small caps"> gouter ensemble </hi> „ <hi rend="small caps"> un bonheur
                        inexprimable. </hi> Eh bien! Zémire, achevez. = Ah! Coridon... Et la bergere
                    baissa les yeux, et n'osa plus regarder Coridon. </p>
                <p> Zémire, belle Zémire, dit le berger en baisant la main de la bergere, songez que
                    dans la nature rien n'est indifférent: tout aime, tout soupire... tout, vous
                    dis-je. Voyez ces tendres oiseaux: les battements de leurs ailes, ces petits
                    coups de bec redoublés, sont autant de caresses qu'ils se font; et <pb n="85"/>
                    par leurs tendres accents, ils célebrent l'amour et ses plaisirs. Jettez vos
                    regards de ce côté, ajoute Coridon, et voyez ces troupeaux nombreux qui
                    bondissent sur l'herbe fleurie, c'est encore l'amour qui les anime; ils
                    paissent, mais un autre soin les occupe encore: chaque brebis a son mouton
                    chéri; et, sans le chien fidele qui les observe, et qui veille sur le troupeau
                    confié à sa garde, vous les verriez bien-tôt deux à deux se disperser et
                    s'égarer. Regardez ce ruisseau qui coule à vos pieds: son doux murmure invite à
                    rêver... La pente insensible qui l'entraîne pour le réunir à un autre ruisseau,
                    est le symbole du penchant de deux cœurs qui se cherchent par le besoin qu'ils
                    ont l'un de l'autre. Ah! Zémire, tout ce qui existe doit un tribut à l'amour: ne
                    tardez plus à vous ranger sous ses loix. = Mais... je suis <pb n="86"/>
                    inquiete, dit la bergere; chaque brebis a son mouton, chaque tourterelle a son
                    tourtereau..... et moi je suis seule... Qui voudra m'aimer?... </p>
                <p> Elle n'a pas prononcé ce mot, que son front, en rougissant, annonce son trouble
                    extrême. Elle fait quelques pas pour s'éloigner; mais le berger la retient par
                    un charme que Zémire ne peut vaincre. = Où voulez-vous fuir, jeune bergere? Ah!
                    que votre belle bouche me dise, <hi rend="small caps"> je vous aime; </hi>
                    qu'elle le répete, et que je meure de plaisir. </p>
                <p> Zémire, interdite, n'ose parler; elle veut et ne veut pas, elle hésite... Son
                    ame, oppressée par le sentiment, fait palpiter son sein; les couleurs de son
                    teint prennent un nouvel éclat, ses yeux sont plus vifs, et ses levres ne sont
                    plus qu'à demi fermées. Zémire, en respirant, ne croit laisser échapper <pb n="87"/> qu'un soupir; mais <hi rend="small caps"> je vous aime </hi> est
                    prononcé: Coridon est au comble de ses vœux. </p>
                <p> Il étoit déja tard; et Zémire, malgré toute la douceur qu'elle goûte aux
                    instructions de Coridon, est obligée de s'arracher au plaisir de l'entendre.
                    Elle rassemble son troupeau, se sépare du berger, et lui promet de revenir au
                    bois dès le lendemain. Elle ne manqua point au rendez-vous. Jeunes bergeres
                    aiment les leçons d'amour, et Zémire étoit encore à la premiere. </p>
                <pb n="88"/>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> LES LOISIRS DE L'ABSENCE, <hi rend="small"> ÉLÉGIE EN PROSE. </hi>
                </head>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> Taisez-vous, </hi> petits oiseaux; interrompez vos
                    concerts, Iphis est absent; sensibles tourterelles, suspendez vos caresses;
                    elles peignent trop vivement l'amour. Mon Iphis est loin d'ici; la nature, où il
                    n'est pas, doit être muette et endormie. Pour vous, qui qui portez l'ame aux
                    douces rêveries, ruisseaux, coulez lentement; par un murmure plaintif, peignez
                    dans votre cours paisible l'état de mon cœur affligé, comme vous avez répété
                    mille fois mes traits dans le crystal de vos ondes. </p>
                <p> Toi, zéphyr folâtre, cesse de soulever et d'entr'ouvrir mon fichu; je ne <pb n="89"/> saurois me plaire à ton indiscret badinage. Une bergere coquette,
                    ou une amante moins tendre que moi, pourroit peut-être prendre ton souffle léger
                    pour l'haleine de son amant; mais jamais Chloé ne fera une telle méprise. Hélas!
                    zéphyr badin, hélas!... je ne sens que trop que tu n'es pas mon Iphis. Iphis
                    d'un seul baiser porte le feu dans mon sein.... toi, tu le rafraîchis... Ah! tu
                    n'es pas Iphis... </p>
                <p> Ô vous, aimables fleurs, dont l'émail varié flatte et réjouit si délicieusement
                    la vue, dont les parfums montent dans les airs pour embaumer le trône des
                    immortels; vous, dont aux jours de fêtes j'ornois Iphis, le plus beau des
                    bergers, restez en boutons dans la corbeille de Flore... de long-temps vous ne
                    parerez Iphis. Solitude que j'aime, arbres touffus dont je chéris la profonde
                    obscurité, écoutez-moi: <pb n="90"/> obéissez à ma voix, écartez vos feuillages.
                    Je n'ai plus besoin de vos ombres épaisses pour me dérober avec mon amant aux
                    regards des importuns; écartez-vous, vous dis-je.... et ne me cachez pas le
                    chemin que doit prendre Iphis pour se rendre aux lieux où gémit de son absence
                    son amante, sa bergere, sa Chloé toujours tendre et fidele. Ah! quand il sera
                    revenu près de moi, quand vous le verrez à mes pieds me jurer un amour éternel,
                    vous pourrez vous rapprocher; oui, vous pourrez enlacer vos rameaux, et nous
                    prêter les voiles du mystere: alors nos caresses seront si vives, nos baisers si
                    tendres et si multipliés... que, s'ils étoient apperçus, ils nous feroient trop
                    de jaloux. </p>
                <pb n="91"/>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> L'ORAGE, <hi rend="small"> CONTE PASTORAL. </hi>
                </head>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> Au </hi> mois de juillet, vers cinq heures après midi,
                    dans un de ces moments où la chaleur excessive du jour invite à se mettre à
                    l'ombre, Lise et Colin, au milieu de la prairie, mais à couvert sous un
                    cerisier, s'entretenoient ensemble, assis sur un banc de gazon. Tout auprès
                    d'eux un ruisseau murmuroit sourdement; le rossignol, l'alouette, le linot, le
                    pinson, le bréant, le chardonneret, le merle, la grive, la mésange, faisoient
                    retentir les échos de leurs concerts harmonieux. Là, dans une innocente ivresse,
                    Lise et Colin se racontoient cent petites aventures auxquelles ils prenoient
                    l'intérêt le plus vif. Dans ces amusements si <pb n="92"/> purs, les heures ne
                    leur paroissoient que des moments: lorsqu'on est dans la joie, il semble qu'aux
                    ailes du plaisir le temps ajoute encore les siennes. Leurs bras amoureusement
                    enlacés, leurs regards doux et tendres, tout en Lise et Colin peignoit le charme
                    d'une passion naissante, de ce sentiment qui rapproche tous les êtres, rend
                    l'existence si précieuse dans la jeunesse, et excite nos regrets, des regrets
                    amers, lorsqu'avancés en âge nous ne pouvons plus le faire partager à personne.
                    Mais leurs caresses étoient si naïves et si enfantines, qu'il eût été facile de
                    reconnoître que Lise avoit encore cette fleur si chere..... après laquelle on
                    soupire souvent, lorsque ce n'est pas sous les yeux de l'hymen que l'amour l'a
                    cueillie, et dont un rien peut à jamais ternir l'éclat. </p>
                <pb n="93"/>
                <p> Sur l'herbe fraîche, Colin et Lise font un repas léger et champêtre; ils jouent
                    ensemble à plusieurs petits jeux; on se prend des bouquets, les fleurs sont
                    effeuillées; Colin les jette dans le corset de sa bergere, Lise dans les cheveux
                    de son berger: on en cueille de nouvelles, dont on forme des guirlandes; Lise
                    enchaîne son amant. Il est si doux de faire un captif de son maître! Colin
                    couronne sa maîtresse Eh! qui n'aimeroit à faire reine sa bergere? </p>
                <p> Lise et Colin étoient contents; mais l'Amour veut les rendre parfaitement
                    heureux en leur découvrant une nouvelle source de plaisirs, où ils puiseront la
                    suprême félicité. </p>
                <p> Pendant leurs jeux, l'Amour, ce dieu si charmant et si malin, les guette avec un
                    aimable intérêt; il sourit à leur innocence, mais ne l'approuve <pb n="94"/>
                    pas. „Quoi! s'écrie-t-il, cœurs trop „ingénus, vous ne profitez pas mieux „du
                    temps?.... Songez donc que les „instants favorables et propices n'ont „que la
                    durée des roses, et fuient comme les graces de la jeunesse. Songez „qu'il est
                    des jeux plus doux et plus „touchants que ceux qui vous occupent; songez-y
                    bien.... et profitez „de la leçon.“ </p>
                <p> Ce n'étoit pas assez que des conseils: l'enfant de Cypris fait plus; d'une de
                    ses fleches il perce les cœurs de nos jeunes amants, puis il ajoute: „Soyez
                    „heureuses, ames sensibles! Les traits „que je viens de vous lancer allumeront
                    la flamme qui vous guidera dans „l'obscurité de mes mysteres.“ </p>
                <p> Le soleil n'étoit pas encore prêt à finir sa carriere: l'ombre est nécessaire
                    aux plaisirs de l'Amour. Cupidon <pb n="95"/> y pourvoit; il secoue son
                    flambeau: l'air s'enflamme; des nuages noirs et sulfureux pesent sur
                    l'atmosphere, et changent le jour en nuit; l'obscurité ne cede qu'à de longs
                    éclairs, les vents du midi soufflent avec impétuosité, on ne respire plus que du
                    feu; à l'instant le tonnerre gronde, éclate et répand par-tout l'effroi. Lise,
                    craintive, ne sait où se cacher. „Colin, dit-elle d'une voix foible et presque
                    éteinte, Colin, je me meurs...“ Qu'elle étoit à plaindre, en effet, dans un si
                    pressant danger! La foudre redouble ses éclats; la pauvre Lise mouroit de
                    frayeur... Que faire? Elle est avec son berger; elle gagne avec lui un bosquet:
                    mais lorsqu'elle est près d'y entrer, elle tremble, et son ame qui s'émeut
                    l'avertit d'un nouveau péril... Lise recule; et bientôt, épouvantée <pb n="96"/>
                    d'un autre coup de tonnerre, elle se précipite avec effroi. La bergere, éperdue,
                    fait, en fuyant, mille détours; les ronces blessent ses pieds délicats, les
                    épines déchirent sa jupe légere: l'aquilon irrité emporte au loin le voile qui
                    couvre son sein, et met tout en désordre sa chevelure. Quel embarras!... Ah!
                    qu'une bergere court de risques de se trouver au bois pendant l'orage, sur-tout
                    lorsqu'elle est seule avec son berger! </p>
                <p> La foudre éclate de nouveau, et tombe à quelques pas de nos amants. Lise, dans
                    sa terreur, tombe dans les bras de Colin, le tient étroitement embrassé. „Ô
                    Dieux! dit-elle, je suis „morte; Colin.... sauve-moi.... „sauve Lise.“ </p>
                <p> Colin cherche à la rassurer: doucement il la presse, l'appelle sa bergere <pb n="97"/> chérie, son amante adorée... Lise, quoique dans les bras de ce
                    qu'elle aime, frémit toujours; son amant lui prodigue les soins les plus
                    flatteurs. Lise n'ose lui rendre ses baisers; mais elle prend la main de son
                    berger, la place sur son cœur, et lui dit: „Sens-tu comme il bat?... L'orage...“
                    Il battoit de crainte d'abord, peu après ce ne fut plus que d'amour. </p>
                <p> La bergere, à côté de son berger, oublie bientôt l'orage; Colin étoit si tendre
                    et si caressant, que Lise se rassure peu-à-peu. Elle cesse de trembler...... Les
                    mouvements de son sein deviennent moins fréquents, son regard est plus serein;
                    et c'est au flambeau seul de l'Amour qu'elle voit son berger au milieu des
                    ténebres. Oui, le doux murmure que Colin fait naître en son ame, étouffe bientôt
                    le bruit <pb n="98"/> qui se fait dans les airs.... Lise enfin n'entend plus
                    tonner; la nature redevient calme et tranquille, mais le cœur de Lise ne l'est
                    plus. </p>
                <p> Les nuages se dissipent, un rayon de soleil luit pour éclairer le bonheur du
                    fortuné Colin... Lise, animée du coloris de l'amour et de la pudeur, sort du
                    bosquet, retourne à la prairie rassembler son troupeau: son mouton chéri n'y est
                    plus.... il s'étoit égaré. Son chien fidele, qui la caresse, est un présent de
                    son berger; il la console aisément de la perte de Robin. </p>
                <p> L'Amour, pendant l'orage, avoit toujours suivi nos deux amants: il les conduit
                    au hameau, où il les laisse satisfaits l'un de l'autre. Pour lui, fier de son
                    triomphe, il plane; et déployant ses ailes, il dirige son vol vers Cythere, en
                    se promettant bien qu'à l'avenir, <pb n="99"/> pour s'assurer les cœurs rebelles
                    des bergeres, il fera souvent naître de pareils orages (1). <ref target="#N01"/>
                </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> BOUQUET CHAMPÊTRE <hi rend="small"> Pour le jour de la St. Pierre, Patron de
                        mon mari. ÉGLOGUE. </hi> ANNETTE ET CLORINE. <hi rend="small caps"> annette.
                    </hi>
                </head>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> Viens, </hi> suis-moi, Clorine; suis-moi, ma chere amie,
                    dans ce bosquet: c'est aujourd'hui la fête de mon Pierrot; aide-moi, de grace, à
                    cueillir des fleurs. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> clorine. </hi>
                </p>
                <p> La chose est facile: un bouquet pour un époux! Eh mais! tu n'as qu'à prendre des
                    soucis et force pavots. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> annette. </hi>
                </p>
                <p> Point du tout. Mon mari est mon <pb n="101"/> amant: ce sont sur-tout des roses
                    que je veux pour lui. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> clorine. </hi>
                </p>
                <p> Un époux amant! Oh! cela est nouveau, et si incroyable, ma chere Annette, que tu
                    me permettras d'en douter. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> annette. </hi>
                </p>
                <p> Ah! Clorine, si les sentiments que Pierrot a pour son Annette t'étoient plus
                    connus, il ne te resteroit aucun doute. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> clorine. </hi>
                </p>
                <p> Si fait. Je suis tant prévenue contre les maris, que je penserois encore me
                    tromper. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> annette. </hi>
                </p>
                <p> Méchante! tu le fais exprès pour m'impatienter. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> clorine. </hi>
                </p>
                <p> Non, je te jure. Eh! n'ai-je pas <pb n="102"/> l'expérien ce pour moi? J'ai tant
                    vu de ces époux que l'on disoit charmants, n'être rien moins que cela! Ils
                    avoient l'air en public d'adorer leurs femmes, les caressant sans cesse, ayant
                    l'empressement le plus marqué; mais ils n'étoient chez eux que des maris
                    grondeurs, pour ne rien dire de plus. Je t'avouerai que jusqu'à présent le
                    mariage m'a paru un état plus à craindre qu'à desirer. Oui, Annette, voilà
                    pourquoi j'ai fui tout engagement; et je crois bien, ma chere amie, que je n'en
                    prendrai jamais aucun. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> annette. </hi>
                </p>
                <p> Ah! Clorine, que tu changerois de langage, si Pierrot avoit son second dans le
                    village! Il est si tendre!..... Que de charmes il me fait éprouver! Pierrot
                    embellit tous les jours de ma vie. </p>
                <pb n="103"/>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> clorine. </hi>
                </p>
                <p> A t'entendre, Pierrot est un Phénix </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> annette. </hi>
                </p>
                <p> Non: mais sans cesse il n'est occupé que de moi, il est à la recherche de
                    plaisirs nouveaux pour me les faire goûter. Il en sait créer même; et ce sont
                    ceux que je préfere. Ah! Clorine, pour te faire revenir de tes fausses idées sur
                    les maris, je te le répete, il ne te faudroit que rencontrer un berger semblable
                    au mien. Comme ton cœur deviendroit tendre! Tu vanterois comme moi l'amour,
                    l'hyménée et ses douceurs. Tu ris: ah! Clorine, insensible bergere, que je
                    voudrois que Cupidon te jouât quelque tour! Ne faut-il pour te convertir
                    quet'apprendre tout ce que Pierrot a fait pour moi, qui ai peu de beauté, et qui
                    suis sans richesse? Il m'a préférée à toutes les bergeres du canton; <pb n="104"/> il trouve en moi des agréments que je n'ai point, sans doute: mon esprit est
                    simple, sans culture, et cependant il l'aime, il l'intéresse; je chante sans
                    art, et ma voix lui plaît; je touche médiocrement de plusieurs instruments, et
                    mon jeu l'enchante, comme s'il étoit parfait. Méconnois-tu encore à ces derniers
                    traits l'amant, l'époux le plus tendre? Pour te convaincre, je n'ai plus qu'un
                    mot à dire: il m'a sacrifié tous ses goûts..... Il a plus fait encore; il m'a
                    sacrifié une maîtresse... Oh! si ce n'est pas là aimer, qu'est-ce donc que
                    l'amour? Eh quoi! tu t'en vas? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> clorine. </hi>
                </p>
                <p> Tiens, vois-tu, Annette, je ne suis point pour l'élégie; et quoique bergere
                    comme toi, les fadeurs pastorales m'ennuient. </p>
                <pb n="105"/>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> annette. </hi>
                </p>
                <p> Que je te plains! Mais je ne te retiens plus; adieu, Clorine. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> annette, </hi>
                    <hi rend="small"> seule. </hi>
                </p>
                <p> Il est déja tard; ne perdons pas de temps, et composons mon bouquet pour
                    Pierrot: de ma main, le plus simple lui plaira toujours. Mais quoi! à mesure que
                    j'approche de ces fleurs, elles semblent se dessécher. Dieux! que mon souffle
                    est brûlant! et pourquoi m'en étonner? C'est celui de l'Amour, puisque je pense
                    à Pierrot, à mon Pierrot qui est tout pour son Annette. </p>
                <p> Qu'apperçois-je? Un enfant qui tient un joli bouquet! Il joue avec, il va le
                    faner; tâchons qu'il me le donne, j'en ferai un bien meilleur usage que lui <hi rend="small caps"> annette, </hi>
                    <hi rend="small"> à l'Amour. </hi>
                </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> Bel </hi> enfant, que faites-vous de ces fleurs? </p>
                <pb n="106"/>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> l'amour. </hi>
                </p>
                <p> Bergere, je les effeuille. J'aime à faire naître, j'aime à détruire. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> annette. </hi>
                </p>
                <p> Ah! c'est dommage! Donnez-moi votre bouquet, et vous aurez du bonbon. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> l'amour. </hi>
                </p>
                <p> Je le veux bien; mais je choisirai, car je suis friand. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> annette. </hi>
                </p>
                <p> Volontiers. <hi rend="small caps"> l'amour. </hi>
                    <hi rend="small"> (Il l'embrasse aussitôt.) </hi>
                </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> annette. </hi>
                </p>
                <p> Que faites-vous, petit lutin? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> l'amour. </hi>
                </p>
                <p> Je prends ma récompense. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> annette. </hi>
                </p>
                <p> Mais ce n'est pas là notre marché. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> l'amour. </hi>
                </p>
                <p> Eh bien! je suis accommodant: faisons-en un autre. </p>
                <pb n="107"/>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> annette. </hi>
                </p>
                <p> Lequel?... Mais donne-moi avant ton bouquet; car il me semble que les fleurs
                    perdent de leur fraîcheur entre tes mains. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> l'amour. </hi>
                </p>
                <p> Un moment: vous les aurez, mais à condition que vous me donnerez les plus jolis
                    boutons de roses que je trouverai dans ce bosquet. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> annette. </hi>
                </p>
                <p> Sans contredit; ils sont à toi comme à moi. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> l'amour. </hi>
                </p>
                <p> Vraiment? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> annette. </hi>
                </p>
                <p> Sans doute <hi rend="small caps"> l'amour. </hi>
                    <hi rend="small"> (Il dérange la collerette d'Annette.) </hi>
                </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> annette. </hi>
                </p>
                <p> Frippon! je devrois te punir de ta hardiesse. </p>
                <pb n="108"/>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> l'amour. </hi>
                </p>
                <p> Mais ne m'as-tu pas promis les plus jolis boutons de roses que je pourrois
                    trouver ici? Je les apperçois au travers de cette collerette: si tu ne me les
                    laisses prendre, point de bouquet. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> annette. </hi>
                </p>
                <p> Vous êtes bien rusé, pour un enfant. Non, non, je ne tiendrai pas la promesse
                    que vous m'avez arrachée. C'est pour un époux que j'aime, et dont c'est la fête,
                    que je veux ce bouquet; et vous voulez que, pour lui prouver ma tendresse,
                    j'achete votre don de son bien le plus cher! Non, en vérité. Quelque desir que
                    j'aie d'obtenir vos fleurs, ne comptez point que je fasse jamais un pareil
                    échange. Il réclameroit son trésor: mes faveurs sont pour lui seul; et mon
                    dessein est de les unir à ton bouquet, si tu veux m'en faire présent. <pb n="109"/>
                    <hi rend="small caps"> l'amour, </hi>
                    <hi rend="small"> souriant. </hi>
                </p>
                <p> Annette, je t'approuve: tiens, voilà mon bouquet, et l'Amour ne te demande à
                    présent pour toute récompense que de le servir avec la même fidélité. <hi rend="small caps"> annette, </hi>
                    <hi rend="small"> se jettant aux pieds de l'Amour. </hi>
                </p>
                <p> Eh! pourrois-je, Amour, vivre sous d'autres loix? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> l'amour. </hi>
                </p>
                <p> Relevez-vous, bergere; votre cœur m'est connu. Approchez-vous, et apprenez à
                    connoître de moi ces fleurs par leur caractere distinctif. Par exemple, cette
                    branche d'oranger, eh bien! elle est le symbole du sentiment dont j'anime votre
                    ame pour votre époux. Ces lis lui feront connoître qu'avec un cœur noble et
                    généreux comme le sien, il méritoit une couronne plutôt <pb n="110"/> qu'une
                    houlette; et qu'au lieu d'un trône de fougere, il est digne d'être roi. Ces
                    trois roses épanouies servent d'emblême à vos trésors qui se sont embellis sous
                    les yeux du plaisir: ces autres roses qui ne s'offrent encore qu'en bouton,
                    représentent les beaux jours qui vont éclore pour vous, tendres époux; et c'est
                    à moi, oui c'est à moi que vous les devrez. Ces œillets blancs peignent votre
                    innocence et la candeur de votre tendresse. La verdure annoncera à ton époux
                    l'espérance justement fondée qu'il doit avoir sur la continuité de son bonheur. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> annette. </hi>
                </p>
                <p> Je te remercie, Amour. Ah! que Pierrot va m'aimer!.. que de baisers paieront mon
                    bouquet! que de caresses je recevrai!...... Oui, la fête de Pierrot sera aussi
                    la mienne. Adieu, <pb n="111"/> Amour, adieu, je m'en vais: mais je ne te quitte
                    que pour peu d'instants; car lorsque je suis à côté de Pierrot, je te sens
                    encore bien plus près de mon cœur. </p>
                <pb n="112"/>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> TÔT OU TARD L'AMOUR SE VENGE. </head>
                <p> Églogue traduite du grec sur une traduction italienne, et dédiée à M. le Marquis
                    de la G. <hi rend="small"> (La scene est à Gnide.) </hi> MÉRIS ET ALCIDAS. <hi rend="small caps"> méris, </hi>
                    <hi rend="small"> avec l'accent de la douleur. </hi>
                </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> Jamais! </hi> ... jamais! .. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Me trompé-je, Méris? Il me semble que tu as du chagrin. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> Ah! mon cher Alcidas, je n'en ai que trop sujet. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Ce langage en ta bouche est bien extraordinaire. </p>
                <pb n="113"/>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> Plus il te paroît étrange, et plus tu dois juger si mon sort est cruel. Les
                    soins de mon troupeau, les travaux des champs, ni les fêtes, ni les danses du
                    village, rien ne peut dissiper la mélancolie qui me tue. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Ma surprise redouble. Méris malheureux! Toi, le berger le plus riche de ce
                    hameau; jeune, chéri, fêté, que manque-t-il donc à ton bonheur? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> En est-il sans l'Amour? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> L'Amour! Que t'importe? tu braves son pouvoir. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> J'en suis bien puni. J'aime.... et ne suis point aimé. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Si tu dis vrai, Méris, je te plains: <pb n="114"/> l'amour veut être partagé;
                    qui aime seul, est seul dans la nature. Mais, berger, excuse ma franchise: tu
                    mérites ce qui t'arrive. Combien ton indifférence, ta légèreté ont fait répandre
                    de larmes! Les peines des bergeres n'étoient qu'un jeu pour toi. En
                    paroissoit-il une dont on vantât les graces, tu en méditois aussitôt la
                    conquête, pour la seule gloire du triomphe, sans t'embarrasser si ton triomphe
                    ne feroit pas le désespoir de ta nouvelle maîtresse. Du plaisir, disois-tu, et
                    point d'amour; il rend trop languissant. Hier, je soupirois aux genoux
                    d'Amarille; Acanthe a la pomme aujourd'hui; demain, Céphise l'obtiendra: que de
                    jouissances dans le changement! Tel étoit ton langage. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> Je n'imaginois pas alors qu'il n'est <pb n="115"/> qu'un seul moment pour
                    plaire, mais que l'on peut s'aimer toujours. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Ressouviens-toi de Silvérie, de cette gentille bergere; comme elle te chérissoit
                    avec franchise! Sa tendresse étoit naïve comme ses graces; ses sentiments, sa
                    beauté, tout étoit vrai en elle comme la nature. Silvérie ne formoit qu'un
                    desir; celui d'être belle à tes yeux, mais sans employer aucune des ressources
                    de la coquetterie. Ta présence la faisoit sourire, ou coloroit ses joues du fard
                    de la pudeur. C'étoit là tout son art; elle n'en connoissoit point d'autre pour
                    te charmer, et tu sais comme il l'embellissoit. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> Je te jure, Alcidas, que je ne songeois qu'à Silvérie quand le hasard me
                    ramenoit auprès d'elle. J'oubliois <pb n="116"/> toutes nos bergeres pour la
                    jeune Silvérie. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Mais à peine absente...? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> Une autre l'effaçoit de mon souvenir; j'en fais l'aveu. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Et cette autre à son tour...? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> Étoit bientôt oubliée. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> En toi, berger, l'Amour a mis tous ses caprices, et dans Silvérie tous ses
                    charmes. Il n'est point ici de bergere qui n'ait reçu ton hommage, et qui ne se
                    plaigne de ton ingratitude. A chacune tu as fait un larcin. Tu as pris à
                    Glicéride son joli chapeau orné de festons de roses; à Pholoé, son mouton chéri;
                    à Nina, un chien fidele, présent de Dorcas, berger qu'elle auroit <pb n="117"/>
                    dû te préférer; à Péristere, sa houlette; à Mirthé, des rubans; à Doris, une
                    guirlande; à Daphné, un bouquet; à Silvanire, sa panetiere; à Églé, des joujoux.
                    Elles ont toutes à se plaindre de toi; et que sais-tu, si, toutes ensemble,
                    n'ont point demandé à l'Amour de les venger? En exauçant leurs vœux, il se venge
                    lui-même. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> Ma tendresse pour Galatée est si vraie, qu'elle doit le désarmer aujourd'hui. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Les dieux sont lents à punir... et lents à pardonner. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> Silvérie a attiré sur moi tout leur courroux. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Tu l'as séduite, et tu l'as dédaignée. Si touchante, si sensible .. </p>
                <pb n="118"/>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> Elle vouloit mon cœur sans partage; et donner mon cœur sans pouvoir le
                    reprendre, me paroissoit un engagement trop sérieux. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> A présent... </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> Galatée le possede tout entier. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Quelle injustice! Galatée méritet-elle la préférence? Galatée, de toutes les
                    bergeres la plus coquette! Silvérie... </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> Si j'ai déchiré son cœur par mon inconstance, la cruelle Galatée... </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Tu la trouves barbare!... L'as-tu moins été pour Silvérie? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> Non, je ne me le déguise pas.... <pb n="119"/> Connois tous mes torts avec elle:
                    un jour du mois de mai dernier, Silvérie, plus tendre, plus sensible encore que
                    la veille, me demanda si, seule, elle pouvoit se flatter de régner dans mon
                    cœur. Des protestations sans nombre de l'adorer sans cesse furent alors ma
                    réponse. A mon tour, je lui fis la même question. = En douterois-tu, berger?
                    Ah!.... je suis à jamais ton amie, ton amante fidele! Pour tous serments, elle
                    me prodigua les plus innocentes caresses. = Si tes promesses sont sinceres,
                    suis-moi, me dit-elle; le temple de l'Amour est près d'ici: viens jurer à ce
                    dieu, sur l'autel de la constance, que Méris aimera toujours Silvérie. Oh! non,
                    lui répondis-je, je ne prends point de pareils engagements: et le moyen de les
                    tenir, losque sans cesse tes compagnes me préviennent par leurs vives agaceries,
                        <pb n="120"/> et sont fieres de mon amour quand je leur accorde la
                    préférence sur leurs rivales? Écoute, bergere. Je t'aimerai peut-être... encore
                    huit jours. Tout ce temps-là tu n'auras pas lieu de te plaindre de moi; et puis
                    nous nous quitterons sans regrets. = Ingrat berger, rends-moi... rends-moi mon
                    cœur. = J'y consens, Silvérie; gardons chacun le nôtre: ne mettons en commun que
                    nos plaisirs. = Cruel! et c'est toi, c'est Méris qui m'ose proposer... Tu m'as
                    donc trompée?.. Mais non, tes yeux qui peignent si bien la tendresse, ton
                    langage si flatteur, tes protestations réitérées de ne chérir que moi, tout cela
                    ne sauroit être faux. Non, non: Méris m'aime. Que ta bouche me le répete encore.
                    = Oui, je t'aime. = Eh bien! qui t'arrête? = L'inconstance: elle fait le charme
                    de ma vie. L'hymen, tu le sais, n'est pas le dieu <pb n="121"/> le plus révéré à
                    Gnide. Tiens, Silvérie, si tu veux me plaire, et que je sois ton berger, cesse
                    le ton plaintif, seche tes larmes, et retiens tes soupirs. La tristesse
                    enlaidit. Imite-moi. Toujours gaie, toujours libre, tu seras toujours belle...
                        <hi rend="small"> (Méris s'arrête et garde le silence.) </hi>
                </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Quoi! tu te tais? Qui t'empêche de poursuivre? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> Ô mon cher Alcidas, ne vois-tu pas la rougeur sur mon front? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> La honte annonce le repentir. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> Au lieu de me laisser toucher, attendrir aux pleurs de la bergere, qui la font
                    paroître à mes yeux plus jolie que je ne l'avois encore vue; me livrant en
                    aveugle à toute l'ardeur qui m'embrase, je saisis Silvérie dans mes <pb n="122"/> bras. Silvérie, toute en larmes, tente de nouveaux efforts pour se dérober
                    aux miens. Dieux! s'écrie-t-elle, arrête; ne profane pas celle qui t'aima de si
                    bonne foi; plutôt mourir que de t'accorder un prix qui n'est dû qu'à l'amour
                    éprouvé par la constance. A l'instant elle m'échappe; et répete trois fois, en
                    précipitant sa fuite, <hi rend="small caps"> jamais, jamais. </hi> Je veux la
                    suivre: mais, semblable à la biche que le chasseur a lancée, la légere Silvérie
                    rase la terre, et ne la touche pas. Elle est déja loin de moi, et ne s'arrête
                    que lorsqu'elle est proche du temple de l'Amour. Alors elle se retourne; et me
                    jettant un regard foudroyant: Fuis, monstre, me dit-elle, tu es indigne de
                    Silvérie. Je pleurerai toute ma vie de t'avoir connu. Puis, tombant à genoux sur
                    les marches du temple, elle ajoute, comme inspirée: Dieu des cœurs sensibles,
                        <pb n="123"/> dieu de mon ame, divinité puissante, éloigne de Gnide ce
                    berger plus barbare que les tigres d'Hircanie. Je t'en conjure, guéris mon cœur
                    si profondément blessé; ferme à Méris, pour toujours, l'ame tendre de Silvérie.
                    Amour, Amour, venge-moi: qu'il aime une ingrate. Ah! frappe-le de toute ta
                    rigueur; qu'il souffre tes tourments les plus cruels! La colere, lui répondis-je
                    en souriant, te fait adresser au ciel des vœux qui ne seront point exaucés:
                    vainement tu cherhes à t'en défendre, ta rose m'appartiendra; et crois que si je
                    voulois... Transportée de courroux, Silvérie, sans me répondre davantage, entre
                    dans le temple: à peine entrée, les portes se referment sur elle. A l'instant
                    l'éclair brille, le tonnerre gronde, roule, éclate; il sillonne les airs, et
                    tombe assez près de moi. A ce fracas <pb n="124"/> épouvantable succede un calme
                    profond; je n'entends plus qu'un murmure confus de voix, parmi lesquelles je
                    distingue pourtant celle de Silvérie; et mon oreille est encore frappée de
                    nouveau, et à plusieurs reprises, de ces mots funestes: <hi rend="small caps">
                        jamais, jamais. </hi>
                </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Dis-moi, Méris, n'as-tu point regretté Silvérie? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> Non: mais j'ai gémi de ce que Galatée n'avoit point son ame. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Depuis quand connois-tu cette indifférente bergere? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> Je venois de quitter Silvérie; je rencontrai Galatée au bocage: elle étoit
                    seule, et s'amusoit à faire des bouquets. Elle me voit; et, sûrement à <pb n="125"/> dessein, mais comme par accident, sa corbeille échappe de ses
                    mains. Berger, me dit-elle, serois-tu bien assez galant pour m'aider à ramasser
                    mes fleurs? Je m'empresse de me rendre aux desirs de Galatée: j'approche, et me
                    baissant presque à terre, je me trouve à ses genoux. La bergere, avec l'air de
                    ne pas y songer, me laisse tout le temps d'admirer sa jambe, faite, il est vrai,
                    comme on en voit peu. Tiens donc, reprit-elle en poussant vers ma main, avec son
                    joli pied, des jasmins, des roses et des œillets, en voilà encore; tu n'en finis
                    point. = Pour prix de ma peine, bergere, je demande un baiser. = Oh! passe pour
                    un baiser. Ne voilà-t-il pas que la follette, en éclatant de rire, renverse
                    encore la corbeille. = Bon! nouvel ouvrage. = Pour le coup, je vais t'aider; et,
                    cette fois, une chanson te paiera de <pb n="126"/> ta peine. = Dieu! quel organe
                    flatteur déploya la bergere; en ce moment, je fus ravi, enchanté. La coquette ne
                    s'en apperçut que trop: ses regards acheverent ma défaite. Tous les bouquets
                    ramassés, je demande ma récompense; on me l'accorde avec grace: j'y trouve tant
                    de plaisir, que je dérobe un second baiser; et Galatée, à son tour, me fait un
                    larcin, elle prend mon chapeau. Je cherche à le ravoir; mais la mutine le
                    défend, et l'attache sur sa tête. = Regarde; il doit me rendre jolie. Regarde
                    donc, Méris: me sied-il bien? = A merveille. = Adieu, Méris; adieu, beau berger.
                    Le baiser que je t'avois promis, je te l'ai donné: ton chapeau me restera pour
                    prix du baiser que tu m'as volé. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Et voilà donc celle que tu aimes pour toujours? </p>
                <pb n="127"/>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> Hélas! oui. Silvérie est-elle assez vengée! </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Et Galatée te tient toujours rigueur? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> Rien ne la touche; tout de moi lui déplaît. Mes chansons, elle les trouve mal
                    faites: si je tresse pour elle une guirlande, une couronne, jamais elle ne s'en
                    pare. Tous les matins je lui porte un bouquet; aussitôt, d'un air distrait, elle
                    l'effeuille en ma présence. Tu n'imaginerois pas enfin, Alcidas, jusqu'où elle
                    pousse le mépris pour moi. Hier, je la rencontre aux bois; mais, feignant de ne
                    point voir Galatée, je fais soupirer à ma flûte les sons les plus touchants. Eh
                    bien! au lieu d'être attendrie, la follette accourt tout en dansant: Prête-moi
                    ton instrument, dit-elle; je veux jouer <pb n="128"/> dessus l'air que Coridon a
                    fait pour Cyaris. Je la crois, et le lui donne: la méchante le brise, et rejoint
                    ses compagnes, avec lesquelles elle rit à mes dépens. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Quel affreux caractere! </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> Je suis à bout, mon cher Alcidas; et si demain Galatée est encore ingrate, je
                    suis résolu à mourir. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Quelle folie! Y penses-tu, Méris? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> Oui: tu dis bien vrai, je suis fou de Galatée. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Que les dieux aient pitié de toi! </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> Ai-je tort de me plaindre? Mais vois comme tout me contrarie: un génie
                    malfaisant me poursuit en tout. <pb n="129"/> Galatée, comme je te le disois à
                    l'instant même, est accoutumée à recevoir de moi des fleurs chaque matin:
                    aujourd'hui c'est sa fête; levé dès le point du jour, je n'ai pu même encore
                    faire un bouquet de simples violettes. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Tu te rebutes trop aisément: à quelques pas de nous, je vois des paquerettes,
                    des marguerites, des boutons d'or. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> Je ne les apperçevois pas: ma vue se trouble; je n'ai plus ma tête. Aide-moi à
                    cueillir ces fleurs. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Avec plaisir, berger. </p>
                <p>
                    <hi rend="small"> (Ils marchent.) </hi>
                    <hi rend="small caps"> méris, </hi>
                    <hi rend="small"> avec humeur. </hi>
                </p>
                <p> Qu'elles sont peu fraîches! à mon approche, elles semblent se flétrir. Toute la
                    nature est-elle contre moi? </p>
                <pb n="130"/>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Regarde... là... sur ta gauche; en voici une qui a toute la fraîcheur que tu
                    peux desirer. <hi rend="small caps"> méris </hi>
                    <hi rend="small"> s'en approche pour la cueillir. </hi>
                </p>
                <p> Dieux! quel est ce prestige?..... elle se dérobe sous ma main... Mais la voilà
                    qui reparoît.... voyons.... Elle est encore disparu: eelle se cache, elle me
                    fuit..... Dés espérante fleur, es-tu donc d'accord avec Galatée? Comme cette
                    bergere, tu veux m'être cruelle. <hi rend="small caps"> alcidas, </hi>
                    <hi rend="small"> avec surprise. </hi>
                </p>
                <p> J'entends soupirer: écoutons. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la sensitive. </hi>
                </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> Jamais, jamais. </hi>
                </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Mais... </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la sensitive. </hi>
                </p>
                <p> Hélas!... </p>
                <pb n="131"/>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> J'entends comme toi des gémissements. <hi rend="small caps"> la sensitive, </hi>
                    <hi rend="small"> à Méris. </hi>
                </p>
                <p> Retire ta main. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Quel prodige! </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> Une fleur qui parle! </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la sensitive. </hi>
                </p>
                <p> Oui, je parle, je sens.... j'aime. Je ne fus pas toujours ce que je parois être
                    à vos yeux: autrefois je naquis bergere; et, pour mon malheur et celui des
                    autres, je devins coquette. Jeune et jolie, je ne voulois que charmer: voler de
                    conquête en conquête, n'étoit pour moi qu'un badinage; je mettois mon plus grand
                    plaisir à enlever à mes compagnes leurs amants, non pour les rendre heureux,
                    mais avec le projet réfléchi d'en faire mes <pb n="132"/> esclaves et des
                    victimes de leur amour. Toutes les flammes du dieu de Gnide brilloient dans mes
                    regards; mon cœur restoit plus froid que les glaces de l'hiver: mes rigueurs ont
                    donné la mort à plus de trente amants; les maîtresses de ces bergers ne leur ont
                    point survécu. Nulle mortelle n'offensa plus que moi la divinité protectrice de
                    ces lieux: mes compagnes, sans doute, par leurs larmes, ont sollicité sa
                    vengeance; et c'est pour me punir d'avoir plu sans aimer, qu'un jour je me
                    trouvai changée en sensitive. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Ce nom pourtant semble peu vous convenir. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la sensitive. </hi>
                </p>
                <p> Hélas! il me convient sous ma métamorphose. L'Amour, dans sa colere, fut pour
                    moi aussi cruel que je fus inhumaine. = Reçois, me dit-il, sous <pb n="133"/>
                    cette écorce légere, le cœur le plus sensible, le cœur le plus aimant: je vais
                    mettre en toi tous les feux que tu as allumés; tu jugeras par tes tourments des
                    tourments dont tu fus cause. Tu ne plairas plus; et pour redoubler ton supplice,
                    ta fleur sera l'emblême de ton caractere: toujours sauvage, toujours farouche,
                    sans cesse se refusant à tes desirs et à ceux des mortels, elle fuira sous la
                    main qui voudra la cueillir. <hi rend="small caps"> méris, </hi>
                    <hi rend="small"> d'une voix presque éteinte. </hi>
                </p>
                <p> Que... je... vous plains!... </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Méris, mon cher Méris, qu'as-tu? Ta voix s'altere, tu ne peux plus articuler: je
                    vois tes joues qui se décolorent; tes cheveux se hérissent sur ta tête, et
                    ressemblent à des feuillages; tes bras s'étendent en rame aux verds, et tes
                    pieds se changent en racines. Comme la sensitive, tu disparois, tu <pb n="134"/>
                    me fuis; je crois te presser sur mon cœur, et je n'embrasse que de l'air...
                    Méris, tu te dérobes à ton ami... S'il est possible encore, mon cher Méris,
                    entends la voix de l'amitié qui t'appelle... la voix d'Alcidas qui t'aimera
                    toujours... </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> Je t'entends, Alcidas..... mais je meurs... Je souffre déja dans les entrailles
                    de la terre des tourments affreux; ma racine est brûlante, et mon cœur se
                    consume. Galatée! Galatée!... </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Infortuné berger, je pleure sur ton sort; je souffre de tes maux, et crois
                    expirer avec toi. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> Les dieux ne m'ont donc pas tout ôté: il me reste un ami! </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> alcidas. </hi>
                </p>
                <p> Ô Méris! je te jure une fidélité à <pb n="135"/> l'épreuve de tout. Oui, je
                    viendrai souvent répandre des larmes sur ta tige: puissé-je un jour, par ma
                    constance inaltérable, fléchir l'Amour en faveur de mon ami! Si ce dieu te donne
                    la mort, l'amitié peut te rendre à la vie. L'amitié opere des miracles
                    aussi-bien que l'amour. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> méris. </hi>
                </p>
                <p> Je ne me flatte pas; mon arrêt est prononcé: sous la forme que je viens de
                    quitter, je ne reverrai plus la clarté du jour. Le dieu de Gnide, lorsqu'on a
                    dédaigné ses faveurs, ne pardonne <hi rend="small caps"> jamais, jamais. </hi>
                </p>
                <p> Ne nous défendons point d'aimer... <hi rend="small caps"> Plutôt aujourd'hui que
                        demain, </hi> c'est la devise de l'Amour. Le temps des regrets inutiles
                    vient bientôt: craignons de conserver des desirs, et de ne pouvoir en faire
                    naître; et que celui ou celle que nous aimerons lorsque notre <pb n="136"/>
                    saison d'aimer sera passée, ne nous dise en se moquant de nous: Vieillard, il
                    faut plaire pour être aimé; et à votre âge, on ne plaît.... qu'à la froide
                    raison, <hi rend="small caps"> jamais, jamais </hi> aux graces. Profitez de la
                    leçon pour vos enfants; et répétez-leur, dès qu'ils pourront vous comprendre,
                    que <hi rend="small caps"> tôt ou tard l'Amour se venge </hi> (1). <ref target="#N02"/>
                </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> LA NUIT, TOUS CHATS SONT GRIS, PROVERBE DRAMATIQUE <hi rend="small"> EN UN
                        ACTE. </hi>
                </head>
                <pb n="140"/>
                <p> PERSONNAGES. </p>
                <p> MME <hi rend="small caps"> de Villebrun, </hi> veuve. </p>
                <p> MLLE <hi rend="small caps"> de Villebrun, </hi> fille aînée de Mme de Villebrun. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> Lise, </hi> sœur cadette de Mlle de Villebrun. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> Franval, </hi> jeune officier. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> Marton, </hi> suivante de Mlles de Villebrun. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> La Fleur, </hi> valet de Franval. </p>
                <p>
                    <hi rend="small"> La scene se passe en Province, dans la maison de Madame de
                        Villebrun. On est en été, vers les neuf heures du soir, lorsque le drame
                        commence. </hi>
                </p>
                <pb n="141"/>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> LA NUIT, TOUS CHATS SONT GRIS. SCENE PREMIERE. <hi rend="small"> FRANVAL, LA
                        FLEUR. </hi>
                    <hi rend="small caps"> franval. </hi>
                </head>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> Eh bien! </hi> la Fleur, as-tu donné ma lettre à
                    Mademoiselle de Villebrun? Comment l'a-t-elle reçue? Que t'a-t-elle dit? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Monsieur, je lui ai remis votre billet en main propre; elle m'a chargé de boire
                    à sa santé et à celle.... Elle n'a pas achevé; sans doute, Monsieur, que c'étoit
                    à la vôtre. </p>
                <pb n="142"/>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> franval. </hi>
                </p>
                <p> Sa sœur, sa maussade sœur, n'étoit-elle pas avec elle lorsque...? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Non, Monsieur; j'ai épié le moment qu'elle étoit seule dans le boulingrin écarté
                    où vous allez si souvent vous promener ensemble. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> franval. </hi>
                </p>
                <p> Avoue, la Fleur, que Lise est pétrie de graces. Quel contraste avec son aînée! </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Assurément, Monsieur, c'est le jour et la nuit. Mademoiselle de Villebrun est,
                    suivant moi, la plus hideuse de toutes les créatures. Mais comment se
                    trouve-t-il une si extrême différence dans les traits et le caractere de ces
                    deux sœurs? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> franval. </hi>
                </p>
                <p> Que ne me demandes-tu encore <pb n="143"/> pourquoi, quand je parle, on croit
                    t'entendre parler? pourquoi le son de nos voix est si parfaitement semblable?
                    C'est un jeu de la nature, dont on ne sauroit rendre raison. Mais revenons à
                    Lise: elle est donc à tes yeux aussi belle qu'aux miens? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> J'en dis, Monsieur, ce que tout homme de goût en dira: c'est un chef-d'œuvre de
                    la nature. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> franval. </hi>
                </p>
                <p> C'est un ange!... Ah! la Fleur, si je ne puis la posséder, il n'est plus dans la
                    vie de bonheur pour moi. Cherche, invente quelque moyen pour combler mes desirs.
                        <hi rend="small caps"> la fleur, </hi>
                    <hi rend="small"> après avoir rêvé un moment. </hi> J'y songe, mais en vain; la
                    chose est par trop difficile. </p>
                <pb n="144"/>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> franval. </hi>
                </p>
                <p> Ne m'abandonne pas, mon cher la Fleur. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Aussi, Monsieur, pourquoi vous êtes-vous rendu si aimable à tous ceux de cette
                    maison? Quelquefois il est nuisible de trop plaire. Je sais de Marton que vous
                    avez gagné le cœur de l'aînée des filles de Madame de Villebrun: on a jetté sur
                    vous un dévolu, et l'on prétend vous la faire épouser. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> franval. </hi>
                </p>
                <p> Épouser?.. Plutôt mourir mille fois. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> On doit aujourd'hui vous proposer l'élite des belles, avec une dot considérable.
                    Vous savez qu'elle est d'un premier lit, et que son bien... </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> franval. </hi>
                </p>
                <p> Eh! que Mademoiselle de Villebrun <pb n="145"/> garde ses trésors, elle en a
                    grand besoin pour faire oublier sa laideur. Mais Lise! Lise est assez riche de
                    ses avantages personnels: esprit, talents, graces et beauté, ma Lise a tout;
                    elle sait plaire. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Vous m'affligez, Monsieur. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> franval. </hi>
                </p>
                <p> Pourquoi? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> C'est que réellement, pour cette fois, je vous crois tout-à-fait amoureux. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> franval. </hi>
                </p>
                <p> Si je le suis! </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Eh bien! je vous le répete, cela m'afflige beaucoup; je crains que l'on ne vous
                    fasse quelque mauvais tour. Si Monsieur vouloit me croire, je lui donnerois un
                    bon conseil. </p>
                <pb n="146"/>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> franval. </hi>
                </p>
                <p> Eh! quel est-il, Mons la Fleur? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Ce seroit de quitter, sans plus tarder, ce maudit gîte. Vous avez encore un mois
                    à rester en garnison dans cette ville, cherchez un autre logement; vous
                    trouverez aussi une autre maîtresse, et tout n'en ira que mieux. <hi rend="small"> (à part.) </hi> Comme notre départ surprendroit la perfide
                    Marton! Elle me regretteroit un jour, et verroit que l'on ne me joue pas
                    impunément. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> franval. </hi>
                </p>
                <p> Tu n'as pas d'autre conseil à me donner? Je ne ferai point usage de celui-ci: je
                    ne quitterai cette maison qu'avec Lise, ou j'y mourrai. </p>
                <pb n="147"/>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> SCENE II. <hi rend="small">
                        <hi rend="small caps"> Mme </hi> DE VILLEBRUN, <hi rend="small caps"> Mlle
                        </hi> DE VILLEBRUN, FRANVAL, LA FLEUR. </hi>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> ME <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </head>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> Où </hi> allez-vous donc, Chevalier? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> franval. </hi>
                </p>
                <p> Pardon, Madame. Dans la crainte d'être importun... </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> ME <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Point du tout: c'est avec vous précisément que je veux m'entretenir. Suivez-moi
                    dans mon cabinet; j'ai quelque chose à vous apprendre, qui, si je ne me trompe,
                    ne vous déplaira pas. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> franval. </hi>
                </p>
                <p> Madame, vos desirs sont des ordres pour moi. <pb n="148"/>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun, </hi>
                    <hi rend="small"> à part. </hi> Voici le moment qui va décider de mon bonheur
                    ... ou de l'ennui de mes jours. </p>
                <p>
                    <hi rend="small"> (Franval passe dans une autre piece avec Madame de Villebrun.)
                    </hi>
                </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> SCENE III. <hi rend="small">
                        <hi rend="small caps"> Mlle </hi> DE VILLEBRUN, LA FLEUR. </hi>
                </head>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> mLLE de villebrun, </hi>
                    <hi rend="small"> du ton le plus impérieux. </hi>
                    <hi rend="small caps"> Écoutez: </hi> il m'est très important de connoître le
                    caractere de Franval. Songez à me satisfaire sur toutes les questions qu'il faut
                    que je vous fasse. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Que desire Mademoiselle? <hi rend="small"> (à part.) </hi> Avec quel air elle me
                    parle! Ma foi, voici l'instant de la vengeance: je vais <pb n="149"/> à coup sûr
                    la dégoûter de mon maître. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Je veux savoir si Monsieur de Franval est aussi doux, aussi aimable que sa
                    physionomie l'annonce; s'il a le cœur tendre et constant. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Rien de tout cela: son caractere est fort dur, et son cœur si volage, que
                    volontiers il changeroit tous les jours de maîtresse. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Tous les jours? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Oui, Mademoiselle. Depuis qu'il est dans cette ville sur-tout, je pourrois bien
                    en compter une douzaine. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Vous vous trompez. Depuis qu'il demeure ici, il ne sort pas; il me fait sa cour
                    très assidument. Au surplus, <pb n="150"/> ce ne seroit pas sa légèreté qui
                    m'effraieroit; une femme spirituelle et aimable prend tôt ou tard de l'empire
                    sur son mari. Mais est-il riche? A-t-il de l'ordre? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Il a mangé presque tout son bien. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Par trop de générosité, sans doute? Ah! une femme adroite et riche peut encore
                    remédier à tout cela. Un cœur généreux est assez de mon goût. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Généreux! lui? Point du tout. Nous sommes trois à son service, dont il n'a
                    jamais payé les gages. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Il doit donc beaucoup? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Horriblement. Il aime si fort les folles dépenses, qu'à coup sûr il ruinera la
                    femme qu'il prendra. <pb n="151"/>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun, </hi>
                    <hi rend="small"> l'arrêtant. </hi> Un mot encore. Ton maître t'a-t-il jamais
                    parlé de moi? T'a-t-il dit qu'il m'eût trouvée jolie? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Jamais... Il ne me cache rien cependant. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p>
                    <hi rend="small"> (à part.) </hi> C'est par discrétion. <hi rend="small">
                        (haut.) </hi> Dis-moi: ses maîtresses, les a-t-il rendues heureuses? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Ah! Mademois elle, il en a fait mourir trois de chagrin. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Peut-être étoit-ce leur faute. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> SCENE IV. <hi rend="small">
                        <hi rend="small caps"> Mlle </hi> DE VILLEBRUN, FRANVAL, LA FLEUR. </hi>
                    <hi rend="small caps"> franval. </hi>
                </head>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> La Fleur, </hi> tu viendras me rejoindre dans un quart
                    d'heure chez le Major. <hi rend="small"> (La Fleur sort.) </hi>
                </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> SCENE V. <hi rend="small">
                        <hi rend="small caps"> Mlle </hi> DE VILLEBRUN, FRANVAL. </hi>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </head>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> Chevalier, </hi> on ne peut vous fixer un instant. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> franval </hi>
                </p>
                <p> Au contraire; c'est que n'étant plein <pb n="153"/> que d'un seul objet, j'en
                    suis toujours préoccupé. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> J'entends: vous êtes amoureux. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> franval. </hi>
                </p>
                <p> Personne n'aime plus que moi. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Et cette mortelle heureuse pour qui votre cœur soupire, est-elle instruite de
                    vos tendres sentiments? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> franval. </hi>
                </p>
                <p> Elle ne les ignore pas. Mais, pardon; une affaire importante m'oblige de vous
                    quitter. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p>
                    <hi rend="small"> (tendrement.) </hi> Allez, Chevalier; et songez que celle que
                    vous aimez s'intéresse sûrement à vous. <hi rend="small"> (Franval sort.) </hi>
                </p>
                <pb n="154"/>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> SCENE VI. <hi rend="small">
                        <hi rend="small caps"> Mlle </hi> DE VILLEBRUN, seule. </hi>
                </head>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> Il </hi> m'aime: ses tendres regards me l'ont fait assez
                    entendre; il ne m'est plus possible d'en douter. Qu'il soit tout ce que son
                    valet m'a dit, rien ne me fera changer d'idée: il faut que je l'épouse. Oui, en
                    dépit de tout, j'en courrai les risques. <hi rend="small"> (appercevant sa
                        mere.) </hi> Venez, ma mere, partager mon alégresse: aimée de Franval, je
                    suis la plus heureuse de toutes les femmes. </p>
                <pb n="155"/>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> SCENE VII. <hi rend="small">
                        <hi rend="small caps"> Mme </hi> DE VILLEBRUN, <hi rend="small caps"> Mlle
                        </hi> DE VILLEBRUN. </hi>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> ME <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </head>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> Je </hi> vais t'affliger, ma fille. L'ingrat Franval...
                    ce n'est pas toi qu'il aime. Il chérit ta sœur; il me demande sa main. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Ciel! je suis trahie! </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> ME <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Ma fille, ma chere fille, fais treve à ta douleur: pour un parti que tu manques,
                    tes graces t'en rendront mille. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Ah! c'est Franval que je veux: je le préfere à tout. </p>
                <pb n="156"/>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> ME <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Eh bien! ne perdons pas courage. Je ferai sur lui un dernier effort qui pourra
                    peut-être te le ramener. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Ma sœur.... </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> ME <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Dès demain, je t'en donne ma parole, un couvent la dérobera pour jamais aux yeux
                    du Chevalier; et ce sera toi-même, ma chere amie, qui auras le plaisir de lui
                    annoncer son départ. Mais allons rejoindre Mesdames de Senonges (1), que je
                    viens de voir entrer dans le jardin. <ref target="N03"/>
                </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> SCENE VIII. <hi rend="small"> LISE, MARTON. </hi>
                    <hi rend="small caps"> lise. </hi>
                </head>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> Marton, </hi> ma chere Marton, voici l'instant du
                    rendez-vous. Comme le cœur me bat!... J'ai promis de faire avertir Franval,
                    sitôt que je serois libre... Je le suis maintenant... Il veut me parler; je le
                    desire aussi... Mais, Marton, dis-lui... </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> marton. </hi>
                </p>
                <p> Qu'il peut venir, sans doute? Eh bien! Mademoiselle, n'avois-je pas bien raison
                    d'assurer que vous aimiez Monsieur de Franval? On ne me trompe pas aisément: je
                    suis clairvoyante; et je sais lire dans les yeux ce qu'on a dans l'ame. </p>
                <pb n="158"/>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> lise. </hi>
                </p>
                <p> Oui: tu m'as devinée. Apprends donc à quel point l'aimable Franval possede toute
                    ma tendresse: apprends que rien ne pourra me faire changer de sentiment à son
                    égard. Je l'aime. Ah! qu'il est doux d'aimer! Pourquoi ai-je vécu si long-temps
                    dans l'indifférence? Ah! Marton, dès que Franval me parle de son amour,
                    j'éprouve un ravissement extrême. Sourit-il à mes accents? mon ame est
                    enchantée; je sens que je n'existe plus que pour plaire à mon amant. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> marton. </hi>
                </p>
                <p> Fort bien, Mademoiselle: il me semble que pour une novice en l'art d'aimer, vous
                    ne raisonnez pas mal sur l'amour. En vérité, votre théorie me charme. Mais je
                    suis piquée de la maniere dont jusques à présent vous en avez agi avec moi: me
                    faire un mystere <pb n="159"/> de vos amours! manquer de confiance en moi, moi,
                    qui ai toujours su garder mon secret! </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> lise. </hi>
                </p>
                <p> Que tu me connois mal! Si je ne t'ai pas avoué plutôt ce qui se passoit dans mon
                    cœur, c'est que je craignois tes reproches, et non pas ton indiscrétion. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> marton. </hi>
                </p>
                <p> A la bonne heure. Eh bien! par reconnoissance, comptez sur ma fidélité, elle est
                    sans égale et à toute épreuve: pour vous en donner un témoignage qui est en mon
                    pouvoir, je vais de ce pas vous servir, chercher Monsieur de Franval, et vous
                    l'amener. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> lise. </hi>
                </p>
                <p> Va, ma chere Marton; seconde mon impatience, et crois que je ne serai point
                    ingrate. </p>
                <pb n="160"/>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> SCENE IX. <hi rend="small"> LISE, seule. </hi>
                </head>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> Je </hi> vais donc le voir. Je suis au comble de la joie
                    et de l'inquiétude. <hi rend="small"> (appercevant sa sœur.) </hi> Quel
                    contre-temps fâcheux! <hi rend="small"> (allant au-devant d'elle.) </hi> Vous
                    voilà, ma sœur? Je ne vous ai presque pas vue de la journée; recevez mes tendres
                    embrassements. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> SCENE X. <hi rend="small"> LISE, <hi rend="small caps"> Mlle </hi> DE
                        VILLEBRUN. </hi>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </head>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> C'est </hi> assez: n'employez pas votre temps en
                    d'inutiles caresses. Ma mere vous attend dans le jardin. </p>
                <pb n="161"/>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> lise, </hi>
                    <hi rend="small"> à part. </hi>
                </p>
                <p> Quel air froid! Ciel! que va-t-on m'apprendre? <hi rend="small"> (haut.) </hi>
                    J'obéis. Mais, ma sœur, qu'avez - vous? Votre indifférence me glace. <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun, </hi>
                    <hi rend="small"> avec ironie. </hi> Mon indifférence, ma sœur, ne sauroit être
                    dangereuse pour vous; un amant tendre peut aisément en consoler. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> lise, </hi>
                    <hi rend="small"> à part. </hi>
                </p>
                <p> Liroit-elle dans mon cœur? Ah! Franval, tout s'oppose à ma félicité: j'allois
                    vous voir; mais un destin cruel contrarie mes desirs. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Mademoiselle, je vous le répete, ma mere vous attend. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> lise. </hi>
                </p>
                <p> Je vais me rendre à ses ordres. <hi rend="small"> (à part.) </hi> Si je pouvois
                    l'emmener! <hi rend="small"> (haut.) </hi> M'accompagnez-vous, ma sœur? </p>
                <pb n="162"/>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Non, ma sœur. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> lise, </hi>
                    <hi rend="small"> à part. </hi>
                </p>
                <p> Ah! si Franval vient! Quelle cruelle perplexité! </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> SCENE XI. <hi rend="small">
                        <hi rend="small caps"> Mlle </hi> DE VILLEBRUN, seule. </hi>
                </head>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> Je </hi> pense que je ferai mieux de rester ici. Ses
                    regards inquiets m'ont donné des doutes que je veux éclaircir. J'entends parler:
                    je crois reconnoître la voix de Franval. Oui, c'est lui; il est avec Marton:
                    cela m'annonce du mystere. Je vais me cacher dans ce cabinet, d'où je pourrai
                    entendre tout ce qu'ils diront. </p>
                <pb n="163"/>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> SCENE XII. </head>
                <p>
                    <hi rend="small"> FRANVAL; MARTON, une bougie à la main, qu'elle pose sur la
                        cheminée du salon; <hi rend="small caps"> Mlle </hi> DE VILLEBRUN, cachée.
                    </hi>
                </p>
                <p> ---------- <hi rend="small caps"> franval. </hi>
                </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> Crois, </hi> Marton, que je ne négligerai rien pour te
                    prouver toute ma reconnoissance... <hi rend="small"> (avec inquiétude.) </hi>
                    Mais, où est donc ta charmante maîtresse? Tu m'avois flatté... </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> marton. </hi>
                </p>
                <p> C'est par son ordre que j'ai été députée vers vous. Mademoiselle Lise vous
                    attendoit ici. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> franval. </hi>
                </p>
                <p> Ah! Lise, joueriez-vous le plus tendre des amants? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> marton. </hi>
                </p>
                <p> Monsieur, modérez-vous dans vos <pb n="164"/> jugements. Lise est trop honnête
                    pour tromper votre attente. Vous la verrez, je réponds d'elle; à moins que sa
                    mere ou sa sœur ne soit venue la chercher. Attendez un moment, je vais m'en
                    éclaircir. <hi rend="small"> (Elle regarde par une fenêtre qui donne sur le
                        jardin.) </hi> Je vous l'avois bien dit: elle est dans le jardin avec Madame
                    de Villebrun qui me paroît fort en colere. Lise pleure: je gagerois que sa furie
                    de sœur est la cause des larmes qu'elle répand. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> franval. </hi>
                </p>
                <p> Elle pleure! Ah! j'ai déclaré trop tôt mes sentiments pour elle. <hi rend="small"> (Une pause. </hi> Le parti en est pris: Marton, voilà ma
                    bourse; je me charge de votre fortune, si vous pouvez la déterminer à me
                    permettre de venir à minuit dans son appartement. Je veux la consulter sur
                    plusieurs objets de la plus grande conséquence. Mes vues, Marton, <pb n="165"/>
                    sont honnêtes; je n'aspire qu'à devenir son époux. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> marton. </hi>
                </p>
                <p> Comptez sur moi. <hi rend="small"> (Franval sort.) </hi>
                </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> SCENE XIII. <hi rend="small"> MARTON, <hi rend="small caps"> Mlle </hi> DE
                        VILLEBRUN, </hi>
                </head>
                <p>
                    <hi rend="small"> cachée. </hi> ---------- <hi rend="small caps"> marton. </hi>
                </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> Il </hi> est très aimable, Monsieur de Franval; il
                    mérite, en vérité, qu'on s'intéresse à lui. Il a de si bons procédés... <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun, </hi>
                    <hi rend="small"> sortant du cabinet. </hi> Nous verrons, Mademois elle
                    l'impertinente, si ceux que je vais avoir avec vous seront autant de votre goût.
                        <hi rend="small caps"> marton, </hi>
                    <hi rend="small"> jettant un cri. </hi> Ah! vous m'avez fait peur! <pb n="166"/>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Une furie peut-elle inspirer d'autre sentiment que celui de la crainte? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> marton. </hi>
                </p>
                <p> Mademoiselle!... </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> J'ai tout entendu. Si je dis un mot, je vous perds: mais admirez ma douceur, ma
                    bonté; je vous pardonne; c'est pourtant à condition... </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> marton. </hi>
                </p>
                <p> Parlez, Mademoiselle; la repentante Marton est prête à vous servir. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Prenez donc mes intérêts; au lieu d'introduire Franval dans la chambre de Lise,
                    amenez-le ici. Je m'y rendrai: je saurai vous tenir compte d'un pareil service.
                    Si vous me refusez, tremblez. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> marton, </hi>
                    <hi rend="small"> à part. </hi>
                </p>
                <p> Me voici dans un mauvais pas; je <pb n="167"/> ne vois pour en sortir, que de
                    paroître entrer dans ses intérêts pour la mieux tromper, et être vraiment utile
                    à ma jeune maîtresse. <hi rend="small"> (haut.) </hi> Ordonnez, Mademoiselle; je
                    ferai tout pour vous prouver mon repentir. <hi rend="small caps"> m </hi> LLE
                        <hi rend="small caps"> de villebrun, </hi>
                    <hi rend="small"> avec le ton de la bonté. </hi> Ecoute-moi donc avec attention.
                    Tu feras croire au Chevalier que je suis Lise: tu lui diras que tu as eu
                    beaucoup de peine à me faire consentir à une démarche aussi hasardée; que sans
                    la passion la plus violente que j'ai pour lui, et l'assurance de son honnêteté,
                    rien au monde n'auroit pu me faire accepter un rendez-vous. <hi rend="small">
                        (Une pause.) </hi> Je rejoins ma mere, de crainte qu'une trop longue absence
                    ne fasse naître des soupçons à ma sœur. Je te laisse, Marton; repasse en ton
                    esprit tout ce que je viens de te dire. </p>
                <pb n="168"/>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> marton, </hi>
                    <hi rend="small"> seule. </hi>
                </p>
                <p> Ah! pour le coup, j'ai manqué de m'attirer une belle affaire. Comment, elle
                    étoit là dans ce cabinet! Qui s'en seroit douté? C'est un diable, elle est
                    par-tout. Mais quoi! elle espere que pour elle je trahirai ma maîtresse? Non,
                    parbleu; il n'en sera rien, ou j'y perdrai mon nom. A trompeur, trompeur et
                    demi; c'est la regle. Ah! je vous apprendrai, Mademoiselle, à mieux connoître
                    vos gens. L'espoir d'un vil intérêt ne peut faire manquer Marton à ses premiers
                    engagements. </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> SCENE XIV. <hi rend="small"> MARTON, <hi rend="small caps"> Mlle </hi> DE
                        VILLEBRUN. </hi>
                </head>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun, </hi>
                    <hi rend="small"> accourant en hâte. </hi>
                    <hi rend="small caps"> Profitons, </hi> Marton, de la circonstance heureuse. Il
                    vient de prendre à maman une migraine si violente, qu'elle s'est mise au lit.
                    Elle t'a demandée; mais on lui a dit que tu avois été obligée de sortir. Ma sœur
                    l'a couchée, et elle reste auprès d'elle. Va vîte avertir le Chevalier, et
                    assure-le que Lise l'attend. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> marton. </hi>
                </p>
                <p> Je vous l'amene à l'instant. </p>
                <p>
                    <hi rend="small"> (Elle emporte la lumiere.) </hi>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Que fais-tu? </p>
                <pb n="170"/>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> marton. </hi>
                </p>
                <p> J'emporte la bougie. L'ombre est nécessaire aux mysteres amoureux. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Tu as raison: je n'y pensois pas. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> marton. </hi>
                </p>
                <p> L'amour bannit presque toujours la prudence. <hi rend="small"> (Marton s'en va.)
                    </hi>
                </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> SCENE XV. <hi rend="small">
                        <hi rend="small caps"> Mlle </hi> DE VILLEBRUN, seule. </hi>
                </head>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> Doux </hi> moment dont je vais jouir, occupez toutes mes
                    pensées! C'est en songeant au bonheur qui m'attend, que je commence à en jouir.
                    Délicieuse obscurité, paisible silence, que vous avez de charmes! Vous portez
                    l'attendrissement dans mon cœur, mes sens sont agités d'une douce ivresse......
                    Comme je tremble! Ah! c'est de plaisir... <pb n="171"/> Mais j'entends
                    quelqu'un. C'est lui! Une vive joie m'annonce sa présence en ces lieux. <hi rend="small"> (Une pause.) </hi> Il ne vient pas! Qui peut le retarder?
                    Auroit-il changé de sentiment pour ma sœur? Pour ma sœur! Affreuse idée! <hi rend="small"> (Une pause.) </hi> Il n'est pas encore minuit. Dieu! c'est mon
                    impatience qui me fait trouver les instants si longs! Heure, qui devez
                    m'annoncer mon bonheur, sonnez. <hi rend="small"> (Ici la pendule sonne.) </hi>
                    L'heure sonne; écoutons. <hi rend="small"> (Elle compte les heures.) </hi>
                    Chaque coup frappe sur mon cœur. Franval, tout ingrat que vous êtes, ne tardez
                    plus. La porte s'ouvre: dieux! quels moments! </p>
                <pb n="172"/>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> SCENE XVI. <hi rend="small">
                        <hi rend="small caps"> Mlle </hi> DE VILLEBRUN, LA FLEUR. </hi>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </head>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> Lise, </hi> chere amante, est-ce vous que je touche?
                    Est-ce bien vous? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Oui; c'est celle qui vous adore! </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Ô félicité sans pareille! Charme si bien senti, vous enivrez mon ame de mille
                    plaisirs! </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Cher Franval, vous m'aimez donc? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Si je vous aime! Pouvez-vous en douter un moment? Ma chere Lise! non, jamais
                    amant n'a si bien reconnu le pouvoir des charmes de sa bien aimée. <pb n="173"/>
                    Je vous adore, et je ne crois pas encore assez faire pour ma Lise; ma vie, ma
                    fortune sont à vous: disposez de moi, je vous appartiens. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Franval, tout amant tient ce langage; mais quand il est époux, il pense bien
                    autrement: et peut-être qu'un jour vous me reprocherez ce que vous voulez faire
                    aujourd'hui pour moi. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Injuste Lise, ah! vous déchirez mon ame par des doutes aussi cruels! Je vous
                    aime, et vous aimerai toujours; j'en jure par vos charmes. Est-il de plus sûrs
                    garants? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun, </hi>
                    <hi rend="small"> à part. </hi>
                </p>
                <p> Barbare! eh! c'est par eux que tu jures d'être volage! <hi rend="small"> (haut.)
                    </hi> Mais si mes traits changeoient par la suite, et devenoient moins aimables? </p>
                <pb n="174"/>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Je vous aimerois toujours. La bonté de votre ame et la noblesse de votre cœur
                    sont à l'épreuve de tout changement. Mais pourquoi vous plaire à me tourmenter,
                    en créant des chimeres qui n'existeront jamais? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Vous dissipez toutes mes craintes... J'ai pourtant encore une question à vous
                    faire avant de me livrer à la joie. Répondez-moi: ma sœur, qu'on vous a proposée
                    avec une dot considérable, ne la regrettez-vous pas? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Assurément, mon désintéressement ne doit pas vous être suspect. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Mais pour elle-même? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Vous plaisantez, sans doute. Il n'est <pb n="175"/> pas possible que vous ayez
                    si mauvaise opinion de mon goût. Moi, vous préférer un objet dont l'ame est
                    aussi laide que la figure, dont la taille est aussi mal faite que l'esprit!
                    Allons, ma Lise, vous voulez rire à mes dépens, ou vous me prêtez un grand
                    ridicule. <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de
                        villebrun, </hi>
                    <hi rend="small"> toute émue. </hi> Monsieur, Monsieur... <hi rend="small caps">
                        la fleur, </hi>
                    <hi rend="small"> continuant avec chaleur. </hi> Une créature revêche, aigre,
                    maussade, impérieuse, vindicative... <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun, </hi>
                    <hi rend="small"> impatientée. </hi> En voilà assez: votre discours sur ma sœur
                    m'offense. Non, je n'ai jamais connu Mademoiselle de Villebrun telle que vous la
                    dépeignez. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Vous vous fâchez? Je me tairai donc; mon desir n'est que de vous plaire: mais ne
                    me faites plus de demandes si indiscretes si vous craignez que je m'explique. </p>
                <pb n="176"/>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Non, je vous assure; j'en ai trop été punie. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Vous me pardonnez, n'est-ce pas? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Ah! jamais.... </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Si je suis coupable, vous en êtes seule cause. Vous voulez que j'aime votre
                    cruelle sœur: non, je la déteste; elle a toujours causé mon malheur. <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun, </hi>
                    <hi rend="small"> à part. </hi> En dépit de toi, elle sera pourtant ta femme.
                        <hi rend="small"> (haut.) </hi> Brisons sur son chapitre. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> J'obéis, et me tais. Mais, ma Lise, regardez-moi comme votre époux, et dès
                    demain, oui, si vous voulez fuir avec moi, j'effectuerai la promesse que je vous
                    ai faite. <pb n="177"/>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Ah! Franval, que me demandez-vous? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> L'accomplissement de mon bonheur. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Fuir de chez mes parents! je ne l'oserai jamais. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Ah! de grace, n'hésitez pas de combler mes vœux; c'est un amant, c'est un époux
                    qui vous en conjure. <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps">
                        de villebrun, </hi>
                    <hi rend="small"> hésitant. </hi> Non, Franval; non. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Ma chere Lise, je tombe à vos genoux; ayez pitié de moi, rendez-vous à ma
                    pressante ardeur. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Que vous êtes séduisant! Hélas! mon foible cœur ne se défend presque <pb n="178"/> plus. Chevalier, que penserez-vous de moi, si je me rends à vos instances? </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Que de ce moment vous commencerez à me donner des preuves de votre attachement. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> mLLE </hi>
                    <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Eh bien! cher Chevalier, je vous cede; vous êtes mon vainqueur: oui, je vais
                    assurer ma félicité en faisant la vôtre. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Lise, ne retirez pas votre main; que mes levres la pressent. Quel délire
                    amoureux transporte mon ame! je vais mourir: non, non, jamais je n'ai ressenti
                    de plaisirs aussi vifs! je n'ai point encore aimé autant que je vous aime. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Cher Franval, mon cœur, mon ame, partagent toute votre sensibilité.... </p>
            </div>
            <div type="chapter">
                <head> SCENE XVII. </head>
                <p>
                    <hi rend="small"> LA FLEUR; <hi rend="small caps"> Mlle </hi> DE VILLEBRUN;
                        plusieurs laquais ayant des flambeaux à la main; MARTON, aussi avec un
                        flambeau. </hi>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun, </hi>
                    <hi rend="small"> comme pétrifiée. </hi>
                    <hi rend="small caps"> Que </hi> vois-je? un valet! </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> la fleur. </hi>
                </p>
                <p> Mademoiselle, pourquoi cet effroi? un valet est un homme. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Je ne saurois comprendre.... </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> marton. </hi>
                </p>
                <p> Avant que nous nous quittions, je vais vous instruire de tout, Mademoiselle.
                    Vous avez voulu faire le désespoir de votre sœur; vous vouliez tromper M. le
                    Chevalier, vous m'aviez ordonné de les tromper tous deux; et <pb n="180"/> c'est
                    vous seule qui l'êtes. La Fleur, à qui vous disiez à l'instant de si jolies
                    choses, pour servir son maître s'est prêté à notre vengeance générale. Il est
                    bien juste qu'à la fin vous receviez un foible prix de tout le mal que vous avez
                    fait, et de celui que vous avez desiré de faire. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun. </hi>
                </p>
                <p> Tu m'insultes, insolente! <hi rend="small caps"> marton, </hi>
                    <hi rend="small"> avec ironie. </hi> Qu'avez-vous qui vous chagrine? et de quoi
                    vous plaignez-vous? je vous ai procuré un rendez-vous charmant. <hi rend="small                         caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun, </hi>
                    <hi rend="small"> furieuse. </hi> Impudente! tais-toi. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> marton. </hi>
                </p>
                <p> Calmez-vous, Mademoiselle, et profitez de cette leçon, à laquelle j'ai contribué
                    de tout mon cœur. Je vais rejoindre Mademoiselle Lise, qui n'ira pas demain au
                    couvent comme vous <pb n="181"/> vous en flattiez, mais qui, peut-être au moment
                    où je vous parle, est mariée et dans les bras du véritable Franval. Allons, la
                    Fleur: mettons-nous à l'abri du ressentiment de Mademoiselle, et conseillons-lui
                    de ne plus donner de rendez-vous dans les ténebres; car il faut convenir qu'elle
                    a un peu cruellement vérifié le proverbe qui dit que <hi rend="small caps"> la
                        nuit, tous chats sont </hi>
                    <hi rend="small caps"> gris. </hi>
                    <hi rend="small caps"> m </hi> LLE <hi rend="small caps"> de villebrun, </hi>
                    <hi rend="small"> seule, la confusion et la rage dans le cœur. </hi> Ah! j'ai
                    bien mérité ce qui m'arrive! Il ne me reste plus qu'à m'enfermer dans un cloître
                    pour me cacher aux yeux de toute la terre. </p>
                <trailer> FIN. </trailer>
            </div>
        </body>
        <back>
            <div type="liminal">
                <p>
                    <hi rend="small"> La demoiselle auteur de ces <hi rend="small caps"> opuscules,
                        </hi> imprimés déja séparément, et anonymes, depuis nombre d'années, dans
                        différents recueils, les a, depuis son mariage, relus avec toute l'attention
                        possible. Elle a tâché de faire disparoître les longueurs, les négligences
                        qu'elle et d'autres personnes avoient remarquées. Femme, elle a pu employer
                        des couleurs dont, fille, elle ignoroit l'usage. Dans plusieurs endroits,
                        les teintes étoient trop foibles; elle les a fortifiées: et ses tableaux
                        sont tellement changés, qu'on peut les regarder comme nouveaux, et les
                        premieres touches comme de simples ébauches. Le dessin en est plus correct,
                        le coloris a plus de fraîcheur, la nature enfin s'est offerte sans voile aux
                        yeux de l'auteur de ces <hi rend="small caps"> opuscules. </hi> Mieux
                        étudiée, mieux saisie, Madame <hi rend="small caps"> de Saint-Just </hi> l'a
                        peinte avec plus de vérité. Elle seroit bien sûre du suffrage de tous ses
                        lecteurs, si ses talents étoient en raison du respect dont elle est pénétrée
                        pour le public, auquel elle eût voulu présenter un hommage plus digne de
                        lui. </hi>
                </p>
                <pb n="183"/>
                <p> TABLE DES OPUSCULES <hi rend="small"> CONTENUS </hi> DANS CE VOLUME. </p>
                <p>
                    <hi rend="small caps"> Daphnis </hi> et Silvie, églogue adressée à la Reine, au
                    premier de l'an 1775, <hi rend="small"> page 1 </hi> L'amant volage sans être
                    inconstant, bergerie, 8 L'indifférence punie et pardonnée, pastorale. 20
                    L'enchantement, ou le buste, récit historique, 52 La bergere coquette par amour,
                    églogue, 56 La premiere leçon d'amour, églogue, 67 Les loisirs de l'absence,
                    élégie, 76 L'orage, conte pastoral, 79 <pb n="184"/> Le bouquet champêtre, <hi rend="small"> page 88 </hi> Tôt ou tard l'Amour se venge, églogue, 100 La
                    nuit, tous chats sont gris, proverbe dramatique,127 <hi rend="small caps"> fin
                        de la table. </hi>
                </p>
            </div>
            <div type="notes">
                <note xml:id="N01">
                    <hi rend="small"> [(1) Colardeau, à qui ce conte pastoral fut lu, le trouva
                        charmant; ce fut son mot: et quelques jours après, il apporta à Mademoiselle
                        d'Ormoy la chanson si connue, qui commence ainsi: <hi rend="small caps">
                            Lise, </hi>
                        <hi rend="small caps"> entends-tu l'orage? </hi> Mademoiselle, lui dit
                        l'auteur de l'épître d'Héloïse, je viens vous rendre votre bien; j'ai cru
                        pouvoir me servir de vos pensées, comme un berger se pare des dons de Flore:
                        la déesse les prodigue; ses richesses sont si considérables! Ce compliment
                        flatteur, répondit la jeune personne, je ne le reçois que pour le plaisir de
                        vous le rendre; il vous revient de droit: à qui pourroit-il mieux convenir?]
                    </hi>
                </note>
                <note xml:id="N02">
                    <hi rend="small"> [(1) Quoique cette églogue porte au titre qu'on l'a traduite
                        du grec sur une traduction italienne, peu de lecteurs le croiront, et l'on
                        ne leur imputera point à crime leur incrédulité. Mademoiselle <hi rend="small caps"> d'Ormoy </hi> n'a usé de cette petite supercherie que
                        parcequ'elle a craint de paroître savante, ce qu'on ne lui pardonneroit pas,
                        avec raison; parcequ'elle a mis en scene la <hi rend="small caps">
                            sensitive, </hi> et que les Grecs, peres des fables, ont, à leur gré,
                        animé toute la nature; qu'ils ont fait parler les fleurs, et créé toutes les
                        métamorphoses dont Ovide a composé un ouvrage qui renferme les plus précieux
                        trésors de la poésie. Celle de la sensitive ne s'y trouve pas; ce qui a
                        laissé toute liberté pour raconter son changement. <hi rend="small caps"> M.
                            Roucher, </hi> dans son poëme des <milestone unit="page"/> mois,
                        postérieur à ce petit drame, donne un tout autre motif à la métamorphose de
                        la <hi rend="small caps"> sensitive. </hi> Maître de ce sujet, qui lui
                        appartenoit comme à Mademoiselle <hi rend="small caps"> d'Ormoy, </hi> il
                        étoit libre de le traiter ainsi qu'il le vouloit. Il me semble qu'on ne
                        pouvoit pas inventer une fable plus ingénieuse que celle qu'il a imaginée;
                        et que sur-tout peu de nos versificateurs d'aujourd'hui seroient capables de
                        la narrer en vers aussi bien tournés que ceux de ce morceau de <hi rend="small caps"> M. Roucher, </hi> vraiment poëte, dans cette fable,
                        en dépit de tous ses détracteurs.] </hi>
                </note>
                <note xml:id="N03">
                    <hi rend="small"> [(1) Mesdames de Senonges sont des amies de Madame de
                        Villebrun, auxquelles celle-ci a prêté une clef de son parc. Elles se
                        promenent par conséquent à toute heure dans le jardin de Madame de
                        Villebrun.] </hi>
                </note>
            </div>
        </back>
    </text>
</TEI>
